L’Afrique du sud, un 9ème art en noir et blanc (2)

La fin de l’apartheid est également l’occasion, pour une partie de la population, de se réapproprier son histoire. En 2005 est lancé un gigantesque projet : raconter la vie de Nelson Mandela en 9 volumes.  » Le Madiba Legacy Series « , financé par la Fondation Mandela, avait pour ambition d’apprendre aux jeunes à lire et leur apprendre leur histoire.


L’aventure dura jusqu’en 2009 et mobilisera toute une équipe de dessinateurs dont le congolais Pitshou Mampa et le sud-africain Pascal Nzoni(1). D’autres albums sortent, également liés à « la cause noire ». En 1997, Braam Botha, Bill Van Rijssen et Medée Rall sortent  » Spirits of the Ancestor « , album de 27 pages qui traite des peintures rupestres et autres découvertes archéologiques liées au peuple san(2). Une version en xhosa sortira également ( » Amandla ezinyanya umoya wezinyanya ? « )(3).

Il y a également le travail de l’éditeur Umlando Wezithombe Publishing qui, en 2006, sort la collection  » Africa illustrated « . L’écrivain et scénariste Nic Buchanan y sort trois albums, cette année là. Le premier,  » Job Maseko : unarmed but dangerous  » (dessiné par Raymond Whitcher), est l’histoire d’un prisonnier de la seconde guerre mondiale qui fut décoré pour avoir coulé une frégate allemande. Puis Nic Buchanan sort (sur des dessins de Sivuyile Matwa)  » Kingdom of Gold : the Curse of Mapungubwe  » sur un ancien royaume devenu un site archéologique

ainsi que, avec le même dessinateur,  » The Prophecy of the Cattle Killing « , sur une ancienne prophétie xhosa des années 1850.

En 2006, toujours, le Outline project, soutenu par l’alliance française du Cap et le Comics brew du Cap, permit, à l’occasion d’une exposition, de montrer le travail de 12 jeunes talents nationaux. Mais cette expérience ne fut pas renouvelée.

On peut également citer le cas du Français Brice Reignier(4), installé sur place depuis 1995, qui s’était fait remarquer à l’occasion de l’exposition  » Vues d’Afrique « , organisée en 2006 par le Ministère des Affaires Étrangères français et présentée à l’occasion du festival d’Angoulême, exposition pour laquelle il avait proposé une histoire intitulée  » Le Docteur du Cap « . Depuis, Brice illustre des livres pour enfants et des bandes dessinées pour les grands éditeurs sud-africains. En 2009, il a publié  » What’s New ?  » chez Cambridge University Press : un album historique de 30 pages sur les conséquences de l’invention du télégraphe.

De nos jours, Andy Mason reste l’un des dessinateurs les plus connus du pays. Après  » Sloppy « , abordé précédemment, Andy Mason a également créé plusieurs magazines comme PAX (Pre-Azanian Comix – 6 numéros entre 1985 et 1987), The Artist’s Life ou Mamba Comix, en 2006. Cette dernière publication dura 4 numéros et contenait des articles, des interviews, des critiques et des planches de bandes dessinées entièrement en couleurs.

(1) On compte également une biographie en BD de Mandela publié par Oskar jeunesse :  » La Vie de Nelson Mandela  » par Rob Shone et Neil Reed.

(2) Dans un pays où la cause afrikaner s’est appuyée sur « l’antériorité » de l’homme blanc qui serait arrivé dans un pays vide de toute population indigène, l’édition de ce genre d’ouvrages n’est pas négligeable.

(3) Les BD en langue africaine sont rares. Elles n’existent que dans le cas de BD didactiques, réalisées avec l’objectif d’informer. On peut en citer, par exemple, une en sotho :  » Captain Condom : Ntoa e tsoela pele  » en 1996.

(4) Son blog est sur http://breignier.blogspot.com.

