Wallace Wood, le génie bipolaire

Les livres sur les grands auteurs de comic books se succèdent chez les éditeurs français, notamment chez Les Moutons électriques, Neofelis, Déesse… À l’occasion de la sortie de la biographie écrite par Guillaume Laborie, « Wallace Wood, si c’était à refaire » (PLG, 2014), un retour sur le génial dessinateur américain nous a semblé nécessaire.

Wallace Wood.

Avant d’aborder l’ouvrage par lui même, un petit rappel sur la carrière de Wally Wood s’impose.

Né en 1927, Wallace Wood grandit avec les grands auteurs de l’âge d’or : Harold Foster (« Prince Valiant »), Alex Raymond (« Flash Gordon »), Milton Caniff (« Terry and the Pirates »)…

En 1948, il fait la connaissance de Will Eisner qu’il assiste rapidement sur les décors du « Spirit ». Au même moment, il devient l’assistant de George Wunder, le repreneur de « Terry and the Pirates », occasion pour lui de travailler sur une de ses séries préférées.

Il entre ensuite chez Fox où il devient homme à tout faire, collaborant aux revues de romance (Women Outlaws, My Experience, My Secret Life, My Love Story et My True Love : Thrilling Confession Stories).

My Confession n° 8

Peu payé, il part chez E.C. Comics où il cosigne ses premières histoires avec le dessinateur Harry Harrison (dans Modern Love, Saddle Romances…). En parallèle, il dessine pour Avon Comics (Out of this World, Eerie…), réalisant des pages de sommaire et des histoires d’horreur.

Saddle Romances n° 10 (avec Harry Harrison).

Out of this World n° 1, encrage de « Crom » sur John Giunta.

Sommaire de Eerie n° 2.

Eerie n° 3.

Avec son dessin détaillé, peuplé de filles généreusement bâties, ses lumières magnifiées par un pinceau voluptueux, la carrière de Wood est lancée.

Chez E.C., il marque durablement la science-fiction (Weird Science, Weird Fantasy…), l’horreur (Tales from the Crypt), le polar (Shock SuspenStories) et l’humour (Mad).

Rappelons que les chefs-d’œuvre de E.C. sont enfin édités en France grâce à Akileos.

D’ailleurs, cet éditeur a récemment publié des anthologies de  « Shock SuspenStories » ou de « Crime SuspenStories » et annonce, pour janvier 2015, le troisième tome de  « Tales from the Crypt » et le deuxième volume de  ses compilations de « Weird Science ».

Shock SuspenStories n° 6, Weird Science n° 16 (avec la couverture influençant la série de trading Cards Mars Attacks chez Topps), Frontline Combat n° 14.

Mad n° 4.

En parallèle, il “ghoste” le « Spirit » pour Will Eisner en 1952.

La disparition des E.C. Comics, en 1955 (suite au Comics Code), l’oblige à chercher de nouveaux clients. Il réalise des couvertures et des illustrations intérieures de magazines (Galaxy, Gent, Nuggets).

Illustration pour Galaxy, en 1965.

Il se rend chez DC où il encre Kirby sur « Challengers of the Unknown ». Il enchaîne sur les finitions de « Sky Masters » (comic strips et Sunday Pages) pour Kirby au George Matthew Adams Syndicate et tente d’autres aventures sans lendemain pour le groupe de presse.

« Challengers of the Unknown ».

« Challengers of the Unknown ».

« Sky Masters ».

Le daily strip inédit "Surf Hunter".

En 1962, Wood réalise les trading cards « Mars Attacks » chez Topps. Après un rapide passage à Marvel sur « Daredevil » en 1965, il part chez Tower, firme pour laquelle il anime « T.H.U.N.D.E.R. Agents » avec son studio. Il travaille également pour Gold Key (Total War), Warren (Creepy, Vampirella)…

Challengers of the Unknown, couverture de Daredevil n° 8, T.H.U.N.D.E.R. Agents.

Page 1 de Vampirella n° 9.

En 1966, il devient éditeur, avec son prozine Witzend annonçant déjà la liberté de ton des Underground Comix. Il y publie Frank Frazetta, Steve Ditko, Roy Krenkel, Jim Steranko, Vaughn Bodé ou Mike W. Kaluta, mais abandonne rapidement la direction du magazine.

En parallèle, pour le journal militaire Overseas Weekly, il anime les séries adultes « Cannon » et « Sally Forth ».

« Sally Forth ».

Édition française de « King of the World ».

Dès le début des années soixante-dix, des problèmes de santé (notamment de vision et d’alcoolisme) l’obligent à interrompre la réalisation de son Magnum Opus : « King of the World ».

Au même moment, on retrouve Wood surtout comme encreur chez différents éditeurs : Atlas/Seaboard (« The Destructor » sur crayonnés de Steve Ditko), DC (« Sandman » avec Kirby, « Hercules » avec Garcia-Lopez…).

