« La Lune est blanche » par Emmanuel Lepage et François Lepage

Après « Voyage aux îles de la Désolation » en 2011 et « Un printemps à Tchernobyl » en 2012, le moins qu’on puisse dire, avec le nouvel album d’Emmanuel Lepage, c’est que l’auteur est devenu un dessinateur reporter de l’extrême. C’est d’ailleurs dès la première planche de « La Lune est blanche », la formule qui s’impose : l’antarctique, c’est « le continent des superlatifs, le monde des extrêmes »

Et ce ne sont pas les 250 pages de l’épais volume qui la contredisent ! Avec force détails, Lepage évoque d’abord ce qui l’a mené là-bas – et les aléas programmatiques d’un tel projet – avec son frère, photographe, insistant d’ailleurs sur l’expérience fraternelle autant que sur l’expérience aventurière.  Partir à deux, renouer des liens, associer les pratiques artistiques qui les ont séparés et enfin rassemblés, car l’ouvrage, s’il est certes essentiellement composé des bandes dessinées d’Emmanuel, insère très régulièrement des photos – superbes, étonnantes – et il est probable que de nombreux clichés ont servi de documentation pour la réalisation de nombreuses cases.

L’album est un reportage, mais un reportage qui se mérite : il faut pour le lecteur comme pour les futurs partenaires du projet apprendre à connaître le sixième continent avant de s’y lancer et rappeler quels furent les grands découvreurs de l’aventure polaire sud par le biais de pages didactiques joliment illustrées, en tons sépia/grisés du plus bel effet. Enfin, c’est le grand départ, via Hobart, capitale de la Tasmanie. L’avion puis le bateau, la mer, le mal de mer… Pour s’occuper sur l’Astrolabe, on fait connaissance avec les « hivernants », tout un panel de spécialistes, une « communauté du savoir » passionnée, passionnante, qui brosse le portrait de la base Dumont d’Urville, de l’Océan Austral et de son courant circumpolaire à nul autre pareil.

L’antarctique est de plus en plus proche et des sursauts de couleurs rythment ces pages de plus en plus blanches constrastant avec la mer quasiment noire. Lepage articule d’ailleurs couleurs et noir et blanc, photos et dessins dans une alchimie sophistiquée et naturelle à la fois. Pages 88 à 92, par exemple, on glisse de l’une à l’autre, des unes aux autres, avec une incroyable évidence. Quelquefois, on ne sait même plus si c’est une photo ou un dessin qu’on a sous les yeux (bas de la 99, par exemple). Et, bien entendu, pleines pages et doubles pleines pages, muettes, composent des tableaux fascinants de ces contrées inhospitalières et dangereuses.

Les Lepage vont surtout profiter de l’insigne honneur de rejoindre la station Concordia, située à 1200 kilomètres au cœur du continent, en pilotant ces tracteurs des neiges et des glaces, un raid incroyable sur des machines qui ne le sont pas moins dans un univers lunaire et redoutable. L’un photographie, l’autre dessine, les deux parvenant à restituer la variété, la diversité des paysages a priori uniformes et qui se révèlent extraordinairement changeants, époustouflants de beauté inquiétante et qui appelle ces mots : voyager c’est « entrer dans une troisième dimension », c’est « devenir adulte », mais « le voyage râpe les peaux qu’on se donne, les apparences sociales. On est nu, la peau à vif. C’est un miroir sans concession » !

Alors, bon voyage !

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook).http://bdzoom.com/author/didierqg/

« La Lune est blanche » par Emmanuel Lepage et François Lepage

Éditions Futuropolis (29 €) – ISBN : 978-2-7548-1028-9

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