Intégrale « Pogo » : le réveil de l’opossum

En amorçant cette intégrale de « Pogo », Akileos met fin à un silence assourdissant et infiniment injuste qui dure dans notre pays depuis… toujours ? Pourtant, « Pogo » fait partie des grands classiques du comic strip, mais très étrangement, cette série ne trouva en France qu’un écho confidentiel, au point de n’avoir jamais eu droit à un seul album… Cette édition intégrale est donc plus qu’un hommage au talent de Walt Kelly, c’est une véritable réhabilitation de cette œuvre brillante sur tous les points, pionnière de ce qu’on allait appeler la « bande dessinée intellectuelle américaine ». Patrimonial.

Invraisemblable… Malgré sa beauté graphique, son humour subtil, sa longévité et la richesse des nuances de son univers, malgré sa place et son rôle historiques et primordiaux dans l’évolution de la bande dessinée américaine du milieu du XXe siècle, l’œuvre maîtresse de Walt Kelly n’a donc jamais eu droit à un seul album en France depuis sa création dans les années 1940… Certes, il y eut bien trois publications via la Belgique au milieu des années 1960 chez Dupuis dans la collection Gag de Poche, mais comme ce nom l’indique, ce furent bien des livres de poche de 126 pages en noir et blanc et non de véritables albums auxquels nous avons eu affaire. Il y eut donc « Pogo » (Gag de Poche n°44) en 1966, ainsi que « Pogo à gogo » (Gag de Poche n°59) et « Pogologie » (Gag de Poche n°62) en 1967. Pour ces trois publications, ce fut Yvan Delporte qui traduisit et adapta « Pogo » pour la première fois en français : bravo Yvan ! Enfin, « Pogo » eut droit à son mini-récit au sein de l’édition belge du Journal de Spirou (n°1522 du 15 juin 1967). Voilà pour l’épisode franco-belge.

Les trois "Pogo" parus en poche chez Dupuis dans les années 60.

Couverture et extrait du mini-récit paru dans Le Journal de Spirou en 1967.

Notre opossum va revenir deux ans plus tard par le biais d’une revue qui va même lui faire l’honneur de prendre son nom pour titre ! En avril 1969, sous l’égide de Claude Moliterni, paraît donc Pogo n°1, fortement inspirée de la revue italienne Eureka. On y trouve du beau monde, avec entre autres « The Spirit », « Wizard of Id », « B.C. », « Andy Capp » et bien sûr… « Pogo » ! Malheureusement, pour des raisons de droits, la revue ne put publier « Pogo » que jusqu’au numéro 6 de septembre 1969, devant même changer de titre le mois suivant : elle se transformera en Poco, jusqu’à son dernier numéro (n°12 de mars 1970). Ensuite, « Pogo » fut publié succinctement dans les revues Submarine (qui le proposa dès le n°7 lorsqu’elle sortit du fanzinat en accédant à la vente en kiosque en 1974), Phenix (deux courtes incursions dans les numéros 37 et 39, toujours en 1974), et enfin dans cinq numéros de Circus (en 1975 et 1976). Mais voilà… toujours pas d’album, et une disparition totale de l’opossum de Kelly pendant près de quarante ans dans notre paysage culturel… C’est dire si cette édition fait événement, qui plus est en proposant l’intégralité de la série ! On peut peut-être expliquer cette défection française par le fait que « Pogo » soit un miroir direct de l’Amérique et qu’on suppute devoir posséder une bonne connaissance de l’histoire moderne de ce pays pour avoir accès à toutes les subtilités de l’œuvre afin d’en tirer le rire et la moelle… Mais même si l’esprit engagé et politisé est partie constituante de cette œuvre, « Pogo » n’est pas que cela, loin de là ! La réduire à cela, c’est lui enlever de nombreuses qualités qui ne pourront pourtant que ravir celles et ceux qui vont enfin la découvrir… Satirique, poétique, drôle, absurde, tendre, « Pogo » est aussi le lieu d’une esthétique inventive, évolutive, d’une grande beauté…

 

