« L’Île aux cent mille morts » par Jason et F. Vehlmann

Le norvégien John Arne Sæterøy, qui signe Jason et qui vit aujourd’hui à Montpellier, développe, depuis quelques années, une sorte de ligne claire bien personnelle. Ce parti pris graphique lui permet d’échafauder son univers rempli d’animaux anthropomorphes qui évoluent dans des environnements où le vide impose tout son poids visuel et mental.

Publié aux USA chez Fantagraphics (il a même a remporté L’Eisner Award du meilleur album étranger, en 2007, pour son « Hemingway »), ses nombreuses bandes muettes expérimentales avec ses personnages filiformes aux têtes de chiens tristes, souvent en noir et blanc, sont publiées, pour la plupart, chez les Suisses d’Atrabile. Personnellement, nous lui préférons ses albums mis en couleurs par Hubert (coloriste réputé mais aussi scénariste méritoire) chez Carabas, dont son « Hemingway », mais aussi « J’ai tué Adolf Hitler » ou « Le Dernier Mousquetaire », où il prouve qu’il maîtrise parfaitement ses petites avancées vers un public plus large, dosant parfaitement humour et réflexions personnelles.

On retrouve toute cette ambiance, à la fois burlesque et intimiste, dans cette étrange histoire d’amour contenu, d’une infinie noirceur, qui se déroule sous les Tropiques. Il s’agit de l’un de ces albums décalés comme aime en parsemer son œuvre le scénariste très prisé de la reprise de « Spirou », de « Seuls », du « Marquis d’Anaon », « IAN », etc., et c’est certainement l’un de ses plus réussis…

À la recherche de son père parti cinq ans auparavant à la recherche d’un légendaire trésor, la jeune Gweny quitte sa psychopathe de mère et engage quelques pirates un peu abrutis appâtés par le gain (elle leur fait croire que, grâce à une carte trouvée dans une bouteille à la mer, ils vont devenir riches). Elle atterrit sur une île peuplée uniquement par des bourreaux qui attirent les aventuriers afin de s’en servir, comme cobayes, lors des travaux pratiques dans leur école de tortionnaires… Triste destin… Mais c’était sans compter sur l’aide providentielle d’un jeune étudiant-bourreau (pas vraiment doué en la matière) qui ne lui est pas indifférent, et réciproquement… Voici donc un récit désinvolte et déstabilisant, à l’humour à la fois cruel, absurde et mélancolique, campé avec un dessin sobre et précis qui trompe son monde par l’apparente simplicité de son trait : étonnant !

Gilles RATIER

« L’Île aux cent mille morts » par Jason et Fabien Vehlmann
Éditions Glénat (15 €)

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