« Little Nemo » en intégralité !

« The Complete Little Nemo » que publie Taschen en cette fin d’année est tout simplement un événement éditorial majeur quant à l’histoire patrimoniale mondiale de la bande dessinée. Comme son titre l’indique, ce monumental ouvrage propose pour la première fois en France l’intégralité de cette œuvre historique, mythique, pionnière de Winsor McCay. Introduite par un copieux et érudit dossier d’Alexander Braun, cette édition intégrale en grand format s’avère être l’édition idéale et ultime de ce chef-d’œuvre.

Pour bien se rendre compte de l’importance de cette édition intégrale (et avant d’aborder cet ouvrage), remontons le temps afin de retracer le parcours éditorial de « Little Nemo » en France ; on constatera alors avec étonnement que ce comic qui est pourtant reconnu comme un chef-d’œuvre classique absolu de la bande dessinée mondiale a mis bien longtemps à s’imposer dans notre pays, de manière espacée, sporadique, partielle…

Winsor McCay © Taschen

À l’époque de sa parution aux États-Unis (donc à partir du 15 octobre 1905), « Little Nemo » débarqua en France en version originale par le biais de l’édition européenne du New York Herald. Ensuite traduite en français sous le titre « Petit Nemo au pays des songes », la bande paraît à partir du 6 juin 1908 dans La Jeunesse moderne, un hebdomadaire édité depuis octobre 1904 par H. Geoffroy (dont le rachat par Ferenczi en mars 1909 entraînera son arrêt au tout début de l’année 1910). Et puis c’est le silence… Little Nemo va se rendormir pendant des décennies dans notre pays, supplanté par les nouveaux héros de l’âge d’or américain. Étrangement, « Little Nemo » n’eut pas les faveurs des éditeurs, contrairement à son contemporain « Buster Brown » qui fut publié en album dès 1902 chez Hachette (et après lui « Mickey » ou « Felix le chat »). On peut sans doute expliquer en partie cela par la nature même de ces comics, l’esprit onirique de « Little Nemo » étant plus éloigné de la culture française que celui sarcastique de « Buster Brown » (qui s’insère facilement dans la longue lignée de nos récits humoristiques pour enfants où les garnements sont légion depuis la comtesse de Ségur) ou que celui de l’humour animalier qui a un grand succès. Ce long sommeil éditorial va donc durer une soixantaine d’années… Au début des années 60, un drôle de phénomène émerge en Europe, et plus particulièrement en France : les Clubs de Bande Dessinée. Des passionnés de bande dessinée qui ont la nostalgie des comics qu’ils lisaient lorsqu’ils étaient enfants et qui se réunissent pour en parler, faisant redécouvrir et abordant ces œuvres notamment par le biais de parutions. C’est l’époque des CBD (puis Celeg), de la Socerlid, et de leurs premières parutions sur le 9e art (Giff-Wiff, Phenix…). Parmi eux se trouvent deux fans de « Little Nemo », Claude Moliterni et Pierre Couperie, qui vont petit à petit faire connaître cette œuvre au public français – et ce de plusieurs manières. Dès le premier numéro de Phenix (octobre 1966), Moliterni consacre un article sur l’exposition « Little Nemo » qui a lieu au Metropolitan Museum de New York, en profitant pour encenser ce qu’il considère être une véritable œuvre d’art. « Little Nemo » sera d’ailleurs l’une des vedettes de l’exposition « Bande Dessinée et Figuration Narrative » organisée par la Socerlid au Musée des Arts Décoratifs du 7 avril au 30 juin 1967, notamment avec la fameuse planche du « Walking Bed » qui ornera même la couverture de l’ouvrage paru à cette occasion. Mais il faudra attendre 1969 pour que le premier album de « Little Nemo » paraisse enfin en France.