Il travaille ensuite pour la revue porno Gang Bang.

Il y produit des couvertures, des illustrations et des bandes dessinées très adultes parodiant les classiques de la BD (« Prince Valiant », « Flash Gordon ») et même sa propre « Sally Forth ».

« The Destructor ».

« Sandman ».

« Superman X ».

 

« Sally Forth » dans Gang Bang.

Ses problèmes de santé s’aggravant, il met fin à ses jours en 1981.

« Wallace Wood, si c’était à refaire » est une bonne surprise. Bien renseigné, Guillaume Laborie livre avec une jolie plume un portrait probablement juste de l’auteur de « My World »/« My Word », insistant sur la bipolarité et les paradoxes de cet homme blessé par la vie (une enfance pauvre, sa réussite professionnelle torpillée par l’avènement du Comics Code, l’alcoolisme…).

On apprend de nombreux détails sur son existence, notamment sur sa jeunesse rurale dans le Minnesota (assez proche de celle de son héros Cannon), son studio, ses collaborations parfois houleuses… Si la compilation des informations parues sur les revues américaines est très sérieuse, on peut regretter qu’il n’y ait pas eu d’investigation personnelle auprès des témoins de l’époque (une interview de Fershid Bharucha notamment).

De plus, la chronologie laisse trop souvent place à la « thématique », plus facile et rapide pour expliquer l’œuvre, un parti-pris qui rend la lecture parfois confuse avec ses va-et-vient dans le temps.

La dualité entre les deux histoires introspectives de Wood : le côté lumière de « My World » (Weird Science n° 22) contre le côté sombre et désabusé de « My Word » (Big Apple Comix n°1).

Autre écueil, le manque d’iconographie. Wood étant l’artiste que l’on connaît, cet ouvrage n’est pas l’écrin espéré avec ses 80 illustrations noir et blanc. On lui préférera le magnifique « Woodwork » de Frédéric Manzano (éditions Déesse), faisant la part belle aux planches.

Si les conclusions de Laborie sont plutôt intéressantes, elles n’en sont pas moins polluées par les critères actuels de « l’homme nouveau ». Wood, homme du XXe siècle, aurait été misogyne ? On peut juger l’œuvre, mais difficilement l’individu.

La démarche de l’auteur peut donc surprendre au regard du vécu et des combats personnels de Wally Wood.

Avec plus de chronologie et surtout plus d’illustrations, le lecteur aurait pu de lui-même arriver à ses propres conclusions.

Jean DEPELLEY 

 

Galerie

2 réponses à Wallace Wood, le génie bipolaire

  1. François Pincemi dit :

    Et bien, voila une critique qui ne se refuse pas à donner son point de vue personnel sur le livre de Monsieur Laborie. Cela m’amuse quand vous écrivez: « Si les conclusions de Laborie sont plutôt intéressantes, elles n’en sont pas moins polluées par les critères actuels de « l’homme nouveau ». Wood, homme du XXe siècle, aurait été misogyne ? On peut juger l’œuvre, mais difficilement l’individu. La démarche de l’auteur peut donc surprendre au regard du vécu et des combats personnels de Wally Wood. ».
    J’espère que Monsieur Laborie ne suspecte pas de misogynie le grand Wallace Wood uniquement parce qu’il avait du talent pour dessiner des femmes superbes!
    L’apologie du politiquement correct (ce que vous exprimez sans doute avec les critères actuels de l’homme nouveau entre guillemets) permet évidemment à des écrivains- journalistes-critiques de BD moralisateurs ou en quête de polémique facile de trouver bien des torts à des oeuvres conçues des décennies en arrière. On peut s’étonner de ne pas trouver beaucoup d’afro-américains dans les films policiers d’Hitchcock qui se déroulent aux Etats Unis entre 1950 et 1970, cela veut-il dire que le cinéaste était raciste? Pas trop non plus d’aviateurs de couleurs dans les rangs de l’US Air Force, aux cotés de Buck Danny. Les exemples sont innombrables et ne veulent rien dire. Ou alors Bibi Fricotin et son ami Razibus, ou les Blondin et Cirage de Jijé seraient les apôtres de la non-ségrégation. Cordialement

  2. Jean dit :

    Effectivement. L’histoire s’écrit grâce à l’accumulation de faits chronologiques issus de témoignages (dans le respect de la cartographie) et, pour la BD, par la présentation des travaux réalisés. Ne pas respecter ces axiomes, c’est choisir une direction, une  » thématique « , dans le parcours d’un auteur et cela prive le lecteur du foisonnement créatif d’une œuvre en temps réel. Il est vrai que cela facilite aussi l’écriture ! En tout cas, le lecteur ne sera pas libre de ses propres conclusions. C’est un problème aujourd’hui dans l’enseignement de l’Histoire… Outre ses qualités, ce qui m’a un peu gêné dans ce livre, c’est cette conclusion moralisatrice actuelle face au parcours d’un homme seul, blessé mais libre.