« Wonderball T1 : Le Chasseur » par Colin Wilson, Fred Duval, Jean-Pierre Pécau et Fred Blanchard

Dans le sillage d’un « Inspecteur Harry » ou d’« Un Justicier dans la ville », Fred Duval, Jean-Pierre Pécau et Colin Wilson (assistés et coordonnés par Fred Blanchard) renouent avec le polar nerveux des années 1970-1980. Dans « Wonderball », surnom donné par ses collègues à l’inspecteur Spaddaccini, toute la ville de San Francisco est en effervescence : 20 ans après l’assassinat de Kennedy, un mystérieux tueur vient en effet d’abattre en quelques secondes 9 personnes depuis le toit d’un immeuble. Les dossiers sont-ils liés ? Et que cache au juste le passé trouble des fantômes de l’Histoire ?

8ème planche et déductions en 9 cases... (Delcourt, 2014)

Déjà complices sur la série « Jour J » depuis 2010, avec notamment un tome uchronique revisitant la mort de JFK (« T5 : Qui a tué le Président ? », 2011 ; l’action se déroulant en 1973, c’est Nixon qui trépasse !), Duval, Blanchard, Pécau et Wilson délivrent avec « Wonderball » un axe plus tourné vers le polar et le film de genre. Outre les cyniques personnages d’Harry Callahan (Clint Eastwood dans 5 films entre 1971 et 1988) et de Paul Kersey (Charles Bronson dans 5 films de 1974 à 1994), on pourra également évoquer l’incontournable Frank Bullitt, interprété par Steve McQueen dans le long métrage de Peter Yates (1968). Titre de ce premier volume, « Le Chasseur » fut aussi celui de l’ultime film d’action tourné par… Steve Mc Queen en 1980 !

Un assassinat de fiction dans Jour J T5

En couverture, l’image pourra paraître coutumière : sur fond de mégapole américaine (ici la baie de San Francisco et le fameux Golden Gate Bridge), une silhouette solitaire et menaçante envahit l’avant-plan. Cadré en plan américain, le visage froid et la mâchoire serrée, et surtout armé d’un fusil militaire à verrou italien de type Carcano, le tueur (que l’on pourra surnommer « Le Chasseur », en correspondance avec un titre qui semble ainsi l’étiqueter) fournit un archétype visuel. Cinéphiles et bédéphiles mettront assez aisément ces sombres éléments en miroir d’albums précédents (voir par exemple notre article consacré à « XIII Mystery T5 : Steve Rowland ») ou d’affiches emblématiques, dont celles de « I comme Icare » (H. Verneuil, 1979), de « L’Inspecteur ne renonce jamais » (J. Fargo, 1976 ; le visuel de l’affiche sera repris en couverture du magazine Starfix en avril 1983) et de « Le Retour de l’Inspecteur Harry » (C. Eastwood, 1983). Rappelons que le plus célèbre modèle de Mannlicher-Carcano est le fusil M 91/38 en 6,5 x 52 mm, désigné par la Commission Warren comme l’arme avec lequel Lee Harvey Oswald a assassiné (seul…) le président Kennedy à Dallas, le 22 novembre 1963. Oswald avait acheté le fusil par correspondance, pour un montant de 21,95 dollars, en même temps qu’un revolver.

"Dirty Harry" et son efficace Magnum 44 !

Plus surprenants sont donc le titre d’une part, et le choix d’un bleu nuit quelque peu inquiétant pour la silhouette du tueur : dans ce dernier cas, on pourra néanmoins souligner l’évidence du parti esthétique (adéquation des couleurs complémentaires orange et bleu), qui renverra donc autant au bleu d’Yves Klein (la formule du bleu outremer et monochrome est créée en 1956) qu’aux codes du récit policier (emploi des tons noirs, blancs, jaunes, rouges et bleutés). Menace crépusculaire planant sur la cité qui fut jadis celle de la contreculture hippie, du psychédélisme et du Flower Power, « Le Chasseur » incarne aussi le changement d’époque, en dépit des répétitions de l’Histoire (en mars 1981, un déséquilibré tira six balles en direction de Ronald Reagan, qui fut blessé au flanc droit).

