« Shock Suspenstories » T1 et « Crime Suspenstories » T2, collectifs

Depuis quelque temps, vous le savez, une chose formidable est en marche dans l’édition française de comics, comblant un manque cruel. D’un côté, Delirium réédite les titres de Warren Publishing, et de l’autre Akileos exhume ceux d’EC Comics. À eux deux, ils font revivre ces publications historiques et mythiques qui ont changé la face des comics par leur audace et leur liberté de ton. On ne dira jamais assez combien ces intentions éditoriales sont remarquables et extrêmement réjouissantes, remettant en valeur ce patrimoine vénéneux qu’il convient de redécouvrir sans aucune modération. Récemment, Akileos a sorti le deuxième tome de « Crime Suspenstories », mais a surtout accueilli un nouveau titre (et pas n’importe lequel !) au sein de sa collection : « Shock Suspenstories ». Génial !

« Shock Suspenstories » T1

« Shock Suspenstories » est un titre un peu à part, parmi les fameuses publications qui fleurirent chez EC Comics au début des années 1950 (« The Crypt of Terror/Tales from the Crypt » ayant ouvert la deuxième vague EC dès avril 1950, même si certaines séries avaient débuté sous d’autres noms vers 1948). Ce titre est un peu une vitrine d’EC, proposant différents genres dans un seul et même comic ; mais il n’est pas que cela, et sa particularité est très intéressante. « Shok Suspenstories » est en effet la réponse de Bill Gaines et d’Al Feldstein (malheureusement décédé récemment, voir l’article de Jean Depelley : http://bdzoom.com/?p=74369) à la demande de leurs fans qui souhaitaient voir d’autres titres paraître. Les fans de SF, d’horreur, de polar ou de guerre avaient alors leurs comics respectifs avec des titres comme (par ordre d’apparition) « Tales from the Crypt », « The Vault of Horror », « The Haunt of Fear », « Weird Fantasy », « Weird Science », « Crime Suspenstories », « Two-Fisted Tales » et « Frontline Combat ». Plutôt que de créer un nouveau titre dans l’un des genres précités (ce qui aurait obligatoirement frustré une part non négligeable de leur lectorat), Gaines et Feldstein firent preuve de pragmatisme et s’avérèrent très malins en proposant un titre qui contiendrait l’ensemble des genres phares de leurs publications. Ainsi chacun s’y retrouverait, et pourrait même se découvrir un intérêt pour d’autres thèmes que celui qu’il aimait. On pouvait donc lire dans « Shock Suspenstories » des récits de SF, d’horreur, de guerre et de polar/suspense. Mais très vite, il y eut un petit plus qui fut une grande idée.

En effet, dès le numéro 2, l’histoire de guerre fit place à un récit que l’on pourrait appeler « social » : « Les Patriotes » montre comment une foule peut devenir violente, aveugle, et finir par lyncher un innocent. Le ton est donné. On sait bien que la psychologie – ou l’étude de caractère – était déjà présente au sein de tous les titres d’EC ; c’était même l’un des socles de son esprit éditorial, les récits d’horreur, de guerre, de polar ou de SF n’étant que les supports différents d’une sorte de mise à jour de la nature humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus édifiant. Rappelons-le toujours et encore : alors que l’Amérique conservatrice – incarnée par Fredric Wertham – accusait les EC comics de dépraver la jeunesse au point d’en faire des délinquants et des criminels, ces mêmes comics dénonçaient justement ce qui se cachait derrière cette belle « innocence » des bien-pensants, égratignant ou pulvérisant l’hypocrisie d’une société américaine moins reluisante qu’elle ne veut le paraître. Derrière « Monsieur Tout-Le-Monde » peut se cacher une bête sauvage, un meurtrier, un psychopathe, et derrière la morale et les apparences bien sous tous rapports s’exprime souvent une violence qui finit même par régir le quotidien. Voilà ce que disaient les EC comics. Ils ne faisaient pas l’apologie de la violence : ils la dénonçaient au contraire de manière forte, au grand jour, mettant le nez de l’Amérique dans son caca, la forçant à se regarder dans les yeux. Mais lorsqu’elle ne veut pas se regarder en face et prendre ses responsabilités, la société use souvent de la censure comme unique réponse. On sait comment la création du Comics Code Authority engendra l’arrêt de toute une bande dessinée qui préfigurait l’underground. Et on comprend d’autant plus pourquoi un titre comme « Shock Suspenstories » a pu gêner les esprits puritains lorsqu’on relit ces fameux « récits sociaux ».

