« Fatherland » par Nina Bunjevac

« Fatherland » est un album assez exceptionnel par sa gravité et son authenticité… Drame familial généré par les idéologies de l’histoire de la Yougoslavie au XXe siècle, cette œuvre à la fois intimiste et historique fait partie des rares bandes dessinées ayant réellement droit à la dénomination de « témoignage », dans le sens le plus fort et le plus noble qui soit ; témoignage d’une vie, témoignage de l’Histoire, témoignage de l’humanité… fragmentée en d’infinies tragédies personnelles noyées dans la marche inexorable du monde. Un album de mémoire, mais aussi un album d’avenir par la sincérité qui s’y exprime.

Au printemps 2013, je vous avais parlé de « Heartless », premier album de Nina Bunjevac paru chez Ici Même (pour lire cette critique : http://bdzoom.com/?p=62985). Après cette fantasmagorie oscillant entre l’underground et le cartoon où nous avions découvert une artiste sacrément douée quant à la technique des points et des hachures, l’auteure revient avec un album qui s’inscrit dans une autre lignée, plus directement autobiographique. Nina Bunjevac y raconte en effet son histoire, intimement liée à celle de son père. Nous sommes en 1975, au Canada, et la mère de Nina décide de quitter brusquement Peter Brunjevac, nationaliste serbe exilé et engagé violemment dans le combat politique, pour protéger ses enfants des dangers potentiels du terrorisme. Elle invente un voyage en Yougoslavie chez ses parents avec ses enfants ; le mari accepte mais exige néanmoins que son fils reste avec lui. La mère va alors devoir faire un choix cornélien : sauver ses deux filles en partant ou bien rester et mettre ses trois enfants en danger… À travers cette histoire douloureuse, Bunjevac exprime autre chose qu’une simple biographie centrée sur ses souvenirs tout personnels. Certes, elle transcrit avec une vraie justesse, une vraie émotion, simple, vécue, présente, son histoire et celle de ses parents, mais son récit est régulièrement sujet à des immiscions historiques et politiques expliquant le contexte, ce qui donne à cette œuvre une portée remarquable. En entremêlant constamment le présent, le passé, les souvenirs personnels et l’Histoire, Bunjevac dresse un portrait beaucoup plus vaste que le sien, et pourtant profondément lié à lui, mettant en exergue cette question multiple : si nous ne pouvons être que le fruit de nos parents, de leur histoire, est-ce que par ailleurs c’est l’Histoire d’un pays qui fait celle des gens, ou bien sont-ce les histoires des gens qui font celle d’un pays ? Et qui sommes-nous au milieu de tout ça ? Il n’est pas question d’identité nationale, ici, mais d’identité tout court.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, Nina Bunjevac raconte. Sans fioritures, avec une sincérité très émouvante qui ne cache pas une vraie force de vie, elle dit simplement ce qui doit être dit. Énorme défi que d’exprimer si simplement quelque chose d’aussi compliqué sur tous les plans, sans être trop impliquant lorsqu’on parle de soi et sans être trop détaché de la réalité de l’époque… Et pourtant, Nina Bunjevac y arrive haut la main, trouvant un équilibre parfait entre l’extériorisation de son histoire intime et l’analyse du contexte extérieur. Le fait qu’elle n’ait pas envisagé son récit de manière linéaire ou thématique empêche que ces deux paramètres n’entrent en dichotomie : les événements et rappels historiques viennent en écho à l’action individuelle, servant de charnière entre deux éléments ou bien finissant par se mêler à l’histoire de chacun. Ces allers-retours scandent des temporalités qui sont aussi parfois des cycles, des séquences de vie, des périodes que l’on doit assimiler pour comprendre les répercussions qu’elles engendrent. Cette « collision » entre l’individuel et le global induit aussi un vrai questionnement sur l’éthique et les valeurs de vie et de mort en action, ainsi que sur la réalité du terrorisme, de la violence, de la peur, lorsqu’elle façonne directement votre quotidien… En cela, l’auteure démontre aussi combien on doit se méfier de la montée des populismes, et rend compte avec une terrible acuité de la souffrance que tout cela engendre – à tous les niveaux de la vie. Nous sommes le fruit de l’Histoire, des gens qui l’ont peuplée et/ou faite, et nous n’avons rien choisi ; nous ne pouvons faire que le constat d’où l’on vient, sans rien pouvoir y faire… Nina Bunjevac, fruit de ses parents, remonte les branches du temps et s’engouffre dans l’arbre généalogique pour remonter aux racines du mal, un mal extérieur à elle mais agissant alentours… Heureusement, le fruit n’est pas toujours la continuité de l’arbre, parfois étranger parmi les siens, ou différent… On avait déjà croisé chez l’auteure ce thème de la possibilité – du devoir, de la nécessité, même – de rompre des « lignées assassines » afin que la vie puisse reprendre le dessus.