 

À sa plus grande joie, Claude Moliterni est arrivé à convaincre l’éditeur Pierre Horay de publier un album de « Little Nemo ». Pierre Horay est un grand amateur d’art, et il est séduit par le style « Art nouveau » de McCay qu’il peut admirer sur les documents que lui a amenés Moliterni. Évidemment, à l’époque, il était très difficile – voire impossible – d’éditer « Little Nemo » de manière conséquente et dans de bonnes conditions en France, l’accès aux planches étant compliqué et la qualité des reproductions disponibles parfois médiocres. Néanmoins, c’est un album (dont la couverture va marquer des générations de lecteurs) de 264 pages qui va paraître fin 1969. Une sélection de planches couvrant la période 1905-1910, en noir et blanc ou en couleurs ; malheureusement, la restitution des couleurs ne fut pas à la hauteur, mais c’était toujours ça : traduit et présenté par Moliterni et Couperie, « Little Nemo » avait enfin son album ! À noter que le lettrage fut réalisé par un certain… Philippe Druillet. Claude Moliterni va continuer son édition de « Little Nemo » chez Horay avec en 1978 la parution de « Rêves éveillés », une sélection d’œuvres très diverses de McCay où sont proposées 24 « pages retrouvées » de « Little Nemo », allant de 1906 à 1914. Puis ce sera « Little Nemo de 1912 à 1926 » en 1981, conçu par Pierre Couperie comme un « dossier Little Nemo ». On y trouve une soixante-dizaine de planches datant de cette période de l’œuvre, mais aussi des planches américaines et européennes contemporaines de la création de McCay et qui s’inscrivent dans ce même thème de l’onirique. Enfin, en 1983, ce seront deux petits albums souples à l’italienne qui seront édités en direction des lecteurs les plus jeunes.

Malgré les imperfections inévitables de l’époque, ces albums ont permis à plusieurs générations de lire « Little Nemo » en albums, de lui donner une vraie existence éditoriale en France, et de mettre à l’honneur ce que d’aucuns considèrent comme le chef-d’œuvre éternel de la bande dessinée (Moebius lui-même, lorsqu’il parlait de la création de McCay, se laissait aller à des dithyrambes qui en disaient longs sur sa passion, déclarant qu’on n’avait jamais rien fait de mieux après « Little Nemo »). Et à la fin des années 80, « Little Nemo » est de retour… En 1989, les éditions Milan sortent les deux premiers volumes d’une intégrale prévue de « Little Nemo » d’après l’édition américaine de Rick Marshall (la plupart des reproductions seront même issues de sa collection personnelle). Cette intégrale sera reprise au troisième tome par Zenda en 1990, après qu’un dernier ouvrage sorte chez Milan : le très intéressant « Little Nemo au pays de Winsor McCay » en accompagnement de l’exposition « Little Nemo et autres songes de Winsor McCay » de Thierry Groensteen pour le festival d’Angoulême de cette même année. Mais Zenda ne sortira que trois volumes jusqu’en 1991. Cinq volumes prometteurs, donc, puisque restituant pour la première fois en France les couleurs d’origine de l’œuvre, mais avortant cette intégrale en s’arrêtant à l’année 1912…

Sous le label Evergreen, Taschen édita en 2000 un assez gros volume couvrant la période 1905-1914. Introduit par Bill Blackbeard, ce sont cette fois-ci près de 420 planches qui sont reproduites chronologiquement. À l’époque, c’est donc l’édition la plus complète jamais réalisée en France. Une édition chronologique et bien reproduite très appréciable, bien sûr, comblant un manque certain et constituant un recueil important de l’œuvre maîtresse de McCay, mais pas encore une véritable intégrale… Le centenaire de « Little Nemo » venant, Peter Maresca entreprend l’édition d’un album géant reprenant une sélection des plus belles planches de cette œuvre, au format original de leur parution dans la presse américaine de l’époque : le résultat est sublimissime, et en 2006 Delcourt éditera à l’identique ce livre de 41 x 53 cm (« Little Nemo in Slumberland : le grand livre des rêves »), ainsi qu’un deuxième volume en 2009 (« Little Nemo in Slumberland : le second livre des rêves »). Et nous voilà en 2014…