Le titre, « Wonderball », sur-évoque malicieusement le double attentat sur la personne présidentielle autant que la faillite des enquêtes officielles : dans le cas de Kennedy, on sait à quel point « la théorie de la balle unique/magique », thèse de la Commission Warren, fut largement remise en cause lors de la contre-enquête menée par le procureur de La Nouvelle-Orléans Jim Garrison (interprété par Kevin Costner dans le film « JFK » d’Oliver Stone en 1991). Magic bullet ou wonder ball, l’anglicisme rend donc compte de l’impossibilité théorique du tueur à réussir son coup, sauf à être transformé en surhomme par un quelconque moyen (drogue, endoctrinement et entraînement physique très intense). Aux États-Unis, le Wonder Ball est également un type de bonbon (initialement commercialisé par Nestlé) de forme sphérique, placé dans une boîte et accompagné d’un jouet à monter soi-même, selon un mode semblable aux surprises Kinder (vendues par Ferrero en Europe et au Canada). Replacée dans l’optique de cet album, la référence au Wonder Ball laissera à penser que nul ne pourra deviner le contenu des épineux dossiers (un secret enchâssé dans un autre, à la manière des poupées russes), teinté d’un parfum de complots et de corruption à très large échelle. Affaire en clair-obscur particulièrement risquée sur laquelle l’inspecteur Spaddaccini devra pourtant faire la lumière : pas si simple si l’on considère symboliquement le nom Spaddaccini comme un dérivé du terme italien signifiant le bretteur, le duelliste ou, par extension plus contemporaine… le tueur à gages !

La surprise de la première planche !

À suivre dans le tome 2 (« Le Fantôme »).

Pour compléter cet article, Laurent Turpin a rencontré Fred Duval, coscénariste de la série et Colin Wilson, son dessinateur.

Quelle est la genèse de « Wonderball » ?

Fred Duval : « Tout vient de « Jour J », la série concept que je développe avec Jean-Pierre Pécau depuis 4 ans et qui nous a amenés à travailler avec Colin Wilson sur 2 albums. Quand Fred Blanchard, qui dirige le label Série B chez Delcourt et participe à la construction des récits avec nous, a demandé à Colin de réaliser un 3ème album, celui-ci a refusé en proposant que nous lui écrivions plutôt une série dont il serait l’unique dessinateur. Pour nous, c’est comme si nous avions gagné un Grand Prix à Angoulême ! »

Comment avez-vous abouti à concevoir une série policière, c’est une première pour vous ?

Fred Duval : « Jean-Pierre, Fred et moi-même avons mis sur la table tout ce qu’on aimait et tout ce qu’on voulait pour cette série, et le polar s’est imposé au vu de notre envie d’intrigues et de complots, tout en jouant avec l’Histoire. Le projet se montant sur le dessin de Colin, cet univers nous semblait lui convenir parfaitement. Il est vrai aussi que nous n’aurions pas pu confier la réalisation graphique de ce récit à un débutant. Colin, qui dispose d’une forte expérience, est vraiment le dessinateur idéal pour ce projet. »

Colin Wilson : « Personnellement, j’étais ravi. D’abord parce que je sortais de 5 ans de « Star Wars » et j’en avais ras le bol de la science-fiction, mais aussi, car je lis beaucoup de polars. C’est une ambiance que je connais bien, car j’avais déjà travaillé avec Matz sur « Du Plomb dans la tête ». Je suis très à l’aise pour dessiner dans l’atmosphère de ce type de récits : les bagnoles, les flingues, les villes… J’adore également rajouter une foule de détails, pas forcément visible au premier abord, mais qui donne de la profondeur au récit. En plus, ici, je peux jouer avec les ombres, ce que je n’ai pas souvent l’habitude de faire. »