 

Les recherches historiques menées par Nina Bunjevac sur la Yougoslavie lui ont sûrement permis de mieux comprendre ce qui a forgé la nature, le caractère et l’idéologie de son père, tout comme le portrait de son père peut illustrer ce moment de l’Histoire de ce pays. Ni autobiographie pure ni livre uniquement historique, « Fatherland » est un livre de l’humain, où s’entrecroisent le microscopique et le gigantesque, afin d’en tirer un cheminement qui – comme toutes les destinées humaines – sont à la fois uniques et représentatives de quelque chose de plus grand. Pour autant, aucune des deux facettes n’est noyée, et bien sûr nous sommes plus particulièrement touchés par les nombreux instants de vie de l’auteure, à différents âges de sa vie, avec sa famille scindée à jamais… Des séquences où l’on ne verse jamais dans le pathos ni le spectacle de la douleur exhibée, au contraire, Nina Bunjevac réussissant avec une très grande sagesse de cœur et d’esprit à relater les choses avec un calme souverain – admirable – qui ne laisse jamais place à la colère. Non pas qu’elle n’en ait point, sûrement, mais peut-être (on lui souhaite) parce qu’elle a réussi à faire la paix avec ce passé douloureux, et qu’elle sait qui elle est, tout au fond d’elle… Il y a souvent une grande pudeur, malgré les paroles fortes et les émotions, mais nulle part on ne sent de jugement ; plutôt la recherche d’une réalité de faits éclairants qui permettent de rester debout. Et il y a les images qui restent, aussi ; on rencontre de très beaux moments de cette nature, dans cette œuvre. Ainsi, la séquence où nous plongeons tout à coup dans un album photo qui égrène une année d’enfance sans histoires, est formidable. Chacune des photos redessinées porte en elle une grande émotion de vécu, de véracité de souvenir. C’est profondément émouvant de parcourir ces pages, à l’instar d’autres passages où la difficulté des sentiments, de la parole, est explicitement décrite. Les non-dits, la mémoire, l’oubli et la connaissance… la filiation. Les destinées de chacun.

 

Le dessin, lui, est toujours aussi avide de hachures et de points, avec parfois des choses très simples ou au contraire très complexes, restituant bien la lumière et les émotions. Il y a même parfois un velouté de hachures qu’on n’avait pas vu depuis longtemps et qui fait bien plaisir à voir. Quant à la couverture, je n’irai pas par quatre chemins, c’est une pure merveille. Elle exprime tout. L’amour, la peur, la mort… Il y a ce sourire et toute cette nuit autour, cette froideur, cette typo à la masse terrible, et ces trois couleurs, noir, rouge, blanc… Un album d’une grande justesse et assez bouleversant que je vous conseille donc vivement de lire, ce témoignage direct engendrant des questions et des émotions importantes pour chacun d’entre nous…

Cecil McKINLEY

« Fatherland » par Nina Bunjevac

Éditions Ici Même (24,00€) – ISBN : 978-2-36912-008-7

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