Sur l’actualité de Mosquito

Ce n’est pas par copinage que je vous parle aussi souvent des éditions Mosquito, mais bien parce que celles-ci publient des ouvrages d’une telle qualité qu’il serait irresponsable de ne point en faire état, de ne pas donner envie aux lecteurs de découvrir sa production si magnifiquement éclectique. En 20 ans, Mosquito s’est définitivement imposé dans notre paysage éditorial comme étant nécessaire en termes de création et d’intelligence, comme nous le prouvent les deux derniers ouvrages parus, une monographie de Derib et le « Pinocchio » de Frezzato.

« Pinocchio » par Massimiliano Frezzato, d’après Collodi.

Voici un album tout simplement merveilleux ; je pense même qu’on peut parler de chef-d’œuvre. Pour inaugurer sa nouvelle collection proposant des livres d’images en grand format sur beau papier à tirage limité (appelée « Nec Plus »), Mosquito a choisi d’éditer une version française du « Pinocchio » de Collodi illustré par Massimiliano Frezzato (suivra en juin prochain le sublime « Les Tarots des origines » de Toppi dont je vous reparlerai évidemment). Un choix pertinent et jubilatoire puisque – comme je le sous-entendais en introduction – cette œuvre est l’un des plus beaux et passionnants livres illustrés par un auteur de bande dessinée qui aient été publiés depuis… une éternité.

Oui, le « Pinocchio » de Frezzato est une pure merveille, un ravissement pour les yeux et les sens, aussi sophistiqué que libre et culotté. On le sait, Frezzato déploie un grand éventail d’expressions graphiques dans ses œuvres, il aime à explorer les différents visages du trait, de la couleur, ne se figeant pas dans son propre style mais recherchant toujours à se surpasser pour accéder à l’essence même du dessin, de sa respiration, de son existence propre, quitte à tout remettre en question. C’est ce courage, ce talent et cette diversité que nous retrouvons ici, l’acuité artistique de Frezzato lui permettant d’aborder sublimement l’exercice faussement facile de l’illustration d’un texte de littérature classique.

Frezzato aurait pu s’endormir sur ses lauriers, sachant pertinemment qu’en invoquant son style le plus établi il serait venu à bout du texte de manière plus qu’honnête. Au lieu de cela, il a pris tous les risques : ses illustrations de « Pinocchio » empruntent plusieurs directions stylistiques, passant du réalisme au cartoonesque sans dichotomie, utilisant les techniques les plus appropriées selon lui pour exprimer l’esprit d’une scène avec le plus de force et de cohérence sensible possibles, en adéquation avec l’émotion du moment décrit. C’est ainsi que l’on passe de l’encre au pastel, de la peinture aux crayons de couleurs. Mieux : à l’intérieur même de ces techniques, Frezzato module les gradations de styles, ne peignant parfois que les quelques touches nécessaires pour faire apparaître les formes et installer une atmosphère, mais réalisant aussi des peintures extrêmement abouties, fourmillant de détails, complexes, bariolées ou sombres.

Ses images, comiques ou poignantes, fantastiques ou poétiques, sont loin de s’éloigner d’un soi-disant esprit d’ensemble de l’œuvre de Collodi, ce dernier ayant lui-même instauré un univers kaléidoscopique dans son livre, un conte baroque aussi réaliste que fantasmatique, abordant des sujets fondamentaux de l’existence en les faisant constamment basculer dans l’imaginaire pour mieux en retirer le sens. Aussi féerique que cauchemardesque, « Pinocchio » est une œuvre du contraste, un conte initiatique où Perrault rencontrerait la commedia dell’arte. Sur ce point, Frezzato a excellé, nous offrant un univers extrêmement riche visuellement, engendrant en nous de multiples émotions. Nous sommes tour à tour émerveillés, terrifiés, amusés… souvent fascinés. Rares sont les ouvrages qui ont une telle force artistique et cognitive, nous parlant au plus profond de nous avant même qu’on en pense quoi que ce soit. Chaque image de Frezzato nous frappe la rétine avec amour, et l’on ne peut qu’être subjugué et heureux de regarder pareils bijoux picturaux.

Frezzato a aussi fait preuve d’un grand sens de la composition, pour réaliser ces dessins. Cadrages et dimensions varient d’une image à l’autre, certaines peintures étant même abordées en tant que diptyques, triptyques, ou selon des fragmentations multiples savamment agencées. L’ensemble de ces illustrations pourrait constituer une méthode de dessin parfaite, déclinant toutes les possibilités de cet art. La couleur et la lumière y sont particulièrement bien mises en avant, l’artiste utilisant aussi différents supports, de la toile au papier – le papier étant lui-même parfois coloré pour explorer la technique de la sanguine. On sent que Frezzato a été plus qu’inspiré en réalisant ces images : la poésie, l’humanité, le désespoir et l’espérance transpirent dans chaque dessin, chaque peinture, abolissant les frontières de l’âge et les différences entre les êtres, ouvrant la voie sensible à tous pour vibrer sur le texte de Collodi et accéder à nouveau à ce que nous avions perdu. On ne pouvait pas faire meilleur « Pinocchio », tout simplement…

Certes, les aficionados de Frezzato pourront regretter que la présente édition ne reprenne pas l’intégralité des dessins de l’édition italienne, mais elle nous en propose néanmoins un très large choix, qui plus est dans un format bien plus grand que chez nos amis italiens. Et ça fait toute la différence ! En effet, l’édition exhaustive originale, de moyen format, ne rendait pas justice au merveilleux travail de Frezzato : bien trop petit pour en tirer toute la beauté nuancée. Le grand format de la collection « Nec Plus », lui, rend véritablement hommage à l’art de Frezzato (25x34cm). S’étalant parfois sur une double-page, ses peintures prennent tout leur ampleur, se déployant avec bonheur. On peut réellement parler de beau livre. Et n’oublions pas l’esprit caustique de Frezzato qui dépoussière l’image d’un Pinocchio devenu trop lisse dans nos consciences pour le faire revivre avec plus de vérité que jamais auparavant. Une vérité qui – entre deux éblouissements et de nombreux sourires – nous émeut parfois jusqu’aux larmes.