Cette revue permit à une trentaine d’auteurs de montrer leur savoir-faire : Karlien de Villiers, Alistair Findlay (qui apparaîtra également dans un numéro du collectif Africa Comics en 2007), N.D. Mazin (pseudonyme de Mason), Rico (dessinateur de  » Madame et Eve « ), Zapiro, très connu pour ses caricatures dans la presse, Themba Siwela (par ailleurs employé par Mason dans sa société Artworks Publishing Company) et bien d’autres….

Mamba Comix était édité dans le cadre du Durban Cartoon Project, également géré par Andy Mason (et Nanda Soobben), projet qui visait à promouvoir les potentiels en matière de bandes dessinées et d’illustrations dans la région de Durban par des stages, des expositions et des publications. Depuis, en 2009, Mason a fondé le Center for Comic, Illustrative and Book Arts(1) (CCIBA) à l’Université de Stellenbosch. Le site Internet du CCIBA lui permet d’ailleurs de continuer certaines séries de strips comme la série  » Azaniamania  » qui ne peut être lu que là. Ce centre a également pour ambition de promouvoir la bande dessinée au sein de la société sud-africaine en organisant également des expositions ou des Creative Workshop programme. Le CCIBA a également lancé, en décembre 2009,  » Don’t joke !, the Year in cartoons « , un recueil des meilleurs dessins satiriques de l’année écoulée édité par Andy Mason et John Curtis en partenariat avec l’éditeur Jacana Media. En 2010, un second ouvrage, celui-ci de Andy Mason,  » What’s So Funny ? Under the Skin of South African Cartooning « , est sorti.

Mais cette activité ne doit pas masquer le peu d’empressement des éditeurs à investir dans ce domaine. Bien des auteurs n’ont guère d’autres choix que de s’auto-éditer comme Jesca Marisa qui a produit et publié les deux volumes de  » Awakenings « (2). Certains, à l’image d’autres auteurs africains, se montrent sur le web(3). Seuls les journaux continuent de publier de la BD, en général satirique. C’est le cas de Jeremy Nell avec les séries  » Urban Trash  » et « Ditwits « (4).

Au milieu des années 2000, un éditeur de Johannesburg, Pepic and Kraus, a essayé de se spécialiser dans le domaine(5). Malgré deux titres issus d’artistes locaux ( » Kruger Park  » et  » Mustang Sally  » – 2007), son catalogue se cantonne à l’adaptation en anglais de 6 titres de séries classiques françaises :  » Titeuf « ,  » Lanfeust « , etc. ; ceci grâce à des droits acquis avec le soutien de l’Ambassade de France.

(1) Cf. http://www.cciba.sun.ac.za.

(2) Celle-ci a ouvert une page facebook : http://www.facebook.com/group.php?gid=54657467444. Son site est sur http://www.jescamarisa.com.

(3) Cf. par exemple http://www.lokalkomiks.co.za.

(4) À noter, cependant, un projet d’une anthologie australo-sud africaine qui devrait sortir en 2011, coordonné par Moray Rodha.

(5) Ci joint son site : http://www.pepicandkraus.co.za

Cependant, le milieu de la BD de ces 20 dernières années est surtout dominé par le groupe Bitterkomix, créateur du journal de BD underground éponyme, en langue afrikaans. Fondé en 1992, au moment de la chute de l’apartheid, par Joe Dog (Anton Kannemeyer, enseignant en art plastique à la section des Beaux Arts de l’université des Stellenbosch) et son camarade Conrad Botes (qui signe aussi sous le nom de Konradski), le journal prend une tournure « trash » à partir du numéro 4.

Provocante, anticléricale, antimilitariste, antiraciste, d’un rapport outrancier au sexe, Bitterkomix s’attaque frontalement à une société afrikaner en traitant plus particulièrement de la paranoïa de l’homme blanc afrikaner. D’autres dessinateurs comme Joe Daly puis Karlien de Villiers (tous les deux, anciens élèves de Anton Kannemeyer) rejoindront la revue qui compte près de 20 numéros.