En cet hiver 2014 sort enfin chez Taschen la première vraie grande intégrale de « Little Nemo ». Comme je vous le disais en introduction, c’est un événement éditorial majeur ! Depuis les efforts passionnés qui menèrent au premier album de 1969, 45 ans se sont donc écoulés avant que « Little Nemo » ait enfin droit à son édition intégrale : que de travail, de rendez-vous ratés, de difficultés notre pauvre petit Nemo a dû traverser pour en arriver là ! Mais voilà, ça y est, c’est fait. L’une des plus belles œuvres d’art au monde – tous genres confondus – a enfin l’écrin qu’elle mérite, un écrin qui lui redonne son vrai visage en ne l’amputant pas d’une partie d’elle-même. Cette parution est primordiale. Historique. Grâce à Taschen, il y a aujourd’hui un ouvrage de référence pour cette œuvre quant à son exhaustivité chronologique, son évolution globale, sa trajectoire artistique pleine. Certes, les planches sont en VO, mais l’intégrale est là, disponible ici et maintenant, et cela nous permet aussi d’aborder cette œuvre dans sa plus profonde nature, ayant sous les yeux le lettrage de McCay lui-même…

Cette intégrale contient donc les 549 planches de « Little Nemo » qu’a réalisées Winsor McCay entre le 15 octobre 1905 et le 9 janvier 1927. Entre ces deux dates, « Little Nemo » a connu plusieurs périodes, presque plusieurs vies. La série parut tout d’abord sous le titre « Little Nemo in Slumberland », du 15 octobre 1905 au 23 juillet 1911 dans le New York Herald. Puis elle parut sous le titre « In the Land of Wonderful Dreams » dans le New York American – ou Sunday American, ou American Examiner, bref : dans l’empire de la presse de William Randolph Hearst – entre le 3 septembre 1911 et le 26 juillet 1914 (une planche supplémentaire paraîtra le 23 août 1914). S’ensuit une décennie où « Little Nemo » disparaît totalement. Sans doute à cause de Hearst et du rédacteur en chef Arthur Brisbane qui – à force de pressions, remarques, remontrances, sarcasmes et autres menaces déguisées – ont fini par brimer totalement l’énergie créatrice de McCay quant à la bande dessinée. Hearst avait dit à McCay qu’il était « un dessinateur sérieux, pas un illustrateur de bande dessinée » (ce qui en dit long sur la psychologie autoritaire de ce magnat de la presse ayant brassé des tonnes de comics dans les pages de ses journaux). Hearst n’aime pas que McCay se donne en spectacle dans les vaudevilles comme un vulgaire « dessinateur de foire », que son attrait pour le dessin animé prenne autant de place dans sa tête, ni qu’il continue même – ce devait être le fond de sa pensée – à perdre son temps et à se décrédibiliser en dessinant des histoires en images pour enfants alors qu’il est un excellent dessinateur de presse d’actualité. Soit. McCay cède peu à peu. Hearst a réussi à transformer un génie en exécutant-illustrateur normé – sans que celui perde néanmoins son génie du trait, de la vision. Sa folie, McCay la met dans ses films, dont l’ineffable « Gertie » sorti cette même année 1914. Mais il faudra donc attendre dix ans pour que le retour de « Little Nemo » se fasse dans le New York Herald (qui a fusionné avec le New York Tribune) le 3 août 1924, à nouveau titré « Little Nemo in Slumberland », et ce jusqu’à la dernière et ultime sunday page du 9 janvier 1927. McCay ne mourra que sept ans après cette date, mais il ne reviendra jamais à « Nemo »… Les temps avaient changé, et lui-même se voyait en confrontation avec un système qui tirait bénéfice de ses propres visions créatrices… mais en les dévoyant dans l’entertainment. On était passé de l’émerveillement populaire à la consommation du divertissement. Pourtant, du haut de son génie, avec son brillant intellect et son talent insensé, quel dessinateur fut plus populaire que McCay, en ce sens où il mit en images les rêves de tout un chacun, dans un parc d’attraction onirique, lui-même étant parfois aboyeur pictural surréaliste dans quelque foire des États-Unis…

