« Adèle Blanc-sec T2 : Le Démon de la Tour Eiffel » par Jacques Tardi

En janvier 1976, Jacques Tardi et les éditions Casterman proposèrent aux lecteurs le deuxième volet des incroyables aventures d’Adèle Blanc-sec, « Le Démon de la Tour Eiffel » : sous une inquiétante couverture, et dans un Paris de 1911 secoué par la brusque réapparition de la peste, Adèle accepte d’accompagner le détective Simon Flageolet dans sa quête d’une statuette représentant le démon assyrien Pazuzu. Du musée du Louvre à la tour Eiffel en passant par le Pont-Neuf, leur chemin va croiser celui d’une secte d’adorateurs aux funestes desseins… Le présent article choisit de prendre le démon par les cornes pour vous présenter une double analyse de planches (pl. 8 et 13) : entre cauchemars et réalités, tentons donc de comprendre comment Tardi se joue de la fameuse thématique littéraire du monstre !

Planches 8 et 13 de l'album (J. Tardi et Casterman, 1976)

Suite directe du premier volet des « Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-sec » (« Adèle et la Bête ») également publié en janvier 1976, et avant que les futurs albums ne soient prépubliés dans le nouveau mensuel (À suivre) à partir de 1980, « Le Démon de la Tour Eiffel » est assez clairement un renvoi multiple au monstre, l’un des ressorts aventureux les plus usités par les arts de l’imaginaire. Entre humour, angoisse et réflexion, le 9ème art selon Tardi se déroule en plans et séquences renvoyant autant au cinéma qu’au monde du roman feuilleton : atmosphère et style graphique évoqueront sans peine et tour à tour les récits d’épouvante de Poe (« Double assassinat dans la rue Morgue », 1841) ou de Lovecraft (« L’Appel de Cthulhu », 1928), le film fantastique américain (« King Kong, 1933) et le film noir français des années 1950 ou, encore, les séries « Tintin » (Hergé) et « Blake et Mortimer » (E.P. Jacobs ; voir la case finale du « Démon » et l’annonce du troisième titre, « Le Savant fou »). De la figure du monstre, disons qu’il s’agit d’un élément essentiel à la fonction narrative puisqu’il est lui-même l’élément perturbateur majeur, constitutif du début d’une histoire et de l’engagement – via le rôle de notre héroïne – du retour final à un état d’harmonie.

Couverture Casterman (janvier 1976)

1er plat collection Librio BD (2001)

Version Magnard Classiques & Contemporains BD (enrichi d'un dossier pédagogique ; 2010)

Statuette de Pazuzu, époque néo-assyrienne (VIIIe-VIIe siècles av. J.-C.). Musée du Louvre

Affiché de manière cauchemardesque dès la première version de la couverture, Pazuzu est un démon ailé issu de la mythologie mésopotamienne du premier millénaire av. J.-C. Il incarne le vent du sud-ouest, qui amène sécheresse et famine en saison sèche et orages ou inondations pendant la saison humide. Outre cet aspect destructeur, Pazuzu était aussi réputé protéger les humains de la peste et des forces mauvaises. Cet aspect duel est signifié dans sa propre représentation : la main droite levée, et la main gauche baissée, symboles alternatifs de vie et de mort, de la création et de la destruction.
Dans les versions alternatives de la couverture (Librio en 2001, Casterman en 2007 ou Magnard en 2010), cet inquiétant démon verdâtre (couleur symbolique de la maladie et du Diable) reste un élément incontournable. Le dessin de couverture reprend de manière modifiée l’action principale figurant sur un bandeau de 4 cases en haut de la planche 13 de l’album : dans cette séquence fameuse, Adèle endormie est attaquée de nuit par un Pazuzu caché dans une armoire. Ce cauchemar perturbant permettra à Adèle de faire le lien entre deux visions précédentes du démon : l’une dans le spectacle nommé « Les derniers jours de Babylone » ( voir planche 8 ) et l’autre, plus fugitive, dans la vitrine d’un antiquaire. Jacques Tardi délivre ici un assez remarquable jeu de pistes qui constituera naturellement un très bel hommage à Hergé : comme l’on peut s’en apercevoir avec un montage de cases comparatif entre «Le Démon de la Tour Eiffel » et « Les Sept boules de cristal » (récit prépublié à partir de 1943 et paru en album en 1948), les citations et échos sont nombreux.

