« Voix de la nuit » par Ulli Lust, d’après Marcel Beyer

Il faut se plonger au cœur du pouvoir nazi pour en comprendre toute l’abjection. Le croisement de deux regards innocents met à jour les ressorts les plus intimes d’un régime totalitaire dont l’idéologie reposait sur un racisme qu’aucun scientifique n’a pu justifier, malgré tous les efforts du IIIe Reich. Un acousticien introverti et monomaniaque et la fille aînée de Goebbels sont les voix de la nuit, où était plongée l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, que nous transmettent les auteurs.

Hermann Karnau est un homme introverti à l’extrême qui subit les moqueries de ses collègues pour sa timidité maladive. Cet ingénieur-acousticien est obsédé par l’idée d’enregistrer tous les sons perceptibles et d’y trouver des explications métaphysiques au sens de la vie.

Pour échapper à son envoi sur le front russe, l’Armée rouge repousse inexorablement la Wehrmacht en cette fin de Seconde Guerre mondiale, il participe à des travaux pseudo-scientifiques. Il veut prouver que la langue allemande est quelque chose que l’on a dans le sang dès la naissance. Pour le démontrer, il torture des cobayes humains que lui fournissent des responsables SS. Il enregistre les discours du ministre de la propagande dans sa villa berlinoise. C’est dans la maison de Goebbels qu’il rencontre Helga, sa fille aînée. Commence alors une relation amicale, une douce complicité, entre lui et la vive adolescente.

Les six enfants de Joseph et Magda Goebbels ont tous un prénom qui commence par la lettre H, en hommage au führer, Hitler. À 12 ans, Helga est une fille intelligente qui joue avec ses quatre sœurs et son frère, en imitant parfois ce qu’elle voit et entend des conversations entre responsables du régime.

Ils caricaturent ainsi les comportements violents des SS entre eux, les plus grands, dirigeant durement les plus jeunes enfants. Cependant, elle comprend, peu à peu, les mensonges d’un père qu’elle a longtemps idolâtré.

L’horreur du régime la rattrape quand sa mère assassine ses six enfants, de 4 à 12 ans, dans le bunker d’Hitler avant de se donner la mort avec son époux. Le doux et falot Hermann Karnau enregistre cet instant tragique. Des années plus tard, il cherche encore à comprendre ce qu’il s’est passé dans les derniers instants du régime nazi.

Adaptée du roman éponyme de Marcel Beyer, cette bande dessinée exigeante conte, à plusieurs voix, la fin du régime nazi. Se dégagent, celle d’un Allemand ordinaire qui participe à la barbarie fasciste sans état d’âme apparent et celle plus discrète, de la fille aînée de Goebbels, qui arrive à l’âge de comprendre que son père n’est pas le héros qu’elle fantasmait enfant et que le monde qu’elle connaît depuis toujours est en cours d’effondrement en ce printemps 1945.

Ulli Lust utilise tous les codes narratifs de la bande dessinée pour transcrire la grande variété de sons captés par l’acousticien, des grondements sourds dans le bunker d’Hitler, aux stridences des discours de Goebbels, ou des râles des agonisants sur le champ de bataille aux gémissements enamourés de ses voisins.

L’auteure varie son graphisme selon le narrateur, une bichromie douce pour l’adolescente, un dessin rude et sombre pour Hermann Karnau.

BD ambitieuse et complexe, qui donne à ressentir une riche gamme d’émotions et de sensations, sélectionné pour cela parmi les 15 demi-finalistes du Grand Prix de la Critique ACBD 2015, « Voix de la nuit » participe à un profond travail de mémoire. Ulli Lust est née en Autriche, tout comme Hitler. Dans certaines interviews, elle regrette que ses compatriotes se posent en victimes de la guerre et ne ressentent aucune culpabilité contrairement aux Allemands. Le romancier Marcel Beyer vit aujourd’hui à Dresde, une ville entièrement rasée par les bombardements alliés en 1945.

À noter que la première œuvre publiée en France d’Ulli Lust, « Trop n’est pas assez » avait reçu de nombreuses récompenses en 2011 : Prix Artémia, Prix révélation lors du festival d’Angoulême et Prix Max et Moritz de la meilleure BD allemande.

 

Laurent LESSOUS (l@bd)

« Voix de la nuit » par Ulli Lust, d’après Marcel Beyer
Éditions Çà et là (24 €) – ISBN : 978-2-36990-203-4

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2 réponses à « Voix de la nuit » par Ulli Lust, d’après Marcel Beyer

  1. François Mathieu dit :

    Cher Monsieur,
    Je vous remercie pour votre très bon article, tout en vous signalant que Marcel Beyer n’écrit pas en français. Le présent ouvrage a été originellement écrit en allemand! Le code de la propriété intellectuelle vous fait obligation, par respect pour le travail d’écrivain du traducteur de citer son nom dans toute publication.
    Bien à vous

    François Mathieu
    Traducteur littéraire

    • Laurent Lessous dit :

      Bonsoir Monsieur,

      Je vous remercie pour votre remarque pertinente. Le traducteur fait œuvre littéraire que ce soit pour les romans ou les textes de bande dessinée.
      La piqure de rappel est salutaire, je n’omettrai plus de signaler leurs noms désormais.
      Je vais donc réparer de suite cet oubli. La traduction du roman « Voix de la nuit » pour les éditions Calmann-Lévy, puis de la bande dessinée aux éditions Cà et là, a été assurée pour les deux ouvrages par François Mathieu.
      Bien à vous,

      Laurent Lessous