Spécial 14-18 vu par les comics

« À cause » de Tardi, on en était presque venu à penser que les seules bandes dessinées dignes de ce nom sur la guerre 14-18 ne pouvaient qu’être françaises. Pourtant nous savions qu’EC Comics avait édité des récits relatant ce conflit il y a plus d’un demi-siècle, pour ne citer qu’un exemple… Et puis il n’a fallu qu’un titre pour changer la donne, en 2011, lorsque Delirium a commencé à publier son intégrale de « Charley’s War ». Beaucoup avaient alors découvert que d’autres chefs-d’œuvre sur ce sujet avaient été réalisés hors de notre beau pays, à l’instar de « Maus » pour la seconde guerre mondiale. En cette première année de commémoration du centenaire de la Grande Guerre, n’oublions pas de regarder ce qui se passe chez nos voisins et ce que les éditeurs français proposent comme œuvres étrangères sur ce thème. Le sixième tome de « La Grande Guerre de Charlie » de Mills et Colquhoun ainsi qu’un one-shot de Morrison et Adlard (« La Mort blanche ») viennent de sortir. À ne pas louper.

 « La Grande Guerre de Charlie T6 : De Messines à Passchendaele » par Joe Colquhoun et Pat Mills

Selon la formule consacrée, si vous êtes des habitués de cette chronique comics, vous savez tout le bien que je pense de cette œuvre extraordinaire, ayant chroniqué chacun des tomes parus jusqu’ici. Je suivrai l’édition française de cette série jusqu’à son terme (10 tomes en tout), « La Grande Guerre de Charlie » étant remarquable de bout en bout, ne perdant jamais en intérêt ni en qualité.  Le sixième tome qui vient de sortir couvre la période mai-septembre 1917. Ypres, Messines, Passchendaele… noms tristement célèbres pour la violence et la barbarie qui s’y exprimèrent, jusqu’à l’absurde. Après une guerre souterraine, Charlie et ses frères d’arme se retrouvent coincés dans une mine où une inondation menace de les noyer. Une fois revenus à la surface, c’est encore l’eau qui va peser sur le sort des soldats, une pluie diluvienne transformant cet été 1917 en saison de déluge où les hommes s’enfoncent et meurent, engloutis ou avalés par la boue… Nous retrouverons bien sûr dans ces épisodes la dimension humaine du conflit, les auteurs se penchant par exemple sur un pacifiste qui a dû abattre un mineur allemand, avec tout ce que cela implique de dilemme en termes d’éthique et de valeurs, symbole parfait de l’horreur de la guerre où l’on doit tuer pour ne pas se faire tuer, ou bien mourir en adéquation avec son idéal de paix… Pas d’issue. Coincés comme des rats. Aussi peu considérés que des rats. Dans ce volume comme dans les autres, Mills retrace méticuleusement les événements du conflit vus de l’intérieur, engendrant une chronologie à la fluidité et à l’équilibre parfaits qui restitue en détails ce qui s’est passé sans se perdre dans l’exhaustivité pesante, ceci grâce à l’angle aussi cru qu’humaniste de Mills et au style aussi réaliste que narratif de Colquhoun. De tome en tome, cette édition confirme au lectorat français le statut d’œuvre de référence de cette série bouleversante et pointue. Les dessins de Colquhoun sont admirables, comme toujours, donnant à cette œuvre son visage unique. L’album se clôt par les habituels commentaires de Pat Mills sur son scénario et par un dossier de Steve White nous éclairant sur ce que nous venons de lire… On ne ressort pas indemne de la lecture de « La Grande Guerre de Charlie » ; on en ressort plus révolté que jamais contre la barbarie, porté par une vive lumière de paix qu’on aimerait savoir contagieuse à l’infini…

 

« La Mort blanche » par Charlie Adlard et Robbie Morrison

Dans la famille « scénaristes de comics écossais », je voudrai Morrison. Grant ? Non, Robbie ! Moins connu que son compatriote iconoclaste, Robbie Morrison a pourtant travaillé pour 2000 AD, Marvel ou DC depuis le début des années 90. C’est aussi à cette période que Charlie Adlard a commencé sa carrière de dessinateur de comics chez différents éditeurs. Avant de devenir célèbre pour sa collaboration de longue haleine sur « Walking Dead », Adlard avait déjà expérimenté le noir et blanc grisé, notamment dans ce « White Death » où cette technique s’avère d’une redoutable efficacité. Réalisés au crayon, au fusain et à la craie blanche sur un papier gris à grain visible, ses dessins où se mêlent le charbonneux et le vaporeux trouvent une belle adéquation avec ce récit où les hommes se débattant dans la terre et la boue furent assaillis par une nouvelle menace : la neige. On a appelé ça la Guerre Blanche. À la frontière montagneuse de l’Italie et de l’empire austro-hongrois, aux antipodes des tranchées creusant les profondeurs de la terre, des soldats s’affrontèrent en haute altitude, dans un environnement glacial. Un contexte environnemental qui allait engendrer l’invention d’une nouvelle arme de destruction : les avalanches que l’on déclencha volontairement afin d’ensevelir l’ennemi sous la neige, définitivement. La guerre 14-18 fut le théâtre de toutes les inventions pour tuer efficacement et en nombre. Plus inattendue que les gaz, avions, tanks et autres éléments issus de la technologie, la nature même fut utilisée pour tuer son prochain. C’est donc cet épisode méconnu de la Grande Guerre dont nous font part Morrison et Adlard avec ce récit, une œuvre très importante pour le duo puisque Morrison déclare que « La Mort blanche » est sa création qui lui tient le plus à cœur, et Adlard affirme que pour lui il y a un avant et un après « White Death », que cette histoire a tout initié dans son parcours. Quant à nous, nous ne pouvons qu’être intéressés et émus par cet album qui rend compte du ressenti et du vécu de ces hommes qui ont eu affaire aux fruits effroyables du cerveau humain, capable de transformer l’immaculée beauté de la nature en torrent de sang et de mort…

Cecil McKINLEY

« La Grande Guerre de Charlie T6 : De Messines à Passchendaele » par Joe Colquhoun et Pat Mills

Delirium (22,00€) – ISBN : 979-10-90916-12-8

« La Mort blanche » par Charlie Adlard et Robbie Morrison

Delcourt (15,95€) – ISBN : 978-2-7560-5127-7

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