« Spirou et Fantasio T54 : Le Groom de Sniper Alley » par Yoann et Fabien Vehlmann

Plus que jamais placé sous les feux des projecteurs, plus de 75 ans après sa naissance en avril 1938, Spirou n’aura finalement échappé aux griffes de la Vipère (tome 53, paru en janvier 2013) que pour mieux se retrouver piégé par l’un de ses pires ennemis, Vito Cortizone. Dans « Le Groom de Sniper Alley », à paraître ce 21 novembre, Yoann et Vehlmann conduisent en effet les héros sur une redoutable piste archéologique au cœur de l’Aswana, pays africain fictif, à peine émergé d’une guerre civile. Entre correspondance avec l’actualité et mise en perspective symbolique, les auteurs ne se privent pas de prendre à cœur et à corps leurs mythiques personnages…. pour cibles !

Le grand cirque de l'actualité (3e planche de l'album, Dupuis 2014)

Depuis la reprise de la série en 2010, Fabien Vehlmann et Yoann n’ont eu de cesse d’apporter à Spirou une nouvelle forme d’attachement envers le personnage, plus réflexive et autoréférentielle que jamais. Dans l’initial « Alerte aux Zorkons » (tome 51, septembre 2010 ; voir analyse), tout un univers tendait vers le fantastique contemporain, tandis que Spirou était ouvertement moqué pour son costume passéiste et sa réduction à un rôle publicitaire. Dans « La Face cachée du Z » (tome 52, octobre 2011), Spirou subissait une transformation monstrueuse renvoyant aussi bien aux étranges entités filmographiques qu’au double Docteur Jekyll et Mister Hyde. Deux facettes, entre ombre et lumière, anonymat et starisation, qui furent aussi au menu de « Dans les griffes de la Vipère » : Spirou, piégé sur une île du Pacifique, y était réduit à l’état d’objet de marchandising culte, par un richissime collectionneur fou du personnage et de son univers.

Visuel du Journal de Spirou n°3986 (3 septembre 2014) par Yoann, pour le lancement de la prépublication

En couverture, selon une certaine logique thématique continue, le nouvel album se positionne d’emblée et à son tour derrière un titre connotant le danger. Effectuant une symbiose entre récit reportage, film de guerre et aventure-action (renvoyant également à l’univers du thriller nerveux), le titre « Sniper Alley » suggère toutefois un rapport plus fort qu’à l’accoutumée avec le monde réel, sinon une actualité à vif. Depuis la guerre de Bosnie-Herzégovine (avril 1992 à décembre 1995), cette Allée des snipers désigne l’avenue principale de Sarajevo, devenu un enfer à traverser (225 tués) lors du siège de la ville par l’Armée de la république serbe de Bosnie. Par extension, et d’une guerre à la suivante, de tels axes, placés sous les tirs croisés des factions ennemies, auront pu se répéter d’une décennie à une autre, de l’Irlande au Liban, de l’Irak à la Syrie, de la Somalie à la Lybie.

Vue de la Sniper Alley à Sarajevo, en décembre 1995

1er motif de couverture et crayonné par Yoann

Dans une ville sous le feu, dont les palmiers renvoient à l’exotisme d’un pays tropical, les immeubles à la modernité et les explosions à la folie humaine dévastatrice, Spirou, Fantasio et Spip tentent de trouver une échappatoire. Désarmés et relativement non protégés (seul Fantasio possède un casque et un gilet pare-balles), les personnages occupent bien malgré eux le centre de la composition et le milieu de la cible. Sous les feux de l’actualité, des projecteurs, de l’action et d’un ennemi invisible (impacts au sol autour d’eux ; le calot du groom est déjà troué), ils courent vers la gauche, contraints en ce sens de ne plus poursuivre l’évolution héroïque et traditionnelle de leur propre aventure. Véhicules et habitations dévastées, horizon bouché par les fumées, explosions, débris et carcasses les plus divers contribuent à isoler un peu plus les protagonistes dans un cadre qui est aussi une scène, un théâtre des opérations et un relatif terrain de jeu : rappelons, à ce stade de la réflexion, que les héros ont dû se lancer malgré eux dans une chasse au trésor archéologique plus ou moins labyrinthique… (« Le Labyrinthe d’Ibn-Sina » fut du reste assez longtemps le titre de travail pour cet album).

