« Black Lord T1 : Somalie : année 0 » par Jean-Michel Ponzio, Xavier et Guillaume Dorison

Paru depuis le 02 avril, « Black Lord » nous entraîne dans le sillage houleux d’un skipper désabusé nommé Maxime Stern, contraint d’évoluer dans l’engrenage de la piraterie somalienne contemporaine. Lorsque Hasan et son groupe armé prennent en otage les passagers français de son yacht, Stern ne va en effet pas avoir d’autre choix que de s’allier à Djad : car ce simple pêcheur, respectueux des lois, ne consent plus à voir sa fille Aïsa promise au chef des trafiquants…

4ème planche de l'album

Si le monde de la bande dessinée connaît très bien le scénariste Xavier Dorison (notamment pour les séries à succès « Long John Silver », « Le Troisième Testament » et « W.E.S.T. »), son frère Guillaume – également scénariste et initiateur du terme global manga en 2008 – n’est plus tout à fait un inconnu : on lui doit en effet les récents « Mary Kingsley : La Montagne des dieux » et « Fawcett : Les cités perdues d’Amazonie » (Glénat, 2012), ainsi que de nombreuses contributions à la relance du « Petit Prince », effective en albums chez Glénat depuis 2011. Les lecteurs retrouveront par ailleurs dans « Black Lord » la mise en image ultra-réaliste de Jean-Michel Ponzio, qui utilise des photos retravaillées de multiples manières infographiques pour coucher sur papier personnages et décors. Inspiré par les codes visuels de polar moderne et adulte, l’intrigue fait la part belle aux situations les plus tendues et à une violence – physique ou psychologique – de plus une plus incontrôlable.

Les dynamiques somaliennes. Cartographie de François Prosper (Sources : Le Monde Diplomatique, 2011)

Le récit de « Black Lord » débute en 2003 et ne fait pas directement référence à des événements réels. On ne pourra toutefois s’empêcher de songer aux nombreux cas d’attaques de navires, de pillages et d’enlèvements en mer survenus dans la corne de l’Afrique à partir de 2005 : les plus médiatiques auront été les attaques du voilier de luxe Le Ponant(avril 2008) ou la prise en otage en septembre 2008 du navire ukrainien Le Faina et de son chargement… de 33 chars de combat ! Jusqu’en 2013, plusieurs pétroliers de différentes nationalités auront également été l’objet de tentatives d’arraisonnements : ces affaires, souvent meurtrières, se sont conclues par des versements de rançons ou par des opérations de libérations musclées (marine indienne, française ou Navy Seals US). Autre référence désormais incontournable : le film de Paul Greengrass « Capitaine Phillips » (2013), dans lequel Tom Hanks incarne le commandant du navire de marine marchande américain Maersk Alabama, attaqué en 2009 par des pirates somaliens.
Ces derniers effectuent leurs raids de plus en plus loin du littoral (là où la surveillance maritime s’estompe), jusqu’à 1 500 kilomètres des côtes africaines, soit entre les Seychelles et Maldives vers l’est, et jusqu’au canal du Mozambique au sud. Les groupes de pirates, dont les moyens logistiques sont toujours plus sophistiqués, notamment grâce aux sommes récoltées par les rançons (bateaux rapides, moyens de communication et de géolocalisation modernes), montent maintenant de véritables opérations militaires élaborées, cachant difficilement des soutiens financiers et logistiques régionaux. Désormais, les pirates n’hésitent plus à s’attaquer à des navires de très grande taille, comme le super tanker Maran Centaurus, qui transportait deux millions de barils de brut à destination des États-Unis en novembre 2009.

Guillaume Dorison a accepté trés aimablement de revenir avec nous sur la conception de cette histoire :

D’où est née l’envie d’évoquer la piraterie somalienne ?

« C’était une idée de Xavier à la base, qui remonte à 2010 ! Au cours d’un déjeuner, on discutait de nos projets respectifs et il me parlait d’un bouquin passionnant qu’il lisait sur les Pirates de Somalie : Pirates et commandos : Les secrets des opérations spéciales de Patrick Forestier. Xavier trouvait que le thème ferait une super BD d’aventure avec une réelle thématique, un MESSAGE, le tout dans un concept du style « Danse avec les loups chez les pirates de Somalie » (que nous avons gardé !!!). Dès le début, il avait cette volonté de traiter la piraterie du point de vue des pirates, pour avoir une vision moins manichéenne du problème. »

« Le souci, c’est que Xavier était débordé et n’avait pas le temps de bosser le projet tout seul. Il m’a alors simplement proposé de reprendre son idée et de travailler cette matière pour en faire un scénario complet. Voilà comment a commencé notre collaboration !
Très vite, on s’est dit qu’il faudrait un dessinateur hyperréaliste pour donner vie à cet univers avec un maximum de réalisme, de crédibilité. Xavier connaissait déjà Jean-Michel Ponzio et ils avaient une envie commune de bosser ensemble. Pour ma part, j’étais un fan de son travail sur
« Le Complexe du Chimpanzé ». On a donc proposé le projet à Jean-Michel qui a tout de suite été motivé pour nous accompagner dans cette aventure ! »

Affiche française pour Capitaine Phillips (2013)

Sur ce sujet, les lecteurs ne pourront s’empêcher de penser au récent film « Capitaine Phillips » (2013) : qu’en pensez-vous « scénaristiquement » parlant ?

