« Là où vont nos pères » par Shaun Tan

Réédition chez Dargaud d’un titre paru en 2007 et qui reçut le prix du Meilleur album 2008 au Festival BD d’Angoulême : « Là où vont nos pères » (titre originel : « The Arrival »). L’album reste un OVNI et un chef d’œuvre, même en petit format ! Shaun Tan, auteur australien, avait été dès 2001 couronné du prix du meilleur dessinateur au World Fantasy Awards à Montréal et, en 2011, on lui a décerné le prestigieux Astrid Lingren Awards, en Suède, pour l’ensemble de son œuvre, œuvre qui reste fort méconnue en France.

Tout commence dans une maison un peu misérable d’une ville sordide, sur laquelle plane un mal noir un peu étrange. Un homme fait sa valise et abandonne momentanément sa famille. Il prend le train, puis le bateau pour une longue traversée et se retrouve dans un pays inconnu, de l’autre côté de l’océan, où il espère trouver une vie meilleure. Telles des statues de la liberté, d’immenses effigies symbolisant la solidarité tranchent sur la sky-line faite de gratte-ciel. L’immigrant découvre une ville déconcertante, sorte de New York démesurée aux formes étrangement mêlées, où tout lui est étranger : langage cabalistique, modes de vie inconnus, coutumes incompréhensibles, animaux de compagnie omniprésents et curieux, et un univers de signes qui couvrent tout, du sol aux bâtiments, lesquels ressemblent à des cônes ou à des récipients, voire à des assiettes aux dessins géométriques.

Seul, incompris, avec rien de plus qu’une valise et quelques billets, il cherche un endroit où dormir, puis travailler. Non sans mal, il s’installe dans un immeuble gigantesque et fidélise même un de ces animaux aux formes cauchemardesques. Les contacts se nouent avec d’autres étrangers qui racontent eux aussi leur misère, leurs peurs, leurs espoirs… Qui « racontent » : oui et non, car l’album est totalement muet et le lecteur assiste en fait à un film sans paroles, des flash-back retraçant en gris (là où le récit est en sépia) le passé de ces vies d’infortune, témoignant du racisme et de guerres fratricides. Tout est imagé et pourtant si compréhensible, notamment l’amitié d’une famille qui l’accueille et lui fait sentir celle qui lui manque et qui est là-bas, « au pays », si loin. Comme côté travail, c’est la désillusion et que le travail à la chaine est une horreur, il lui faut finalement se résoudre à rentrer.

Totalement muets, les dessins grisés ou sépia, sont traités comme de vieilles photos jaunies et craquelées. Des pages ou des doubles pages s’offrent des décors oniriques époustouflants quand d’autres fragmentent l’espace en autant de petites cases régulières. L’œil n’en finit pas de scruter, à la fois gardé à distance par l’étrangeté de ce monde fantastique et subjugué par sa complexité silencieuse. L’auteur explique en postface qu’il a voulu rendre hommage aux migrants du monde entier…

En plus d’être beau, surprenant, c’est intelligent !

Alors bon voyage, en allant notamment sur son site : et en lisant cet entretien éclairant (bien que daté).

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook).http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Là où vont nos pères » par Shaun Tan

Éditions Dargaud (14, 99 €) – ISBN : 978-2-2050-7400-0

À noter deux autres titres chez Gallimard Jeunesse : « Contes de la banlieue lointaine » en 2009 et « La Chose perdue » en 2012.

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