Les bitterkomix publieront également des monographies comme  » Stet  » (1989),  » Die Foster Bende  » (Conrad Botes et Ryk Hattingh – 2000) et surtout  » Gif  » (poison), a Collection of afrikaner Sekskomix  » (1994) qui fut interdit pour pornographie par le South African Publications Board durant plus de huit mois et provoqua des débats houleux sur la liberté d’expression au sein de l’université de Stellenbosch qui avait accueilli l’ensemble des planches sous forme d’exposition. Anton Kannemeyer sera d’ailleurs suspendu d’enseignement durant quelques temps avant de reprendre ses cours d’illustrations, très orientés vers la bande dessinée.

Le groupe a également publié différents best-of en anglais et en afrikaner comme le magnifique  » The Big bad Bitterkomix Handbook  » (2007). Les auteurs du groupe Bitterkomix penche régulièrement vers l’esthétique underground (on peut les apparenter à des auteurs comme Robert Crumb, Mattt Konture ou Max Anderson) et vers les dessins trash de Heavy Metal, pendant anglophone de Métal Hurlant. Mais, fait rare pour un pays anglo-saxon, les auteurs du mouvement Bitterkomix revendiquent également l’influence du 9e art franco-belge dans leur travail. Comme le précisait Karlien de Villiers en 2007 :  » Dans mon enfance, les seules BD que je lisais régulièrement étaient Les aventures de «  Tintin « (6).  » Tintin au Congo  » et son cortège de préjugés raciaux est d’ailleurs l’une des cibles favorites de Joe Dog qui en fait même le thème d’un recueil de ses œuvres récentes,  » Pappa in Afrika  » paru en 2010 (non encore traduit en France). Mais même s’il s’en sert comme cible, l’influence d’Hergé est incontestable dans le travail de Joe Dog. C’est particulièrement vrai pour l’un des rares albums publiés en dehors du « circuit Bitterkomix » :  » Zeke and the mine Snake  » (scénarisé par Vuka shift, David Philip Publishers – 1998), une belle histoire d’aventures se déroulant dans le milieu des mineurs.

Cette influence est également présente dans le parcours professionnel des autres artistes pour lesquelles elle est revendiquée depuis le début «  We were more french influenced, to bring a point across. Moebius, etc. « (1), en particulier avec des auteurs indépendants comme le précise Karlien de Villiers :  » Anton et Conrad m’ont également permis de découvrir par la suite les travaux d’auteurs qui m’ont influencé comme David B., Marjane Satrapi, Julie Doucet, Jean Philippe Stassen, Baudoin « (2).

Grâce à des éditeurs comme L’association ou Cornélius, les auteurs Bitterkomix sont publiés en langue française. En 2000, juste après avoir été invités au festival d’Angoulême de 1999, Conrad Botes, Joe Dog et son frère Lorcan White participent à  » Comix 2000 « , album de 2000 planches muettes qui constituait une photographie très représentative de la bande dessinée indépendante internationale. Par la suite, Conrad Botes et Joe Dog seront publiés en France en 2002 dans Lapin, journal édité par L’association, et Conrad Botes en 2006 dans Ferraille, édité par Les Requins marteaux.

En 2007, en éclaireur, paraissent les premiers albums « d’auteurs Bitterkomix » en France : Joe Daly avec Scrublands, un album quasi-muet, chez L’association et Karlien de Villiers avec  » Ma mère était une très belle femme  » aux éditions Ça et là ; superbe bande dessinée autobiographique où l’auteur revient sur son enfance à l’époque de l’apartheid(3), « temps béni » où « on ne parlait ni de sexe, ni de politique : on ne savait rien. C’était impossible de lutter, puisqu’on n’avait même pas idée qu’il pouvait exister une autre réalité. »(4)

2009 et 2010 sont des années de consécration en France pour l’ensemble du groupe. Plusieurs albums individuels sont publiés : Conrad Botes avec  » Rats et chiens  » chez Cornélius et surtout Joe Daly chez L’Association avec le très farfelu  » The Red Monkey  » dans  » John Wesley Harding « (5) (une aventure policière sur fond de scandale écologique où les deux héros recherchent un animal du nom d’un titre de Bob Dylan) et les deux premiers tomes de la trilogie de  » Dungeon Quest « , albums-pastiches des jeux de rôle où l’auteur revisite à sa manière un des pans de la culture populaire contemporaine.