Signe distinctif récurrent des couvertures de Yoann et Vehlmann, la couleur rouge/ocre viendra une nouvelle fois distinguer la fougue du héros, telle une flamme venant perpétuellement rallumer le feu vital du récit initiatique et aventureux. A l’inverse et en toute ironie, le rouge vitalisant de Spirou prendra naturellement ici des aspects plus sinistres et mortifères (rouge sang et violences extrêmes, voire extrémistes). Au sol, les ombres portées pourront également être perçues telles des armes, canons ou missiles pointés dans le dos de personnages malmenés.

1er encrage dévoilé en mai 2014

Des héros placés sous le feu ennemi en couverture, en correspondance avec des faits historiques ou l’actualité ? Très récemment, les éditions Dupuis nous ont fort justement proposé deux nouveaux exemples révélateurs : dans « Les Brigades du Temps T3 : Il faut sauver l’USS Enterprise » (septembre 2014), Kris et Duhamel nous font revivre l’attaque japonaise sur Pearl Harbour en décembre 1941, tandis que « Soda » effectuait – sous les crayons de Dan Verlinden pour le treizième tome (paru ce 14 novembre) – une difficile « Résurrection », selon une trame new-yorkaise évoquant les attentats du 11 septembre 2001. Que dire, aussi, de Blutch et Chesterfield visés par la pomme envoyée par Cancrelat, en couverture de « Les Bleus se mettent au vert » ?

Similitudes et marketing ciblés ! (Dupuis, 2014)

Journal de Spirou n°3989 (24 septembre 2014)

Est-ce à dire, très symboliquement, que les héros de l’éditeur marcinellois sont plus exposés que d’autres à l’adversité ? Ce qui est certain, c’est que, dans un rapport au réel passant aussi par l’adaptation (on évoque toujours un film pour la série « Spirou et Fantasio », tandis que « Le Petit Spirou » fera prochainement l’objet d’un film réalisé par Nicolas Bary), la déclinaison (parc d’attraction), tout héros de BD actuel se voit contraint de faire finalement l’actualité régulièrement, perpétuel rival – en fin d’année…- d’une foule de parutions d’albums. Nul doute surtout, qu’outre un transfert vers un monde plus adulte, dans la veine de Franquin et Greg (« Le Dictateur et le Champignon », 1956 : « Le Prisonnier du Boudhha », 1961), de Fournier (« Kodo le tyran », 1979), de Tome et Janry (« La Frousse aux trousses », 1988) ou de Morvan et Munuera (« L’Homme qui ne voulait pas mourir », 2005), Yoann et Vehlmann ont voulu profondément exprimer l’une des clés de l’univers de Spirou : une certaine capacité, digne du Tintin d’Hergé, à rendre compte de l’actualité par la fiction, des aspects sociétaux ou politiques sous l’angle de l’aventure humoristique. Voyageurs du siècle et reporters dans l’âme, Spirou et Fantasio ne déméritent pas en se mettant en danger, redevenant ainsi des êtres de papier sensibles aux yeux de leurs lecteurs (voir également la récente aventure dont vous êtes le héros proposée dans le magazine). Nul doute que le tome 55, qui verra le grand retour du Marsupilami, devrait attirer – ou cibler -, en ce même sens, un lectorat plus large encore !

Ex-libris pour la librairie BDfugue (2014)

Concluons cette analyse de couverture avec une interview inédite de Fabien Vehlmann, que nous remercions vivement :

Vous l’aviez annoncé, « Le Groom de Sniper Alley » est beaucoup plus ancré dans l’actualité internationale que les précédents : un moyen supplémentaire de s’en référer à Franquin ou Fournier ?

F. V. : « Oui, c’est un clin d’œil à cette tradition initiée par Franquin, et poursuivie essentiellement par Fournier par la suite. Ces auteurs ont cherché à évoquer « par la bande » des sujets ayant un rapport plus ou moins lointain avec l’actualité. Dans ce sens, « L’Ankou » de Fournier était d’ailleurs assez gonflé, quand on y repense : parler du nucléaire à cette époque, c’était à la fois très bien vu et sans doute un peu dangereux pour la carrière de l’auteur… »

La monstration des armes est inédite dans la saga : cette relative « violence graphique » n’a-t-elle pas gêné votre éditeur, alors que d’autres séries comme « Soda » sont peut-être plus attendues sur ce point ?

