« Mongo est un troll » : la geste de Philippe Squarzoni

Abandonnant les thèmes sociopolitiques qu’il traitait jusqu’alors, Philippe Squarzoni nous entraîne dans un royaume ne devant rien à celui du Prêtre Jean. Vieux vauriens râleurs et bagarreurs, Duane et Cameron font du grabuge dans une auberge peuplée de créatures grotesques. Rapines et combines louches sont leur quotidien, ils vivent au jour le jour dépensant leur butin dans les tavernes. Claire est une jeune sorcière. D’un âge antédiluvien, elle a le malheur de survivre à ses amants. Les trois héros vont se croiser régulièrement au fil des nombreuses pérégrinations de cet album.

Claire suivra régulièrement les deux malandrins. Elle soignera Cameron après son altercation bravache contre un grand gobelin et finira par tomber amoureuse de Duane. Elle les quittera certains matins, sans explication, pour les retrouver plus tard.

Dédicace de Philippe Squarzoni.

Nous finirons par apprendre que Duane rêve de devenir poète et si, avec Cameron ils se déplacent de fête en fête, c’est pour retrouver la mère de ce dernier.

Dès la préface de son album, Philippe Squarzoni nous donne les clefs de sa création : l’envie de mêler les univers de Bukowski, Bosch et Brueghel. Et cela fonctionne parfaitement. Son trait modernise les bêtes et ambiances fabuleuses des peintres néerlandais. La partie bukowskienne se retrouve dans les caractères de Duane et Cameron, mais aussi dans une narration hétéroclite propre aux romans et nouvelles de l’auteur américain. Ces trois influences, savamment utilisées par Philippe Squarzoni, offrent un univers médiéval fantasmagorique d’une grande cohérence naturelle, nimbé par une poésie primitive pleine de sensibilité.Le dernier numéro de La Revue dessinée revient sur « Garduno, en temps de paix » et « Zapata, en temps de guerre » dans sa rubrique « Incontournable », ce qui nous rappelle que votre travail est essentiellement connu pour son aspect militant et documentaire. Pourquoi avez-vous choisi une direction tout à fait différente pour « Mongo est un troll » ?

Cela vient d’une envie de respiration. Je venais de passer six ans sur la réalisation de « Saison brune », j’avais besoin de passer à autre chose. Ce scénario était dans mes tiroirs. Je l’ai relu, il m’a donné envie de faire quelque chose d’original, de changer de difficultés.

Au début de l’album, vous citez Bosch, Bruegel et Bukowski comme source d’inspiration. Comment vous les êtes-vous appropriés ?

J’avais cette envie d’univers fantastique, de me frotter à l’heroic-fantasy. Je voulais aller dans un sens différent de l’image que j’en avais : avec des trolls belliqueux, des chevaliers aux immenses épées, des héroïnes à cheval… Je préférais créer un Moyen-Âge, triste, hivernal. La bizarrerie des mondes de Bosch et Bruegel collait bien. Je pouvais y faire évoluer mes deux petits vieux grimaçants. J’inclus dans mes planches certains de leurs monstres comme un hommage, un coup de chapeau. Mes propres créatures en sont inspirées, une sorte d’inspiration de leur univers. Pour Bukowski, c’est plus dans les relations entre les personnages, la façon dont avance l’histoire sans véritable intrigue. On ne cherche pas à savoir si un anneau finira dans un volcan, mais d’avoir envie de connaître quelle sera la prochaine péripétie. D’autres petites choses viennent de Bukowski ; Mongo, par exemple, est le nom d’un personnage d’une de ses nouvelles.

Philippe Squarzoni - Photo © Olivier-Roller.

À la fin de sa vie, Charles Bukowski partageait sa vie avec une compagne de vingt-cinq ans sa cadette. La différence d’âge entre Claire et vos deux héros vient de là ?

Pas du tout, je n’étais pas au courant. Je voulais créer entre eux une relation mère-enfant, en jouant sur l’étrangeté de la situation. Duane et Cameron sont vieux, mais ils ont des comportements enfantins, irréfléchis, craintifs… Claire est en apparence plus jeune qu’eux et possède une aura maternelle : elle leur fait à manger, leur raconte des histoires. Parfois elle part la journée sans explication, laissant Duane et Cameron dans le doute, un peu comme les parents qui partent pour leur travail. C’est un truc que j’avais dès le départ : inverser les rapports entre les protagonistes. Ils sont vieux et remplis de croyances fausses. Elle est jeune et pleine de connaissances. Mais Claire a aussi ses failles. Belle, plaisante, elle couche avec beaucoup de personnages répugnants.

C’est étrange que vous utilisiez ce terme. Dans votre album, il y a pas mal de monstres, mais ils n’apparaissent pas comme répugnants.