2009 sera également l’année d’une exposition au Festival International de la bande dessinée d’Angoulême où Joe Dog, Conrad Botes, Karlien de Villiers et Joe Daly seront les invités d’honneur. Malheureusement une polémique naîtra avec la Cité Internationale de la Bande dessinée et de l’Image qui demandera à ce que l’on retire certaines planches jugées trop choquantes pour un jeune public. Un accord fut finalement trouvé en dernière minute.

(1) Propos recueillis et traduits par Laurence Le Saux, Bo Doï, avril 2007.

(2)  » The Outrageous Art of South Africa’s Bitterkomix « , The Comics Journal n°275, avril 2006.

(3) Extrait de  » Ma mère making of – 2 « , blog des éditions çà et là : http://infoscaetla.over-blog.com/article- 6881275.html.

(4) Une nouvelle édition de l’ouvrage est sortie en début d’année 2011.

(5) Le titre de l’édition originale s’intitulait :  » The Red Monkey : the Leaking Cello Case « , publié en 2003 par un éditeur du cap, Double Storey, après une première publication dans SL Magazine.

Cette même année voit l’édition de  » Bitterkomix « (1), une anthologie rétrospective, transcription en français de  » The Big bad Bitterkomix Handbook « . Au delà du travail de traduction, l’éditeur L’association a produit une nouvelle version du livre qui n’existait pas dans l’édition originale en langue afrikaan et qui en fait un ouvrage complètement différent. En effet, reprenant entièrement l’organisation de ce superbe collectif, y rajoutant un appareil critique et historique, L’association contextualise l’ouvrage pour le rendre plus lisible aux lecteurs européens. Quelques scènes doivent en effet être remises dans le contexte de post-apartheid : en ouverture, par exemple, des personnages blancs à tête de Tintin se battent contre des noirs dessinés de façon caricaturale et ressemblant au jeune coco de  » Tintin au Congo « . Dans une autre partie, des petits Blancs, toujours échappés de  » Tintin au Congo  » luttent contre la prolifération de sexes noirs démesurés. Ailleurs, d’autres personnages à tête de Tintin transportent un Noir en chaise à porteurs.

On peut également y découvrir Conrad Botes donnant sa version de la bataille de Blood river, acte fondateur pour le peuple afrikaner. Tout cela fait de cet album, un des livres majeurs de l’époque, à ne pas mettre entre toutes les mains, cependant. Même si Bitterkomix relève de l’auto-publicatio (tiré à un millier d’exemplaires, chaque numéro ne touche qu’un nombre limité de personnes), leur impact reste indéniable du fait de leur influence sur les autres auteurs, de la singularité de leur travail en Afrique et de leur rayonnement à l’étranger. C’est particulièrement vrai des États-Unis qui saluent le talent du collectif puisque des galeries new-yorkaises s’arrachent leurs peintures provocatrices tournant, elles aussi, autour de la problématique des problèmes sociaux de la nouvelle Afrique du Sud et attaquant les valeurs conservatrices de la culture afrikaner, à l’origine de l’apartheid. C’est le cas en particulier avec deux expositions actuelles de Anton Kannemeyer, l’une au Museum of modern Art de New York :  » Impressions of South Africa from 1965 to Now  » (jusqu’au 14 août), l’autre au musée d’art du Salvador en mai prochain ( » Coca-colonized « ). Son dernier livre (encore un catalogue d’exposition) relève également d’un engagement politique ( » Alphabet of Democracy « ). Joe Daly est également édité chez Fantagraphics, la référence américaine du roman graphique (2).