 

Outre la violence des foules, d’autres thèmes brûlants furent abordés dans ces récits : le racisme, l’antisémitisme, les violences policières, l’auto-défense, la drogue, le viol… Dans « Bien couverts » – brillamment dessiné par Wally Wood –, c’est le Ku Klux Klan qui en prend pour son grade, l’histoire se clôturant sur ces mots incroyables : « Bien à l’abri derrière leurs masques de préjugés, c’est comme ça que ces colporteurs de la haine raciale, religieuse, ou politique à capuches opèrent aujourd’hui ! Voyez-vous, ce sont des hommes rusés et sans pitié comme dans notre histoire ! Jusqu’à quand pourrons-nous les laisser agir et rester indifférents face à ces hommes qui menacent notre vie en démocratie ? Il est temps de révéler au grand jour ces usurpateurs de nos libertés constitutionnelles ! » Voilà le message de ce soi-disant comic dépravateur, antipatriote, immoral et dangereux pour la jeunesse et la société. Je ne suis pas sûr que des propos aussi frontaux, courageux, responsables, d’une grande fermeté humaniste, aient été prononcés par tous les moralisateurs et bien-pensants qui vilipendèrent les EC comics en leur temps, qui accusèrent ceux qui osaient parler. Les récits sociaux d’EC durent être pour beaucoup un véritable choc. Choc pour ceux qui voulaient taire la vérité, et choc pour ceux qui voulaient au contraire qu’elle soit dite. Aujourd’hui encore, ces récits gardent toute leur force, et on ne peut qu’admirer le courage et la lucidité de leurs auteurs, ces grands dépravateurs devant l’éternel ! (Sourire)

 

« Shock Suspenstories » parut de février 1952 à décembre 1954, soit 18 numéros bimestriels basés sur la même logique : que le lecteur ait un choc à la fin de chaque récit. On retrouve bien sûr toute la bande EC sur ce titre, avec Feldstein et Gaines au scénario, mais aussi les dessinateurs Jack Kamen, Jack Davis, Joe Orlando, Graham Ingels et Wally Wood. Akileos a prévu de publier 4 tomes pour ce titre, on attend donc la suite avec fébrilité !

 

« Crime Suspenstories » T2

Vous le savez, « Crime Suspenstories » est plus un titre versant dans le thriller que dans le récit policier pur et dur. On peut même dire que les flics et autres détectives sont peu présents dans ces histoires qui seraient plutôt des portraits de criminels plus ou moins glorieux, personnes communes basculant « de l’autre côté » en devenant des meurtriers. Ici aussi, on ne peut raisonnablement taxer EC de complaisance avec la violence, tous les déplorables protagonistes de ces histoires sordides finissant par être punis par les aléas du destin. Encore une fois, Feldstein et Gaines se penchent sur la face sombre de l’humanité. Des hommes et des femmes ordinaires qui perdent les pédales au point de commettre un crime, d’autres qui fomentent le meurtre dans l’ombre tels des prédateurs, ou qui se retrouvent coincés dans une spirale assassine… Oui, l’humanité c’est aussi cela, non pas dans des situations extraordinaires mais bien au sein d’un quotidien où se terrent les instincts les plus vils, médiocrité et violence faisant bon ménage. C’est pas joli-joli mais c’est comme ça, et la bande d’EC Comics ne se gêne pas pour le dire, le montrer…