Dans ce premier tome, vous prenez le temps d’installer votre personnage principal…

Fred Duval : « C’est le secret des bons polars. Il faut implanter le personnage principal et qu’on passe un maximum de temps avec lui. Comme dans « XIII », où le lecteur est obsédé par la quête de l’identité du héros. Dans le cas de « Wonderball », on perçoit qu’il est peut-être une bombe à retardement. Nous voulons que le lecteur, qui va entrer en empathie avec lui, ait peur de qui il peut être et de ce qu’il fait. »

Colin Wilson : « Graphiquement, le personnage a aussi besoin de temps pour s’installer. Je prends souvent comme base un acteur ou une personnalité, que je travaille progressivement. Mais je suis exactement comme le lecteur, je ne sais pas où je vais et je l’apprends de mieux en mieux au fil du récit… »

Fred Blanchard, enfin, en sa qualité de directeur du label Série B et de concepteur initial du visuel du premier plat, commente en notre compagnie la genèse de la couverture :

« Les deux images qui m’ont servi d’inspiration principale furent une sculpture et un magazine. L’œuvre d’Yves Klein représentant le sculpteur Arman m’avait pas mal impressionné quand je l’avais découverte dans un livre au lycée, et j’adore l’impact visuel qu’elle dégage. La sculpture est peinte en bleu Klein et fixée sur un panneau doré à la feuille d’or. J’ai eu la chance de la voir en personne à Nice, il y a 3 ou 4 ans.

Portrait-relief Arman par Yves Klein (1962)

Starfix n° 3 (avril 1983)

La connexion entre la couverture de Starfix et celle de « Wonderball » semble évidente, je ne sais trop si j’ai besoin de développer… En tout cas l’idée du personnage quasi réduit à l’état de silhouette et au visage en contre-jour vient de là, ce qui tombait très bien parce que Colin Wilson est très fort sur ce type d’encrage.
Cette couverture m’a aussi donné l’idée du Golden Gate bridge, symbole idéal de San Francisco où se déroulent les «
Inspecteur Harry » et le tome 1 de « Wonderball ». »

Roughs par Fred Blanchard

« Il y eut plusieurs versions de mon rough de couverture, dont les deux que voici. J’ai fait pas mal d’essais sur les placements typographiques, mais la couverture finale de l’album est un mélange de ces deux visuels. »

Crayonné par C. Wilson

« Voici ensuite le crayonné de Colin Wilson. Je lui ai demandé de revenir au rough pour ce qui était de l’attitude hiératique du personnage et la simplicité du décor. »

« L’encrage définitif de Colin Wilson. L’espace entre les jambes ne me plaisait pas trop mais j’ai vite réalisé qu’en le comblant en noir les logos Delcourt et Série B se détacheraient sans problème par dessus. La mise en couleur définitive a été réalisée par Jean-Paul Fernandez. »

Visuel colorisé définitif

Philippe TOMBLAINE

« Wonderball T1 : Le Chasseur » par Colin Wilson, Fred Duval et Jean-Pierre Pécau
Éditions Delcourt (14,50 €) - ISBN : 978-2756039329

Galerie

Une réponse à « Wonderball T1 : Le Chasseur » par Colin Wilson, Fred Duval, Jean-Pierre Pécau et Fred Blanchard

  1. Stéphane dit :

    Je ne sais pas si je suis le seul ici mais moi je le trouve extraordinaire ce Pécau, et en particulier Jour J, ainsi que son triptyque Arcanes / Arcanes Majeurs / Histoire Secrète…
    Désolé pour la promo, mais sur cette dernière série : j’y ai consacré un petit fansite dédié, le seul à ma connaissance : http://lhistoire-secrete.wix.com/lhistoire-secrete.

    Ce serait formidable si d’autres pouvaient suivre l’exemple sur Jour J, série de one-shots assez exceptionnelle aussi !