En 2010, Joe Dog a également eu les honneurs de la presse généraliste française, puisqu’il fut le seul auteur d’Afrique à participer au numéro spécial du Monde diplomatique en bandes dessinées pour lequel il illustre la couverture et une histoire L’agression d’une femme blanche par un jeune noir à Cape town qui, à travers un fait-divers, revient, sur les rapports troubles entre blancs et noirs dans l’Afrique du sud post-apartheid d’aujourd’hui.

Mais il serait faux de voir dans le groupe des Bitterkomix une exception en Afrique du sud. Ce coté trash, provocateur existait déjà, on l’a vu, à l’époque de l’apartheid à travers des revues étudiantes. En un sens, le travail de Joe Dog et ses partenaires se situe dans une certaine tradition bien ancrée dans les milieux artistiques locaux. De plus, de par son enseignement universitaire, Joe Dog a fait école et a entraîné un mouvement, qui, sans adhérer formellement à Bitterkomix, suit les mêmes traces. On a pu le constater en 2003, année où les étudiantes des beaux arts de Stellenbosch ont publié un magazine de BD exclusivement féminin, premier du genre en Afrique, Stripshow, en anglais et afrikaans, avec des artistes comme Nicolene Louw.

Ce constat est visible par exemple, à travers le travail de Daan, un autre auteur visible en France puisqu’il avait été publié dans  » BD Africa « , album collectif piloté par P’tit Luc, chez Albin Michel en 2004.


D’autres productions et revues se réclamant du même mouvement ont émergé depuis la fin de l’apartheid. C’est le cas de la revue auto-produite Brein, née en 1998, toujours à Stellenbosch. On peut également se référer à la production de 2000 à 2004 du collectif Igubu qui a publié plusieurs titres assez peu commercial en 2002 :  » Igubuzero « , dont le premier numéro est sorti cette année là, une autre revue, Off Cuts, Helix(3), Clockworx, Fang Club…. À ceci, on peut rajouter le bi-annuel Psi-ave.
La BD alternative représente donc un courant non négligeable du 9ème art sud-africain.

(1) Chez L’association, ISBN 978-2-84414-286-3.

(2) On peut rajouter Ina Van Zyl, qui a dessiné dans les premiers numéros de Bitterkomix et qui vit aujourd’hui aux Pays bas depuis 1996 où elle expose et publie des BD : par exemple le recueil  » Fly on the Wall  » (2007)

(3) Igubu était composé de Moray Rhoda, Grant Muller, Vincent Sammy, Daniël Hugo, Karl Stephan et Noel van Ster.

Cependant, avant Bitterkomix, la BD sud-africaine était connue en France depuis près de 15 ans. En effet, la première série sud-africaine à avoir été traduite et adaptée en français est la série des  » Madame et Ève  » , gros succès local de librairie avec 30 000 ventes en moyenne dans un pays où un best-seller atteint péniblement les 7000 exemplaires.

Publiée en strips quotidiens dans 13 journaux du pays, ainsi que dans 16 magazines à l’étranger, cette série humoristique est le miroir à peine déformant des relations entre blancs et noirs, symbolisés par une « maid » (une servante nommée Eve Sisulu) et sa patronne, bourgeoise blanche à collier de perles (Gwen Anderson). Les 12 albums originaux de  » Madame & Eve  » ont été compilés en six opus par Vent d’Ouest entre 1997 et 2000 avec un certain succès critique et public, malgré son univers plus proche des comics anglo-saxons que de la BD franco-belge (les histoires se déroulaient sous forme de strips de trois ou quatre cases).