 

La liste des réjouissances est riche : adultères qui finissent mal, empoisonnements divers, maniaque évadé d’un hôpital pour criminels aliénés, neveu prenant la place de son oncle après l’avoir étouffé, acteur prêt à tout pour réussir, chirurgien faisant une drôle d’opération, glissade fatale, épouse gênante, escroquerie organisée, dangereux indigènes des régions tropicales, chaise électrique, pendaison, noyade ou « accident » de chasse, meurtres de sang-froid, femme emmurée, mais aussi des thèmes plus fantasques, avec un homme digéré de l’intérieur par un enzyme ou bien des arbres tueurs (oui oui !). L’esthétique générale, si reconnaissable par ce mélange de finesse et de puissance du trait où les hachures ont un grand rôle, est très efficace dans sa noirceur et sa brutalité contrastée. Dans ces images fortes, parfois brutales, de belles subtilités sont à l’œuvre au niveau graphique, et l’ensemble est remarquablement cohérent. C’est noir et puissant. À l’exception de Joe Orlando et de Wally Wood, on retrouve dans cet album les dessinateurs qui officient dans « Shock Suspenstories », auxquels s’ajoutent Johnny Craig, George Roussos, Sid Check, Fred Peters et Al Williamson. Ces anthologies EC nous permettent d’ailleurs de redécouvrir certains dessinateurs un peu oubliés, comme Kamen ou Ingels qui font pourtant preuve d’un talent certain pour provoquer des sensations par la puissance du trait. À noter la présence dans ces pages d’épisodes de « L’Antre de la Peur », présentés par la célèbre vieille sorcière d’EC… Là aussi, on attend la suite avec fébrilité (anthologie prévue en 4 tomes), sans parler des « Weird Science » T2 et « Tales of the Crypt » T3 qui devraient sortir chez cet éditeur d’ici la fin de l’année. Encore bravo !

Cecil McKINLEY

« Shock Suspenstories » T1, collectif

Akileos (26,00€) – ISBN : 978-2-3557-4133-3

« Crime Suspenstories » T2, collectif

Akileos (26,00€) – ISBN : 978-2-3557-4127-2

Galerie

6 réponses à « Shock Suspenstories » T1 et « Crime Suspenstories » T2, collectifs

  1. Alex dit :

    Il est essentiel effectivement de rappeler le caractère humaniste des publications EC. Des critiques émises assez incroyables, une lignée d’un vrai courage civil quand on pense à la compétition des autres titres (innombrables) qui donnaient eux dans la pure exploitation du genre horrifique. Mais, je ne comprends pas vraiment ni ne situe la couverture de l’ouvrage et son dessinateur, est-ce d’époque ou une interprétation?

  2. Bonne question, Alex (vous êtes celui d’actuabd? Si oui, le monde est bien petit. Mais je suis content de vous croiser par hasard). Pour le dessin de couverture, je suppose qu’il s’agit d’un agrandissement du dessin d’une case.

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour Alex et François.
      La couverture est une interprétation dessinée par Riff Reb’s spécialement pour cette édition.
      Bien à vous,

      Cecil McKinley

    • Alex dit :

      Le monde n’est pas petit cher François, mais les esprits le sont. Concentrons-nous donc pour parler de notre forme artistique favorite. Amicalement.

  3. arf arf arf , mon cher Alex, j’ai vu que vous avez souffert sur les forums d’aquabd. Vous voyez ce qui arrive quand on n’adopte pas la pensée unique à la môde? Ici, sur bdzoom, les gens sont plus intelligents et sympathiques que sur aquabd, de plus l’accent est davantage mis sur le patrimoine vénérable que sur les dérives modernistes illisibles. C’est donc un excellent site que je vous recommande en attendant de vous revoir parmi nous!

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