« Oceania Boulevard » par Marco Galli

Ce printemps est paru un album étrange, vénéneux, nous plongeant dans une atmosphère dérangeante à souhait : « Oceania Boulevard », de l’Italien Marco Galli. L’éditeur Ici Même confirme une nouvelle fois son goût pour les œuvres atypiques, hypnotiques et fascinantes…

On l’a dit un peu partout à juste titre (à commencer par l’éditeur lui-même) : il y a du David Lynch dans l’« Oceania Boulevard » de Galli. Certains parlent aussi de l’influence de Cronenberg ou de Burroughs, ils n’ont pas tort. Mais c’est bel et bien Lynch que l’on pressent ici comme influence majeure, à moins que cette influence ne soit en réalité un hommage au cinéaste-plasticien-photographe-musicien-dessinateur (ce que je suppute fortement) : gros plan sur la succion d’une bouche en train de manger, physique et personnalité faussement fades du « héros », surgissement du fantastique et de la folie au sein d’une réalité plombée, sans parler bien sûr d’un nain inquiétant, d’une pièce au carrelage noir et blanc sur fond de rideau rouge qui fait directement écho au film « Twin Peaks – Fire walks with me ». Mais une fois que l’on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose. Car si le titre même d’« Oceania Boulevard » rappelle ceux de Lynch, cet album n’est pas une transposition de l’univers du cinéaste ni seulement un hommage à celui-ci ; c’est une œuvre personnelle qui s’inscrit dans la lignée de ce genre contemporain mêlant l’étrange et le réel dans un esprit plus inquiet que cynique, alimentant chez le spectateur ou le lecteur un sentiment de malaise car ne lui laissant pas d’autre choix que d’être acteur de ce à quoi il assiste pour pouvoir en tirer quelque chose : le créateur refuse d’expliquer quoi que ce soit, préférant laisser l’œuvre ouverte au ressenti de celui qui la reçoit car parlant au noyau puissant mais indéfinissable qui se terre tout au fond de chacun d’entre nous. Sans ce travail d’immersion intime et volontaire, on peut ressortir de l’œuvre en étant frustré de n’en avoir rien compris, mais c’est bien là tout l’enjeu de ce genre d’auteur et d’œuvre : nous ne sommes pas là pour comprendre mais pour accepter que tout n’est pas compréhensible, que tout n’a pas à être expliqué, que la jouissance que l’on peut tirer d’une œuvre ne passe pas par la sacro-sainte compréhension rationnelle des choses, que le plaisir, l’émotion, peuvent aussi surgir de l’incompréhension, et que cette « valeur » n’est pas une faiblesse mais au contraire une richesse. Si vous avez peur de vous perdre, de ne plus contrôler les choses, alors passez votre chemin. Si vous pensez au contraire que l’immersion dans l’indicible ainsi que la perte de repères sont une richesse, une source de connaissance autre, alors n’hésitez pas, plongez…

 

« Oceania Boulevard » a une vraie dimension cinématographique : cases émergeant de pages noires à l’instar de l’écran de cinéma luminescent dans l’obscurité de la salle, couleurs plus lumineuses que dédiées corps et âme à l’impression papier, découpage et cadrages rappelant les possibilités et l’articulation du champ de la caméra, et absence de bulles réelles, les dialogues étant – à deux ou trois exceptions près – disposés hors cadre, sur le fond noir de la planche, comme des sous-titres opérant de subtiles brèches dans l’image par des appendices tout aussi noirs. Il découle de tout ceci une narration et un ressenti tout particuliers, échappant de peu – mais sûrement – à la simple succession d’images légendées, accédant à une autre manière de raconter. Cela permet aussi à l’auteur de renforcer la puissance brute des images, sans les polluer par des espaces de texte qui ramèneraient cette bande dessinée sur le plancher des vaches ; il entretient ainsi l’atmosphère étouffante de ce polar dont la bizarrerie éclate constamment dans l’œil du lecteur. Tous ces paramètres de mise en scène sont présents dès la première planche, dès la première case, jouant sur la profondeur de champ pour créer un flou dans la compréhension visuelle de ce qui se passe. Et le flou va perdurer tout l’album entre ce qui est, ce qui semble être et ce qui ne peut être mais qui existe cependant. Pourtant, l’intrigue de départ d’« Oceania Boulevard » suit une trame classique : un suicide qu’on soupçonne d’être en réalité un meurtre, une enquête confiée à un inspecteur de police un peu à la ramasse, et une enquête qui entraîne ce dernier dans des territoires le mettant en grand danger sans qu’il comprenne la nature des choses… Il y a les méchants, les très méchants, le supérieur hiérarchique imbuvable, et l’inévitable pépée dont le flic va tomber amoureux. Mais de cette trame classique, Marco Galli va tirer tout autre chose, quelque chose d’insaisissable, de visqueux, d’étrange, et le réel va basculer dans une folie horrifique que rien ne semble pouvoir arrêter…

Apparemment impassible, les écouteurs de son baladeur constamment collés aux oreilles comme s’il refusait définitivement d’entendre le grouillement du monde (et donc d’entrer dans la réalité de la vie et d’y jouer un rôle), l’inspecteur Mortensen va se laisser happer par une enquête qui sera l’enquête de trop. Les morts violentes et les monstruosités vont se succéder au-delà de l’entendement, mais même si sa vie est en danger il va continuer, résigné mais entrevoyant pourtant un lendemain possible via l’amour qui se présente alors qu’il n’y croyait plus. Mais l’amour va – lui aussi – être un leurre, une illusion cruelle, et il restera bien peu de choses au protagoniste de ce cauchemar latent pour maintenir un minimum de normalité dans son existence. Petit à petit, le récit dérape dans un surnaturel poisseux qui nous happe nous aussi jusqu’à la dernière page, album dont on sort un peu groggy, avec un drôle de goût dans la bouche… « Oceania Boulevard » est un voyage urbain à tendance foncièrement psychotique que je vous invite à faire si vous n’avez pas trop peur de votre propre cerveau…

Cecil McKINLEY

« Oceania Boulevard » par Marco Galli

Éditions Ici Même (24,00€) – ISBN : 978-2-36912-004-9

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