Un « Pinocchio » à la fois déjanté et très respectueux de l’œuvre initiale qui comblera esthètes, enfants, littéraires, adultes, et toute personne souhaitant rêver très loin… Brrrrravissssssssimmmmmmo, Frezzzzzzzato !

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« Derib sous l’œil de Jijé et Franquin » par Jean-Michel et Sonia Vernet, Pierre Yves Lador et Gilles Ratier.

Autre style, autre genre témoignant de la diversité du catalogue Mosquito, cette monographie de Derib vraiment réussie. Réussie car menée avec autant d’amour que de sérieux par Jean-Michel et Sonia Vernet, mais aussi grâce à la si belle humanité de Derib qui – loin de jouer à la star qu’il est malgré lui – a eu comme volonté d’aborder sa vie et sa carrière « sous l’œil de Jijé et Franquin », jusqu’à inclure cette intention dans le titre. Une manière humble et respectueuse d’un auteur qui n’a jamais oublié ceux qui ont croisé son chemin, ceux qui ont compté, ceux qu’il a aimés… Et lorsque « ceux » ont pour nom Jijé et Franquin, évidemment, ça devient quelque chose !!! Et on se plaît à jalouser ce dessinateur qui a eu la chance de bénéficier du regard, de l’expérience et de l’amitié de ces deux géants… L’équilibre entre l’hommage à ce duo historique et la propre vie de Derib étant judicieusement établi par les Vernet et Derib lui-même, c’est alors un véritable bonheur de parcourir les pages de cette monographie qui nous en apprend autant sur la nature et l’itinéraire du dessinateur suisse que sur l’esprit d’une époque mythique, nous faisant plonger dans des périodes qui ont été déterminantes pour la bande dessinée… belgo-française, comme se plaît à le rappeler Derib. Une appellation remettant un peu les choses à leur place et que je partage, car s’il est vrai que Brel n’est pas né avec un béret et une baguette sous le bras comme le souhaitent inconsciemment beaucoup de nos compatriotes, il en va de même pour cette dénomination institutionnalisée ne rendant pas compte d’une certaine réalité. Quand on parle de bande dessinée franco-belge – et non de BD française ou de BD belge – on pense tout de suite aux journaux Tintin et Spirou qui ont émerveillé les petits Français sur plusieurs générations avec des œuvres à l’esprit et au graphisme si différents de ceux des publications françaises, inspirant tant de dessinateurs d’ici…

Les entretiens entre le couple Vernet et Derib sont menés de manière efficace, réussissant à passer au crible toutes les œuvres de l’auteur et se penchant sur les thématiques de son art, son éthique, sa pensée, ses envies. C’est très plaisant à lire, le témoignage de Derib étant assez libre, ne répondant pas de façon resserrée et tenant compte des éléments parfois digressifs qui entrent bien plus en ligne de compte qu’on ne le croit. Derib parle de son enfance, de son pays, de ses parents, de ce qui l’a constitué humainement… puis commence évidemment à parler de son départ à Bruxelles, de la suite de son parcours épousant définitivement la bande dessinée. Apparaissent alors les visages de Peyo, Jijé, Franquin, et toute l’excitation de l’artiste à côtoyer ces légendes vivantes, surtout ainsi. Des moments parfois contrastés avec Peyo, et le métier qui rentre… Spécialement pour cet ouvrage, Derib a d’ailleurs réalisé quelques beaux dessins de ses amis et collègues Jijé et Franquin. Ce ne sont pas les seuls intérêts iconographiques du livre, loin de là, puisque de très chouettes photos et dessins inédits complètent ces témoignages d’amitié professionnelle. On aborde ensuite les œuvres de Derib, d’ « Attila » à « Pythagore » en passant par les « Ahlalâââs », et bien sûr « Yakari » et « Buddy Longway ». Derib parle longuement et chaleureusement de « Buddy Longway » ; c’est un moment très précieux dans cet ouvrage, je trouve. Et surtout cela ouvre le dialogue sur les « œuvres indiennes » ultérieures de Derib : « Celui qui est né deux fois », ou « Red Road ». La thématique indienne est donc largement abordée, révélant aussi une part de la philosophie de vie de l’artiste. Derib, un artiste humaniste dont les prérogatives éthiques se sont aussi exprimées dans les albums « Jo » ou « Dérapages », et dont il parle ici avec franchise et volonté. Derib parle de la condition humaine, de la condition des femmes, de son engagement artistique pour tenter d’amener un peu de bien en ce monde de fous meurtriers. Lorsque je vous aurais dit que Jean-Michel Vernet a complété ses entretiens en écrivant un texte qui revient sur la notion de « chemin » chez Derib, que Pierre Yves Lador a signé une postface tellurique à souhait et qu’un certain… Gilles Ratier (tiens tiens…) a assuré la bibliographie de Derib en fin d’ouvrage, alors vous n’aurez plus aucun doute sur l’intérêt de cette monographie humaine et passionnée. Indispensable pour tout fan de Derib !

Cecil McKINLEY

« Pinocchio » par Masimiliano Frezzato, d’après Collodi
Éditions Mosquito (30,00€)

« Derib sous l’œil de Jijé et Franquin » par Jean-Michel et Sonia Vernet, Pierre Yves Lador et Gilles Ratier
Éditions Mosquito (15,00€)

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