« Le Monde d’Aïcha » par Ugo Bertotti

Alors que les droits de l’homme sont loin d’être florissants dans le monde actuel, les droits plus spécifiques de la femme (qui ne devraient pourtant n’avoir rien de spécifique) sont quant à eux toujours aussi inquiétants. Ne nous voilons pas la face, si l’on peut dire, on assiste à de sévères régressions et les « Luttes et espoirs des femmes du Yémen » (sous-titre de l’ouvrage), nous interpellent tout particulièrement…

Inspiré par les impressions de voyage d’Agnès Montanari, photographe, qui signe une postface agrémentée de photos de femmes voilées et « dévoilées », « Le Monde d’Aïcha » est un reportage cumulant les entretiens avec des habitantes du Yémen, ce petit pays du sud-ouest de la péninsule arabique qui a pour capitale Sanaa. D’abord, Sabiha qui évoque sa jeunesse de gamine illettrée dont la priorité, pour les parents, pauvres, est de la marier au plus tôt. Mariée, elle devient respectable, lui dit-on. Respectable, selon la tradition, mais pas respectée : corvéable à merci, évidemment (le mari ne fait rien ou si peu), dominée et très vite enceinte… à 13 ans ! Il suffit d’être robuste pour être femme, supporter les humiliations, la soumission totale, accepter l’effacement de toute personnalité… ou se rebeller en fuyant. Le parcours d’Hamedia est tout autre : la réussite et la richesse de cette restauratrice qui a pignon sur rue et plusieurs établissements, ne s’est pas faite sans mal, sans jalousies, sans harcèlement. Marié à 13 ans à un mari de 40, mère à 14, elle devient presque malgré elle une cuisinière appréciée et qui fait commerce de son talent, même aux touristes qui viennent y découvrir Kawkaban.  Hamedia dérange parce qu’elle travaille avec des hommes et qu’elle gagne de l’argent… Elle dérange, mais elle assume courageusement, obstinément, malgré les invectives et les crachats.

Il y a encore Aïcha, Houssen, Ghada, Ouda, Fatin… Toutes évoquent leur sort de petites filles, ces malvenues qui deviennent dès l’adolescence ces « oiseaux noirs » des rues, ces « taches noires et mouvantes », cachées sous leur niqab qu’elles ne condamnent pas forcément. Le poids de l’éducation, les traditions tribales, les habitudes familiales, obsédantes, tout fait force de loi. Ce qui est culturel semble naturel, le fin du fin pour les religions quelles qu’elles soient ! Reste que les femmes ont compris que la liberté première est l’éducation, le travail, l’indépendance financière… Et que le niqab est un compromis, dit l’une d’entre elles, pour y parvenir ! En ce sens, il y a effectivement de l’espoir, puisqu’il y a conscience et stratégie. Mais que de déni de soi pour simplement survivre !

Pour un dessinateur, ne dessiner que des femmes sans visage pourrait être une difficulté mais Ugo Bertotti a le sens du regard. Son dessin noir et blanc donne beaucoup de lumière à ces yeux, ces fameuses fenêtres de l’esprit, comme disait je ne sais plus qui. Il sait aussi donner beaucoup de souplesse et de dynamisme à ces vêtements si tombants et si noirs. Enfin,  ses décors urbains ne manquent pas de charme : les célèbres et hautes maisons de terre rehaussées de peinture blanche.

Alors, bon voyage (quoique la destination soit fortement déconseillée selon diplomatie.gouv !).

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook) : http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Le Monde d’Aïcha » par Ugo Bertotti

Éditions Futuropolis (20 €) – ISBN : 978-2-7548-1116-3

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