F. V. : « Oh, je pense que Tome et Janry avaient déjà ouvert une porte allant dans cette direction. « Virus » est bourré d’armes en tous genres ! Sans parler de « Spirou à New York » ou de « La Frousse aux trousses ». Dès lors, pourquoi ne pas le faire aussi dans cet album ?… La seule chose que nous n’avions pas très envie de faire était de mettre ces armes entre les mains de nos héros… De fait, vous remarquerez que ni Spirou ni Fantasio n’utilisent d’armes dans cet épisode. »

Quid des divers changements de titres ?

F. V. : « Comme souvent, nous nous basons d4abord sur un titre de travail (souvent provisoire) qui nous sert à parler de l’album entre nous – et éventuellement à tester la pertinence du titre. Ici, le premier titre (« Le Labyrinthe d’Ibn Sina ») nous est vite apparu comme étant trop compliqué à retenir pour la plupart des gens à qui nous en parlions, et nous l’avons abandonné. Au final, « Le Groom de Sniper Alley » (sur une idée de Yoann) nous a semblé le titre le plus accrocheur, tout en évoquant bien l’aspect plus « guerrier » de l’album. Seul bémol : il n’évoque pas une autre partie du contenu de cette aventure, à savoir la deuxième moitié de l’histoire, qui est plus axée sur une chasse au trésor, dans un cadre archéologique. »

Au cours de la création de cet album, nous avons appris le renouvellement de votre contrat pour 5 ans : avez-vous tracé à cette (bonne) occasion les grandes lignes de vos futurs albums avec Dupuis ?

F. V. : « Nous nous sommes en tous cas posés la question de l’ordre dans lequel nous allions aborder les différents thèmes des prochains albums. Nous voulons en effet trouver un bon équilibre entre les atmosphères et les sujets des différents tomes, pour éviter des redondances, ou par exemple pour éviter une trop longue absence du village de Champignac dans la série. »

La couverture montre les héros pris sous le feu ennemi, dans une maquette qui évoque des créations récentes (exemple des « Brigades du temps T3 » par Kris et Duhamel) : un hasard, alors que – par exemple – Soda (encore lui) est également dans l’actu et sous le feu terroriste ?

F. V. : « Oui, c’est juste un hasard. Mais il est évident que nous-autres auteurs sommes constamment inspirés par des tonnes de films, affiches, couvertures, ce qui peut parfois nous amener à avoir les mêmes idées au même moment. Heureusement, même quand l’idée est globalement la même, son traitement reste généralement différent ! »

Un reflet symbolique des tiraillements entre séries et de la guerre éditoriale actuelle ?

F. V. : « Haha ! Non, aucun symbole là-dedans, juste l’envie de mettre nos héros à rude épreuve. Vous savez comment sont les auteurs : toujours durs avec les héros qu’ils aiment ! »

Le Marsupilami enfin de retour : nous le découvrons à la dernière planche en cage, cerné par des héros inconscients (effets de la zorglonde ?). Mais pourquoi ne s’est-il pas évadé ? A quelle dose sera-t-il présent dans le prochain album ?

F. V. : « Nous avons vraiment envie de baser le tome 55 sur le retour du Marsupilami. Il sera donc central dans cet album, et vous verrez comment Yoann et moi avons décidé de le mettre en scène, pas d’impatience… »

D’autres projets ou reprises éventuels, tant votre case avec Gaston Lagaffe peut donner certaines envies aux lecteurs ?

F. V. : « Non, Yoann et moi n’avons pas du tout en tête de faire d’autre reprise que celle de « Spirou ». Gaston et le Marsupilami pourront certes apparaître de temps à autre, mais ils appartiennent surtout à des séries parallèles, qui sont désormais détenues par Média Participation, et sont gérés par Jean-Christophe Delpierre. Et c’est donc lui qui est désormais responsable de l’avenir de ces personnages ! En ce qui nous concerne, Spirou et Fantasio restent notre priorité. »

Philippe TOMBLAINE

« Spirou et Fantasio T54 : Le Groom de Sniper Alley » par Yoann et Fabien Vehlmann
Éditions Dupuis (10, 60 €) – ISBN : 978-2800160290

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