Walt Kelly est né à Philadelphie le 25 août 1913. Après ses débuts dans le Bridgeport Post où il dessina diverses choses, c’est en 1935 que sa carrière va décoller : c’est en effet cette année-là qu’il va dessiner pour la revue New Comics et qu’il va entrer dans les studios Disney en tant qu’animateur, participant notamment aux longs-métrages « Dumbo », « Pinocchio » et « Fantasia ». Mais en 1941, il démissionne de chez Disney dans un contexte de grève, et officie alors chez plusieurs éditeurs. C’est dans Animal Comics (chez Dell), en décembre 1942, que son destin va changer, puisqu’il y crée « Bumbazine and the Singing Alligator », une série ayant pour héros un gamin et un alligator et où va apparaître un certain… opossum. Ce personnage secondaire va avoir tellement de succès qu’il va finir par devenir la vedette de cette série et changer jusqu’au titre de celle-ci (se transformant en « Albert Takes the Cake » puis finalement en « Albert and Pogo »). Cette série paraîtra jusqu’en janvier 1948. Après une petite parenthèse, à l’automne 1948, Kelly est nommé directeur artistique du New York Star : l’occasion pour lui d’y publier ses dessins politiques, mais aussi d’y reprendre « Pogo » à partir du 4 octobre 1948. Expérience de courte durée, puisque le journal disparaîtra trois mois après, mais cela aura comme belle conséquence que « Pogo » soit désormais diffusé dans tous les États-Unis via le Post-Hall Syndicate, Inc. La série sera relancée dès mai 1949, et Walt Kelly dessinera « Pogo » jusqu’à sa mort en 1973, père d’une œuvre qui a marqué son temps et les esprits, influençant de nombreux auteurs et artistes, préfigurant un certain renouveau des années 50…

 

En effet, même si dans « Pogo » nous avons affaire à des bestioles de tous poils papotant dans les marécages d’Okefenokee en Géorgie, le propos de cette série est bel et bien politique – dans le sens d’une critique de la politique américaine, bien sûr, mais aussi au sens premier de la condition humaine engagée éthiquement. Dans « Pogo », outre les affaires politiques du moment, il y a avant tout un discours sur la conscience progressiste, humaniste, devant combattre ce qu’elle constate de médiocrité et de fermeture d’esprit dans les mouvements réactionnaires, lâches, absurdes et déplorables qui sont à l’œuvre dans la nature humaine. Incarnant l’idéal de pensée de Walt Kelly, l’opossum Pogo est un rempart contre l’intolérance, même s’il est plus témoin des événements que véritable héros agissant. Donc ce sont des opossum, alligator, chien, hibou, tortue, porc-épic et autres animaux (dont l’adorrrrable petit raton-laveur !) qui pérorent à notre sujet ; mais étrangement, ce n’est pas de l’anthropomorphisme pur que l’on ressent à la lecture de « Pogo ». Certes, il s’agit bien d’une fable animalière exprimant les travers des hommes (et ça ce n’est pas nouveau), mais il y a là quelque chose de plus flou, de beaucoup plus transversal, entre la fable morale classique, l’anthropomorphisme et le gag animalier, faisant de « Pogo » un drôle d’espace, à la croisée des genres plutôt que s’incarnant dans une lignée définie, théâtre incertain qui tire de cela même son caractère si spécifique. C’est exactement par ce discours et cette transversalité – où des personnages disneyens s’extirpent de l’humour naïf attendu pour une critique sociétale assumée – que « Pogo » fait figure de pionnière dans l’émergence de la bande dessinée intellectuelle telle qu’elle se mit en place dans les années 50, de « Peanuts » à « B.C. », créant quelque chose de décalé, de nouveau, instaurant une lecture multiple par ses discours sous-jacents. D’une manière générale, si le dessin est joliment bigarré, les propos tenus dans « Pogo » sont une charge évidente – drôle et triste à la fois – contre la bêtise assassine. N’ayant pas peur de la controverse, Kelly fustige ici la face sombre de la société américaine rayonnante, abordant le racisme et la discrimination et n’hésitant pas à introduire certaines personnalités politiques sous les traits d’animaux dans sa série.

Le must, c’est que tout ceci s’exprime dans un style, un graphisme, une esthétique d’une grande beauté. Après son passage chez l’autre Walt, Kelly n’est pas pour autant devenu un ersatz ou un représentant du style Disney, son trait se faisant à la fois souple et haché, aimant les textures et les hachures… mais dans le même temps, ce trait a bénéficié de cette expérience, pétri de dynamisme et insufflant le mouvement dans des scènes pleines de vie, porté par le passage de la plume au pinceau. Il y eut beaucoup d’inventions, dans « Pogo », notamment sur les bulles et le lettrage. Les phylactères y avaient une forme et contenaient une police de caractères spécifiques selon le personnage qui s’exprimait (un procédé devenu à la mode aujourd’hui dans les comics, mais à l’époque, c’était assez novateur !). Outre les personnages, il y a aussi les décors qui sont saisissants dans cette œuvre. Les marais d’Okefenokee, loin d’avoir une présence étouffante, sont un décor nuancé, utilisé avec parcimonie, à bon escient, afin d’exprimer une matière, une ombre, un élément qui ait un potentiel graphique, atmosphérique. L’ensemble crée une ambiance graphique très appréciable, suave, presque glamour…

