« Fatale » par Max Cabanes et Doug Headline

Cela devait fatalement arriver… Les férus de polar selon Jean-Patrick Manchette peuvent enfin savourer l’adaptation de « Fatale », roman paru chez Gallimard en 1977 et dans lequel Aimée Joubert, évidente beauté glaciale, vient méthodiquement éradiquer la haute bourgeoisie du bourg côtier de Bléville, lui même trop sage pour être honnête. Mis en scène d’impressionnante manière par Max Cabanes sur un scénario remanié par Doug Headline (le propre fils de Manchette), le récit est passionnant de bout en bout, entre coups de feu et éclats de rire, bons mots et morbide réflexion d’ensemble portée sur le jeu sordide des apparences.

Né en 1942 à Marseille et disparu en 1995 à Paris, Manchette est reconnu comme l’un des auteurs les plus marquants du polar français des années 1970-1980 : son attirance pour le roman noir et le hard boiled anglo-saxon s’expriment à plein dans une écriture comportementaliste qui n’épargne ni ses héros ni les seconds couteaux. Outre ses nombreux écrits (articles, romans, scénarios de films et téléfilms, l’auteur est également adapté au cinéma (« Folle à tuer » en 1975 par Yves Boisset, « Trois hommes à abattre » par Jacques Deray en 1981 ou « Pour la peau d’un flic » par Alain Delon en 1981) et en bande dessinée par Tardi, avec successivement « Le Petit Bleu de la cote ouest » (Humanoïdes Associés, 2005), « La Position du tireur couché » (Futuropolis, 2010) et « Ô dingos, ô châteaux ! » en (Futuropolis, 2011). Tardi, précisément, avait signé l’illustration de couverture de « Fatale » en 1977 et entamé en parallèle une première adaptation en noir et blanc de ce roman. 21 planches seront réalisées avant que les deux auteurs n’interrompent volontairement ce travail, préférant consacrer leur temps et leur énergie au nouveau projet « Griffu », paru dès octobre 1978. Les 21 planches « inédites » de Tardi seront finalement publiées dans la « Monographie Tardi » écrite par Thierry Groensteen et publié par Magic Strip en janvier 1980.

Couverture de Tardi pour l'édition originale de Fatale chez Gallimard en 1977

Comparatif : les planches introductives selon Tardi, et la continuité, selon Cabanes.

Fatale, page 6 (Dupuis, 2014)

Ayant déjà œuvré de concert sur « La Princesse du sang » (deux albums parus en 2009 et 2011 chez Dupuis), un roman demeuré inachevé suite à la mort de Manchette, Headline et Cabanes tirent le meilleur de « Fatale », renvoyant l’ensemble de ce récit crépusculaire à la sentence ironique d’Antoine Blondin : « Toutes les femmes sont fatales ; on commence par leur devoir la vie, elles finissent par causer notre perte. » Le lecteur songera donc aussi bien à Simenon qu’à Chandler ou au plus récent style de James Ellroy dans leur manière de décrire, sous une lumière crue et une certaine acidité verbale, un microcosme asphyxié par le vice, les conventions, la corruption et la rédemption dans le sang…

Sur la moitié gauche de la couverture, « Fatale » affiche le visage froidement résolu de son héroïne peu conventionnelle, finalement pas si éloignée d’icônes grand spectacle plus récentes (« Nikita » selon Besson, « Kill Bill » selon Tarantino ou la tueuse Irina dans la saga « XIII ») : en contreplongée, le regard inquisiteur guettant une proie invisible hors champ, ce visage est assurément celui de la mort ou de la vengeance. Polar oblige, toute les couleurs symboliques traditionnelles sont présentes : le jaune et le noir digne des mythiques éditions du Masque, une clarté verdâtre volontiers fantastique et un décor indiquant la présence de docks ou d’entrepôts. Surtout, placée telle une ligne parallèle au visage de la tueuse, voici un lourd crochet métallique suspendu à une chaîne, l’association entre bourreau et arme ou supplice potentiel n’annonçant rien de très positif pour les victimes à venir ! Selon un titre du reste repris par une autre de série (« Fatale », par Sean Philips et Ed Brubaker ; publiée depuis 2012 par Delcourt), ce visuel annonce aux lecteurs un mixte incertain : entre l’archétype romanesque et cinématographique de la femme fatale et l’incontournable poids de la fatalité, quel sera le destin de cette anti-héroïne ? La chaîne, symbole duel du pouvoir et de la soumission, de l’alliance et de l’entrave, de la stagnation comme de l’effet d’entraînement, dévoile sans doute et à vrai dire les mécanismes sous-jacents de l’intrigue. Entre ombres et silhouettes, engrenages financiers et tractations politiciennes, chacun finira par être – assez inéluctablement…- rattrapé : dans la lumière rougeoyante du crime, de son aveu tardif et d’une justice parfois (très) expéditive, même le dernier soupir n’a plus lieu d’être.
« … ».

Une cavale meurtrière qui s’achève, c’est un silence de mort fatalement ponctué ; entre crochets, comme il se doit.

Visuel pour Fatale dans New York review of books (2011)

Philippe TOMBLAINE

« Fatale » par Max Cabanes et Doug Headline
Éditions Dupuis, collection Aire Libre (22,00 €) - ISBN : 978-2800152509

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