Quel beau récit en bande dessinée que ces bouleversantes « Mémoires d’un garçon agité » : l’histoire d’un gamin émotionnable d’une dizaine d’années qui a décidé d’arrêter de grandir et de se raconter, à l’aide de la vieille machine à écrire familiale. Ce refuge dans l’écriture est le seul moyen qu’il a trouvé pour essayer de stopper le temps : pour oublier le fait de se sentir responsable, ainsi que la douleur subie devant l’anéantissement de ce qui était jusque-là sa vie. Le sensible dessin à la Sempé de Valérie Vernay et cet attachant personnage qui retrace des anecdotes de sa courte existence pourraient nous faire penser au Petit Nicolas, mais le propos du scénariste Vincent Zabus — par ailleurs poète et dramaturge — est tout autre : l’humour n’est là que pour dissimuler la gravité du sujet.
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Figure de proue du récit intimiste en bande dessinée, et même d’une certaine édition alternative, au Québec, le Montréalais Jimmy Beaulieu a longtemps été directeur de collection pour la petite maison d’édition Mécanique Générale, libraire, chroniqueur pour Radio-Canada, commissaire d’exposition, conférencier, traducteur, animateur d’ateliers, éditeur (sa propre maison, Colosse, propose des tirages confidentiels) et est aussi, depuis le début des années 2000, un auteur parcimonieux représentatif de la nouvelle BD made in « Belle Province » !
Mais il lui arrive aussi de travailler sur des séries plus « grand public » en donnant, par exemple, un coup de main pour l’adaptation, en bon québécois, des dialogues du « Magasin général » de Tripp et Loisel.
Après quelques ouvrages remarqués comme « Ma voisine en maillot » (chez Mécanique Générale, en 2006) ou le récent et également très réussi « À la faveur de la nuit » (aux Impressions nouvelles, en septembre 2010), voici un nouveau roman graphique un peu plus ambitieux qui nous démontre que Jimmy a, enfin, décidé de privilégier sa pratique d’auteur.

Dans sa langue colorée et chaleureuse, il nous raconte les interrogations existentielles et les émois amoureux de quelques jeunes trentenaires Montréalais. Développant la légèreté et la sensualité de son trait (qui fait un peu penser au graphisme d’Étienne Davodeau), ainsi que la fluidité de sa narration, l’auteur propose une suite d’anecdotes assez oniriques qui séduisent immédiatement le lecteur : mettant en scène un couple dont le mâle, en pleine crise existentielle, accepte difficilement l’amour libre et bisexuel prôné par sa compagne, une ex de cette dernière qui drague dans les bars lesbiens de Québec et un écrivain qui soigne ses chagrins d’amour en se lançant dans l’écriture pornographique…
Même si l’auteur se défend de faire de l’autobiographie, toutes ses œuvrettes fictives sentent le vécu, et celle-là ne déroge pas à la règle ! On ne peut que vous conseiller ces ballades aussi joyeuses qu’inquiètes qui vont lui permettre de dessiner des chorégraphies à base de fantasmes, de musique et de sexe…, le tout avec un propos qui n’est absolument pas prétentieux mais, bien au contraire, rempli d’amour et de fraternité : voilà qui nous réconcilie avec une certaine forme de bande dessinée alternative un peu trop franco-française !
Gilles RATIER
«Comédie sentimentale pornographique» par Jimmy Beaulieu
Éditions Delcourt (22,50 €)