En dehors du talent des auteurs (Stephen Francis, Harry Dugmore et Rico Scharchel) et de sa justesse d’analyse,  » Madame & Eve  » devait également son succès au contexte politique et au regain d’intérêt né en France au milieu des années 90 envers la nation arc-en-ciel post-apartheid(1). Cette série, emblématique de la période de transition du début des années 90 (elle est née en 1992 dans le Weekly Mail & Guardian) se faisait remarquer par un ton caustique et détaché que l’on peut expliquer par l’origine des auteurs (Scharchel est né autrichien, Francis est américain, Dugmore est natif du Botswana) qui s’étaient rencontré en travaillant à Laughing Stock, un magazine satirique de la fin des années 80 créé par Gus Silber(2) et Arthur Goldstuck. De nos jours, bien que n’étant plus traduit en français, le trio continue à publier quotidiennement et à voir leurs strips édités dans des recueils annuels qui se montent à 19.

Les deux derniers titres,  » Strike while the Iron is Hot  » (octobre 2009) et  » Twilight of the Vuvuzelas  » (octobre 2010) font toujours partis des meilleurs ventes de « Cartoons & comic strips » du pays. Ils ont également publié, en 1999, un recueils de 191 pages de dessins humoristiques sur Mandela, intitulé  » Nelson Mandela : a Life in Cartoons « . Dans un pays où la bande dessinée et le dessin de presse sont, on l’a vu, « racialisés »,  » Madame & Eve  » était la première série à casser les codes et à s’adresser à tout le monde en mettant en scène les relations entre blancs et noirs, ce qui sépare et ce qui… rapproche. Mais la recette ne prend pas à chaque fois. Leur série suivante, au début des années 2000,  » Ver & Dern « , qui racontait les aventures d’un couple un peu paresseux et leurs amis bizarres, n’a pas réussi à trouver son public et a été arrêté depuis. Il n’en reste qu’un recueil toujours en vente,  » Vern & Dern Files « , disponible en Grande Bretagne(3).

Par son format de 4 cases se terminant automatiquement par une chute humoristique, son décor minimaliste, son style graphique épuré,  » Madame & Eve  » illustre surtout les rapports étroits qu’entretient le 9ème art sud-africain (et celui des autres pays d’Afrique australe) avec la caricature et le dessin humoristique.

Cette proximité entre la bande dessinée et la presse est, on l’a vu, générale. La BD sud-africaine prend une forme graphique toujours très proche de la caricature et du dessin de presse. Ce qui pose problème. En effet, à la différence du dessin de presse, les séries satiriques ne se portent pas bien dans le pays. Si  » Madame & Eve  » a toujous du succès, elle est l’arbre qui cache la forêt. Il est loin le temps où la première grande série post-apartheid,  » Shoestring  » (née en 1993) de Robert Schorman était publiée dans 14 magazines et revues du pays.

Aujourd’hui, les principaux strips sont américains. Le City Paper de Johannesbourg est le seul média national à ne pas y avoir recours.
Face à ce constat, une conclusion s’impose : raconter l’histoire du 9ème art sud-africain revient à épouser la grande histoire, celle que tout le monde retient. Car, dans ce pays plus qu’ailleurs, tout au long des 60 dernières années, l’art n’a été que le reflet de la société.

Une page extraite de «  Kruger Park « …

(1) On peut les découvrir sur http://www.madamandeve.co.za.

(2) Gus Silber a également écrit  » It takes Two to Toyi-toyi : a survival Guide to the New South Africa « , ouvrage satirique sur la période de la transition, dessiné par Stidy.

(3) Ce recueil est une réédition d’une première édition locale de 2001.

Christophe CASSIAU-HAURIE,
avec l’aide de Gilles RATIER à la technique, la recherche d’iconographie et à la mise en pages

L’auteur a déjà écrit deux articles sur le sujet :  » La BD d’Afrique et la France : l’exception sud-africaine « , cf. http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=7207
 » Zapiro, envers et contre tout « , cf. http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9079.

Pour lire la première partie de cet article, cliquez ici : http://bdzoom.com/spip.php?article4916.

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