© Taschen

Présentées de manière chronologique, dans une remarquable restitution des couleurs d’origine, les planches de McCay sont ici à l’honneur. C’est un plaisir immense que de parcourir les pages de cet album dont le grand format (34,4 x 44 cm) nous permet d’apprécier le talent de McCay à sa juste mesure et de plonger dans la magie de cette œuvre, dans ses nuances chromatiques subtiles et son trait à la fois sensible et remarquablement ciselé. Car la beauté de « Little Nemo » est unique et insurpassable, fascinante, déclenchant en nous une réelle dimension du merveilleux étouffé par notre condition. Parcourir « Little Nemo », c’est basculer dans un onirisme qui semble étrangement savoir nous parler et faire vibrer quelque chose tout au fond de nous, nous rendant à nouveau capable de cet acte si nécessaire mais tellement souvent mis à mal : l’émerveillement. Le vrai. L’émerveillement du rêve, mais aussi la capacité d’émerveillement de soi, car Nemo le bien nommé, Nemo qui n’est personne, petit héros sans réel caractère, est bien le réceptacle idéal de toutes les projections rêvées du lecteur, ce dernier pouvant s’incarner à satiété en Nemo pour vivre de l’intérieur toutes ces aventures nocturnes extraordinaires…

© Taschen

Cette superbe édition intégrale nous permet pour la première fois de parcourir l’ensemble du chef-d’œuvre de McCay, de pouvoir se rendre compte dans un seul et même grand ouvrage des évolutions de la série entre 1905 et 1927. On sent alors mieux les différentes périodes, les variations, car nous pouvons les mettre en perspective très confortablement. Ainsi, la simplification stylistique et chromatique qui intervint au printemps 1911, avant que la série ne reprenne des couleurs au début du mois septembre de la même année, sous son nouveau titre « In the Land of Wonderful Dreams ». Cette seconde période voit la présence de Flip se renforcer jusqu’à voler la vedette à Nemo, mais aussi l’apparition plus récurrente de dinosaures et d’autres créatures étranges… Enfin, la troisième et dernière période où un certain décalage se fait sentir entre la réalité d’une création onirique éternelle et celle d’une société désormais lancée dans quelque chose de plus trivial et sérieux à la fois. Peut-être est-ce pour cela que cette dernière période de « Little Nemo » semble parfois hybride, mettant en scène des échos de la vie des années 20 dans un contexte un peu hors du temps… Et malgré une standardisation du format de la presse qui l’entrave dans ses créations d’espaces inventives au sein de ses planches, McCay ne va pas démériter, son style et son imagination ne s’étant pas taris (on le constate avec ses dessins architecturaux et l’insertion de diverses créatures fantastiques).

© Taschen

C’est donc tout un cheminement humain et artistique auquel nous convie cet album intégral ; par les planches elles-mêmes, bien sûr, mais aussi par un dossier introductif de 140 pages signé Alexander Braun (artiste, collectionneur, curateur d’expositions dont la rétrospective complète de McCay qui a eu lieu en 2012-2013). Cet appareil critique (en français, dans un album annexe), mis en pages selon l’ambiance des journaux de l’époque, retrace en détails la vie et l’œuvre de McCay de manière assez éclairante. Il raconte sa jeunesse, ses études, son parcours humain, bien sûr, mais aussi sa destinée artistique, se penchant non pas seulement sur « Little Nemo », mais bien sur l’éventail complet de la palette créatrice de McCay. Outre « Little Nemo », nous rencontrerons ses autres bandes dessinées, comme les fameux « Cauchemars de l’amateur de fondue au Chester », « Little Sammy Sneeze » ou « Hungry Henrietta », mais aussi ses dessins de presse, ses dessins animés, ses illustrations. Reproductions de planches originales, de pages de journaux, de photos et de documents d’époque ainsi que de beaux agrandissements de cases illustrent superbement le texte qui bénéficie globalement d’une très bonne iconographie. Ces événements personnels et artistiques sont constamment mis en perspective avec le contexte culturel, technologique, social, économique, politique, industriel, artistique dans lequel McCay vivait ; ce faisant, l’auteur nous donne une meilleure vision du parcours de l’artiste, et nous fait mieux comprendre comment « Little Nemo » a pu naître.