 

Ce premier volume couvre les deux premières années de « Pogo » (les prochains volumes devraient eux aussi contenir deux années de parution, ce qui fera une intégrale en 12 volumes, Walt Kelly ayant dessiné son chef-d’œuvre pendant 24 ans)… Avec cette édition, c’est une première mondiale qui a lieu, car même aux États-Unis il aura fallu attendre 2011 pour que cette intégrale débute chez Fantagraphics Books. Une intégrale qui a demandé un travail phénoménal afin de retrouver l’ensemble de l’œuvre et de lui redonner corps sous l’œil perfectionniste et passionné de Carolyn Kelly, la fille de l’artiste (cette dernière a codirigé l’édition US de cette intégrale et réalisé la restauration et la maquette des originaux de son père). Un travail de longue haleine qui donne pleinement ses fruits : l’ouvrage est sublime. Après la note introductive de Carolyn Kelly et Kim Thompson (responsables éditoriaux), un avant-propos de Jimmy Breslin nous offre quelques souvenirs hauts en couleurs sur son regretté collègue et ami, puis une introduction de Steve Thompson (président du fan club de « Pogo ») retrace le parcours de Walt Kelly. Et le spectacle commence…

 

Tout d’abord, les strips quotidiens (parus entre le 16 mai 1949 et le 31 décembre 1950) nous permettent déjà d’entrevoir une évolution dans le style de Kelly, de plus en plus plein et souple. C’est beau. C’est drôle. C’est intelligent. C’est tendre et féroce à la fois. Quel bonheur de pouvoir (re)lire cela, et dans de si bonnes conditions ! Puis nous ouvrons la section des sunday pages (du 29 janvier au 31 décembre 1950) présentées par Mark Evanier qui revient sur l’histoire de ces planches et sur l’audace chromatique progressive de Kelly (la reproduction de deux originaux où l’on voit les guides couleurs de l’artiste en témoignent bien) : après la magie du noir et blanc, les planches du dimanche en couleurs de « Pogo » prennent magnifiquement le relais, vraiment très agréables à admirer… Enfin, pour boucler la boucle, sont proposés les fameux strips parus dans le New York Star entre le 4 octobre 1948 et le 23 janvier 1949, ce qui complète parfaitement l’album. L’ouvrage se clôt sur « L’Écho du Marais », un dossier de notes signées par R.C. Harvey qui est très intéressant, nous éclairant sur nombre de faits et d’éléments présents dans ces strips. Avec l’édition intégrale de « Little Nemo » chez Taschen, ce premier volume de l’intégrale de « Pogo » est l’événement majeur en termes de comics patrimoniaux cette année.

Ça ne vous rappelle rien ? Quelques décennies avant "Calvin et Hobbes"...

Mort du diabète à Woodlands Hill le 18 octobre 1973, Walt Kelly fut président de la prestigieuse National Cartoon Society en 1954 (et réélu en 1955) dont il reçut deux prix, en 1951 et 1972. Il figure parmi les 31 personnalités représentées au Hall of Fame du National Cartoon Museum. Son œuvre connut un succès immense aux États-Unis, ayant de nombreux fans dans tout le pays dès les années 50. Après sa mort, du 25 décembre 1973 au 20 juillet 1975, ce sera Selby, la veuve de Kelly, qui reprendra la série. Puis « Pogo » disparaît, mais en 1989, le strip « Walt Kelly’s Pogo » sera publié dans le Los Angeles Times, avec parmi l’équipe artistique… deux des quatre enfants de Kelly : Peter et Carolyn. Une dernière aventure qui ne durera pas très longtemps… Mais le temps a passé. Aujourd’hui, c’est le moment, il est grand temps… de pouvoir relire le « Pogo » original de Walt Kelly. Alors n’hésitez pas : plongez dans les marais d’Okefenokee en compagnie de Pogo Possum et de ses acolytes, vous ne le regretterez pas et en redemanderez même, tellement cette lecture est addictive. « Pogo » ? Une très grande série, une très grande œuvre, qui a influencé de grands artistes comme Bill Watterson. À redécouvrir passionnément.

Cecil McKINLEY

« Pogo T1 : Par-delà les étendues sauvages » par Walt Kelly

Éditions Akileos (39,90 €) – ISBN : 978-2-3557-4154-8

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