« On a entendu parler du film alors qu’on finissait le script du tome 1. Je savais que Capitaine Phillips sortirait quelques mois avant notre album et que, du coup, on perdrait l’effet « d’originalité du sujet » ! Mais après avoir vu le film, j’ai été rassuré. Non pas qu’il soit mauvais, au contraire, c’est vraiment un super film de suspense (j’aime beaucoup le travail du réalisateur Paul Greengrass), mais il n’a vraiment aucun rapport avec notre récit. Capitaine Phillips est tiré de faits réels de l’histoire récente de la piraterie. Greengrass vous raconte l’histoire d’une prise d’otage, du point de vue du Capitaine américain.
Dans Black Lord, il s’agit d’une grande fresque fictionnelle (inspirée de faits réels mélangés) retraçant l’histoire de la piraterie somalienne à partir du début des années 2000… Le tout, vu du point de vue des pirates !!! On est plus sur le modèle d’une série TV, un peu comme les Soprano chez les pirates de Somalie… »

Quelles étaient vos sources documentaires ?

« Nous n’avons pas été en Somalie… Sinon on y serait peut-être encore ! Par contre, je pense avoir lu à peu près tout ce qui existe en français ou en anglais sur le sujet, qu’il s’agisse d’articles ou de livres. Mon préféré reste The Pirates of Somalia : Inside Their Hidden World de Jay Bahadur. Lui, a osé allé là bas et vivre parmi les pirates. C’est le récit qui m’a vraiment donné envie de raconter une saga au cœur d’une famille pirate, de parler de leur vie de tous les jours, de problèmes de logistique, du khat etc. Après, on n’a que 46 pages, on ne peut pas rentrer autant dans les détails qu’on voudrait, l’action devant progresser de manière régulière… mais j’aime cet esprit, développer le « quotidien ».
Sinon, le premier cycle s’intéresse en particulier au thème des déchets toxiques. Pour ça, j’avais beaucoup apprécié le documentaire Toxic Somalia de Paul Moreira et Henin Nicolas diffusé sur Arte [en mai 2011]. »

« Mais encore une fois, Black Lord reste une pure fiction, une vision fantasmée à partir d’événements bien réels. On ne cherche pas à prendre partie, juste à rendre compte d’une réalité, celle d’un cercle vicieux de la violence qui tue des innocents… dans les deux camps.»

« Black Lord » : un récit composé d’un seul cycle ou de plusieurs ?

« En théorie, ça sera une série composée de cycle de deux tomes. Chaque cycle correspond à un arc précis, à un « problème », un « ennemi » que devront affronter nos personnages. Combien de cycle ? Ça, faudrait le demander à Glénat ! Je dirais… tant que la série fonctionne ? On sait ce qui se passe à la fin, dans le « dernier » cycle, mais il peut y avoir un certain nombre de cycles d’ici là. Cependant, chaque saison aura son début et une vraie fin. »

D’autres projets ?

« De mon côté, le one shot « Monfreid » à venir chez Glénat, dans la collection Explora. Puis, une série de fantasy en deux tomes chez le même éditeur en 2015, quelques mangas également et même des projets de jeux vidéo ! »

Affiche pour le film Open Water (2003)

Affiche du film Blue Ruin (2013)

Premières études pour la couverture de Black Lord

En couverture, ce premier volume de « Black Lord » (prévu comme un diptyque, éventuellement complété d’un second cycle) affiche d’abord un titre choc, digne des seigneurs de la guerre africains mis en scène entre terre et mer. La typographie massive, alliée à l’environnement maritime crépusculaire et à une violence sourde (pirate somalien et fusil d’assaut kalachnikov AK-47 au 1er plan) renverra plus ou moins consciemment à certaines affiches de films, dont celles d’« Open Water : En eaux profondes » (C. Kentis, 2003) et de « Blue Ruin » (J. Saulnier, 2013). Entre métal (coque de navire ou plomb !), eaux (troubles ou internationales) et hommes (plus ou moins désespérés et avides de richesses), la Somalie devient l’enjeu d’un nouvel espoir « Année 0 », aux frontières de son propre anéantissement moral (religion et terrorisme), social (affrontements entre clans et territoires, avec de grandes disparités) et économique (relation houleuse avec les pays limitrophes, trafic de drogue, espace commercial détaxé).

Comme nous l’expliquent au final Jean-Michel Ponzio et l’éditeur à propos de la genèse de ce visuel :
« Nous voulions symboliser en une image le récit contenu dans cet album, et une vue maritime de l’instance de l’attaque d’un bateau était inévitable. Le concept a rapidement été mis en place, et les quelques déclinaisons imaginées représentent tout le matériel utilisé pour la réalisation de cette couverture. Cela a donc été très vite. Le titre « Black Lord » et la manière de le représenter ont évolué avec l’apport d’information venant de Xavier. Naturellement, nous avons essayé d’éviter au maximum les liens avec des images existantes… »

Au final, les teintes bleutées du titre seront modifiées au profit de tonalités plus ternes et abîmées (textures de murs ou de métaux)

Philippe TOMBLAINE

« Black Lord T1 : Somalie : année 0 » par Jean-Michel Ponzio, Xavier et Guillaume Dorison
Éditions Glénat (13, 90 €) – ISBN : 978-2723493611

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