Comparatif de la séquence du music hall et du théâtre (Les 7 boules de cristal, p.8, cases 9 et 12)


Le Démon de la Tour Eiffel (p.9 cases 1 et 3)

Comparatif de la séquence du cauchemar (Les 7 boules de cristal, p.32, cases 8 et 10)


Le Démon de la Tour Eiffel (p.12, case 9 et p.13, case 3)

Saisi entre apparition (dernière case de la pl. 8, première de la pl. 13) et disparition (dernière case de la pl. 13) surprenante, Pazuzu voile et dévoile les intentions de son auteur : ainsi de la symbolique des couleurs en bas de la pl. 8 (cases 5 à 7), dans la mesure où le rouge du rideau pourpre symbolise à l’avance l’accent tragique du spectacle : l’émotion suscitée par le diable (démon) ira crescendo jusqu’au sang versé. Le public est retenu dans le noir des ténèbres ou du mystère, avant que la mort ne frappe. Pazuzu, au physique vert reptilien, évoque le caractère surnaturel et maléfique de la représentation où l’un des acteurs – assassiné en plein spectacle ! – est voué à jouer… de malchance. Cette théâtralité morbide, digne du « Fantôme de l’Opéra » (Gaston Leroux, 1910) annonce un univers en totale déliquescence : savant fou, politicien véreux, femme fatale, tueur psychopathe et créature infernale ne manqueront dans le monde d’Adèle, prélude dérangé à la Guerre mondiale, l’autre vision cauchemardesque emblématique de Jacques Tardi.

Encrage original de la planche 13 par Jacques Tardi (la case 8 est une photocopie réduite de la case 10 déjà vue en page 2)

N’oublions pas, enfin et comme le soulignent ces deux planches, que le récit feuilletonesque déployé par l’auteur englobe plusieurs sous-genres : le roman policier, lui-même hérité de la tradition du roman noir sociétal créé au 19e siècle, se subdivise ainsi par exemple en roman à énigme, roman d’espionnage, policier historique et roman à suspense (ou thriller). Dans « Le Démon de la Tour Eiffel », le lecteur aura donc beaucoup à voir mais aussi beaucoup à lire ; y compris en recherchant des indices dans les diverses coupures de presse, affiches ou inscriptions glissées au fil des pages. Souvent seule dans l’enquête en cours, une héroïne comme Adèle Blanc-Sec est logiquement parfois amenée à parler à voix haute, mais sa réflexion silencieuse nous sera retransmise par le biais de bulles de pensée (cf. pl. 13). Ces dernières, pouvant contenir des mots ou des images, constituent aussi une vision subjective et graphique : le lecteur est ainsi placé dans la tête et parmi les secrets des divers protagonistes. Ce dialogue en creux constant permet de nous interroger : à la surprise, à l’étonnement ou au silence de circonstance signifié par Adèle succèdera donc et jusqu’au final cette sempiternelle énigme : si « Le démon n’est plus dans la vitrine… » (pl. 13, case 12), où a bien pu passer Pazuzu, ce monstre qui hante nos nuits (et nos lectures…) ?

Au fur et à mesure des aventures, il paraîtra relativement évident qu’Adèle Blanc-sec, elle-même feuilletoniste de profession, constitue un double graphique de Tardi en tant que raconteur d’histoires (en 2013, Tardi a annoncé un prochain dixième et ultime album à la série). Ses propres aventures alimentent ses futurs récits, quelque part – et comme Pazuzu – entre réalité et fiction romanesque.

Ultime détail anecdotique, démontrant toutefois que certains sujets semblent être dans l’air du temps : alors que « Le Démon de la Tour Eiffel » paraît en janvier 1976, le réalisateur britannique John Boorman tourne le film d’horreur « L’Exorciste 2 : L’Hérétique » (juin 1977), suite du célèbre premier opus sorti sur les écrans américains depuis décembre 1973 : dans les deux cas, un prêtre doit y combattre au péril de sa vie un horrible démon précédemment aperçu lors de fouilles archéologiques en Irak et figurant le mal absolu. Nous vous laissons deviner le nom de cette redoutable entité…

Pazuzu dans L'Exorciste 2 (1977)

Philippe TOMBLAINE

« Adèle Blanc-sec T2 : Le Démon de la Tour Eiffel » par Jacques Tardi
Éditions Casterman – 1ère édition en janvier 1976 (11,50 €) – ISBN : 978-2203009486

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Une réponse à « Adèle Blanc-sec T2 : Le Démon de la Tour Eiffel » par Jacques Tardi

  1. Gilles Patrux dit :

    Remarquable rapprochement qui ne m’était pas monté au bocal!
    Bravo,
    GP-le-fada (de BD et bipolaire)