© Taschen

À ce stade de l’article (et donc avant de le clore), il me semble légitime de préciser quelque chose, après tous ces mots : « Little Nemo », « chef-d’œuvre », « McCay », « génie »… On dit tellement « chef-d’œuvre » et « génie » pour tout et n’importe quoi, aujourd’hui, par réflexe, fainéantise, consensus ou lâcheté intellectuelle… Alors… Pourquoi Winsor McCay est-il réellement un génie et pourquoi « Little Nemo » est-il absolument un chef d’œuvre ? La réponse à cette question vaudrait un article entier, mais on peut répondre simplement – et je l’espère succinctement – à cette question. Il serait abusif – et idiot – de dire que Winsor McCay est le génie qui a tout inventé en bande dessinée. Car bien sûr – dans une dimension relativement contemporaine – il y a d’abord eu la fragmentation narrative de Töpffer en 1827, ainsi que certains phylactères apparus çà et là dans la presse du milieu du XIXe siècle, notamment dans le magazine britannique Punch… Et puis il y a eu ce strip du « Yellow Kid » d’Outcault paru le 25 octobre 1896 dans le New York Journal où pour la première fois dans la jeune histoire de la presse moderne de masse la création d’un dessinateur fit apparaître une narration séquentielle de « cases » se succédant et où le dialogue était exprimé par des bulles. Plus proches de McCay, d’autres dessinateurs ont fait preuve d’une superbe inventivité, comprenant dès le départ les possibilités infinies de ce nouveau medium là où tant d’autres n’ont vu qu’une suite de cases pendant des lustres… On peut citer – entre autres – l’humour visuel et l’art du mouvement dans le « Buster Brown » d’Outcault, l’esthétique Art déco de McManus, la folie d’Herriman, le style jazz de Sterrett, l’étrangeté de Peter Newell, etc. Mais McCay, par la fulgurance intrinsèque de ses œuvres et de « Little Nemo » en particulier, semble avoir tout inventé… du moins, il a exploré la narration séquentielle avec un talent et une si sidérante acuité qu’il reste pour toujours un météore dans l’histoire du 9e art, ayant instauré durablement des codes et des inventions tout à fait fondamentales et constitutives de cet art. Je commence donc à répondre concrètement :

© Taschen

Ne revenons pas sur le trait « Modern Style » de McCay dont la nature à cerclés épais ne cloisonne pas pour autant les choses ni n’empêche le mouvement : c’est un premier exploit remarquable d’avoir du Mucha en bande dessinée. Mais au-delà de son talent inné pour le dessin, McCay a établi et entériné sans le vouloir la grammaire et le vocabulaire de la bande dessinée du XXe siècle, dans une capacité d’invention étourdissante. Nous avons bien sûr les deux strates de narrations – rêvée et vécue – qui forment un tout dans un même espace avec une fin récurrente, systémique, instaurant une pause jusqu’au prochain rêve. Il y a aussi l’exactitude avec laquelle McCay dessine l’espace, ses architectures, ses reliefs. Que ce soit par la perspective pure, dessinée, ou par la perspective atmosphérique rendue impeccablement et poétiquement grâce à ses bonnes connaissances d’impression en quadrichromie qui créent une vraie profondeur de champ, McCay insuffle différentes dimensions et plusieurs espaces dans ses cases, engendrant ainsi des visions très puissantes de ce qu’il dessine. Mais McCay est loin de s’être arrêté là. Cette perspective, qu’il maîtrise si bien, va lui servir à créer de superbes « mouvements de caméra » au fil de ses cases, créant de surcroît un vrai rythme dans la planche, un mouvement temporel palpable, bénéficiant de cadrages parfaitement calculés. Le contenant, lui, va se transformer avec le contenu : les cases s’allongent ou se contractent selon les transformations subies par les personnages ou/et le décor qui l’habitent. Citons encore ces décors uniques scindés en deux ou plusieurs cases où les personnages sont dessinés à des moments successifs de l’action, ou bien l’utilisation de l’anamorphose ou du kaléidoscopique… Bref, McCay a repoussé le cadre, les cadres, de ce jeune art pour l’ouvrir à toutes les variantes possibles. Allant encore plus loin, il a même trituré avec jouissance la nature structurelle de la bande dessinée, avec ces personnages qui apportent ou enlèvent eux-mêmes le décor dans lequel ils évoluent, décrochent les lettres du titre de leur série en haut de la planche, se confrontent aux bords des cases qui les contiennent, ou régressent graphiquement jusqu’à devenir des dessins d’enfant… Tout cela a été inventé dans la première période de « Little Nemo », entre 1905 et 1911. Sans Winsor McCay, c’est peut-être toute la face de la bande dessinée qui en aurait été changée. Voilà donc pourquoi une intégrale de sa plus belle œuvre est plus qu’un événement : c’est une réhabilitation tardive mais indispensable qui rend enfin hommage au génie de McCay, à tout ce qu’il a apporté à la bande dessinée, et un merveilleux cadeau pour transmettre son œuvre aux nouvelles générations de lecteurs.