Répugnant n’est peut-être pas le terme, mais ce ne sont pas des beaux gosses. Je voulais pousser mes personnages à faire des choses que, scénaristiquement, je ne désirais pas les voir faire. Il est difficile d’écrire contre son mouvement naturel, ceci afin de secouer le lecteur.

Il n’y a pas de hiérarchie dans votre pandémonium. Toutes vos créatures humaines ou non sont sur le même plan. Pourtant Duane et Cameron sont pétris de préjugés.

Quand je réfléchissais à la mise en place de cette histoire dans un environnement moyenâgeux, je me suis demandé comment réagiraient les gens dans un univers inquiétant. Je suis parti du principe qu’en des temps archaïques, les populations se déplaçaient peu, ignorant souvent ce qu’il pouvait se passer de l’autre côté d’un fleuve ou d’une montagne.Leur imaginaire était rempli de croyance, la méconnaissance entraînait la crainte. Il est assez logique de croire que les personnes craignaient les inconnus, alors imaginez avec des races non humaines. Mes héros se débattent dans un monde où le danger arrive sans prévenir, n’importe qui peut être un ennemi. C’est aussi pour ça que je n’ai pas voulu utiliser les archétypes traditionnels, pas de nains valeureux ou d’elfes nobles. Il est plus intéressant de faire coexister tout ce petit monde, de les faire vivre ensemble. Cela permet, je l’espère, de créer des scènes rigolotes.

Cette histoire fut difficile à proposer ?

Mon éditeur, Grégoire Seguin, a tout de suite accroché au scénario, puis Guy Delcourt a aimé les planches. Ils avaient aussi compris mon désir de passer à autre chose après « Saison brune ». La variété du catalogue Delcourt permet, à un auteur comme moi, de sortir de ce que je fais habituellement, de proposer d’autres types d’histoires.

Cela vous a poussé à changer de dessin ?

Pour mes reportages, j’utilise beaucoup le travail de photos, la table lumineuse. Pour « Mongo », les recherches et crayonnés sont fait à l’ordinateur, puis j’encre traditionnellement. Le passage à un style semi-réaliste n’est pas évident. Ce fut plus dur que j’imaginais, moins récréatif. Les trucs que j’avais avant ne marchent pas nécessairement, j’ai dû tout apprendre. Enfant, je me demandais pourquoi les dessinateurs faisaient souvent les mêmes choses. J’ai compris avec « Mongo » ; c’est qu’il est extrêmement difficile de changer de style, de manière de dessiner. En plus, il m’a été demandé de faire les couleurs. N’en ayant jamais fait par avant, de nouvelles questions se posent ; c’est d’autant plus ardu. Par exemple, j’ai dû choisir ce qui sera représenté par le trait et ce qui le sera par la couleur. J’ai aussi pu choisir des aplats, des gammes de couleurs traduisant la bizarrerie de cet univers, de ne pas aller chercher vers le réel. Ce ne fut pas facile mais je ne suis pris au jeu et, finalement, j’ai bien aimé ça.Vous avez publié de courts portraits de célébrités atypiques (Arthur Cravan et John Hume Ross pour les éditions Le 9ème Monde et Richard Brautigan pour Les Rêveurs), le portrait de Bukowski est-il prévu un jour ?

Ces portraits furent aussi, en leur temps, des pauses faîtes à l’époque des mes enquêtes. J’ai beaucoup aimé les réaliser, mais c’est une question de temps. Cela demande un gros travail pour une petite rémunération. Paradoxalement, maintenant que je vis de ma production, je ne pense plus m’accorder le temps nécessaire à ce type d’ouvrage.Quels sont vos projets alors ?

Un nouveau documentaire : l’adaptation de « Baltimore : une année dans les rues meurtrières » écrit par David Simon. Avant d’être connu comme créateur de séries (« The Wire », « Generation Kill », « Treme »…), David Simon fut journaliste au Baltimore Sun City Desk pendant 12 ans. Dans ce cadre il suivit pendant un an le travail de la brigade des homicides de la police de Baltimore, ce livre est le témoignage de cette expérience. J’avais lu ce livre il y a quelques années. Plus tard, j’en ai discuté avec Guy Delcourt et le projet s’est lancé lorsque le livre fut traduit en français. Pour l’instant, je n’en suis qu’au début de mon travail. Je compte changer une nouvelle fois de manière de dessiner, me lancer de nouveaux questionnements, développer une nouvelle grammaire.

Brigh BARBER

Mise en pages : Gilles Ratier

Monstrueux merci à Philippe Squarzoni pour l’entretien réalisé pendant le toujours aussi agréable festival « À Tours de bulles ! »
Bises à Jeanne-Marie pour l’ordi.

« Mongo est un troll » par Philippe Squarzoni

Éditions Delcourt (15,95 €) — ISBN : 978-2-7560-3770-7

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