Cecil McKINLEY

« The Complete Little Nemo » par Winsor McCay

Éditions Taschen (150,00€) – ISBN : 978-3-8365-5432-9

Galerie

18 réponses à « Little Nemo » en intégralité !

  1. rokkapokka dit :

    Merci pour votre article.
    Pouvez-vous préciser si vous avez eu la version française de ce monument pour préparer votre article ?
    D’après un site de vente en ligne, elle ne serait disponible que le 28 janvier en France. Pas plus mal pour le porte-monnaie…
    D’autre part, seul le dossier serait traduit en français, les planches étant présentées dans leur langue d’origine.
    D’avance, merci.

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour,

      Merci de votre commentaire. Effectivement, mea culpa, j’ai oublié de préciser dans mon article que seul le dossier de Braun est en français, les planches étant proposées en version originale. Désolé d’avoir omis ce détail pourtant important, mais votre commentaire m’a permis de réparer cet oubli et d’ajouter cette information dans mon article – pour ceux qui ne lisent pas les commentaires.

      Ces derniers temps, il y a eu pas mal d’erreurs concernant les dates de sortie de certains ouvrages, sur les « sites internet de vente de produits culturels ». Avant d’être annoncé pour le 28 janvier prochain, il y a peu c’est la date du 31 décembre 2039 qui était mentionnée… Tout ceci est faux, Taschen m’a confirmé que cet album était disponible en librairie depuis hier.

      Bien à vous,

      Cecil McKinley

  2. José Jover dit :

    Bravo Cecil, excellent article, épatant boulot je suis épaté ! amitiés, José

  3. Michel Dartay dit :

    Encore un superbe et imposant article, bravo Cecil!

  4. Rokkapokka dit :

    Après avoir écumé les librairies de Cherbourg et Caen ce week-end et avoir reçu des réponses diverses, variées et contradictoires (prévu fin janvier, je ne fais pas TASCHEN, paru mais seulement le tome 2 en français est disponible -sic !), je vais devoir encore patienter ou abandonner…

  5. lappart dit :

    super article sur Little Nemo.Merci Cecil Mc Kinley.

    à lire avant de se plonger dans « the complete » de Taschen

    je ne suis pas BDphile, mais je raffole de Mc Cay depuis mon enfance.

    monde onirique, merveilleux et féérique.

    l’Art Nouveau en BD, le Surréalisme…

  6. lappart dit :

    il y a également un volume consacré à Little Nemo, édité en 2005, par les Impressions Nouvelles(Paris- Bruxelles)

    • Cecil McKinley dit :

      Exact. Très intéressant, malgré une vision sur la découverte de Nemo en France parfois un peu orientée…

      • lappart dit :

        that is to say…orientée psychanayse, interprétation des rêves..?

        auriez vous des bureaux dans Paris , où je puisse vous rencontrer (sans vous déranger)
        j’aimerais me laisser guider dans les rêves de Nemo par une experte sur le sujet..

        merci d’avance, si c’est possible

        • Cecil McKinley dit :

          La passion vous égare! (sourire)
          Plusieurs déconvenues: je serais plutôt expert et non experte, « Cecil » étant un prénom anglais masculin: aïe. Je n’ai point de bureaux, ni à Paris ni ailleurs… Et l’orientation dont je parlais est moins fantasmatique, malheureusement, que de l’ordre d’une certaine présentation des choses où le travail de certains pionniers y est injustement critiqué ou omis, posture de rigueur chez certains spécialistes… mais je n’ai pas trop envie de m’étendre là-dessus, car ce serait sans fin!

          Bien à vous,

          Cecil

  7. Francois Pincemi dit :

    Hermann et Garnido (l’excellent auteur de Max Fridman et de Jonas Fink, qui dénonce les excès du communisme en Europe de l’Est, annexée par l’Union Soviétique) ont tous deux publié des livres hommages à cette série. Moebius aussi je crois! Cordialement

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>