Spécial Joker

Après une anthologie générique « DC » puis celles de « Superman » et « Batman », Urban Comics propose aujourd’hui une anthologie dédiée au prince des méchants made in DC, j’ai nommé l’ineffable Joker ! En parallèle, l’éditeur réédite le récit culte « Killing Joke », ce qui valait bien – à l’orée des 75 ans de Batman – une chronique entièrement consacrée à ce vilain pas beau psychopathe…

« Joker Anthologie » : collectif

À l’instar des autres anthologies d’Urban Comics précitées, celle-ci est tout à fait réussie, apte à satisfaire autant les néophytes que les fans de longue date. On y retrouve en effet de nombreux épisodes emblématiques mettant en scène le Joker, dressant un portrait assez complet de ce personnage et rendant compte de son évolution à travers sept décennies d’aventures éditoriales. Bien sûr, dans la mythologie des super-vilains DC, il y a Lex Luthor, attitré à Superman, et l’omnipotent Darkseid, issu du Quatrième Monde de Kirby, mais ni l’un ni l’autre n’ont accédé à la renommée du Joker qui reste le personnage maléfique par excellence de cet éditeur, un personnage qu’on « adore détester » (signe évident de l’importance d’un personnage et de son succès auprès du lectorat). Il faut dire que le Joker est un personnage complexe et haut en couleurs, totalement dingue et remarquable physiquement (au point que les seules couleurs violettes, vertes et blanches rappellent son identité). Cette complexité est sûrement l’une des raisons du succès du Joker : par rapport aux autres super-vilains qui – s’ils ont bien un « gène du mal » en eux – semblent avoir une cohérence sérieuse dans leur rôle bien défini d’ennemi du bien, le Joker, lui, échappe à tous schémas, soufflant constamment le chaud et le froid. Avec lui, nous ne sommes pas dans la dramaturgie du simple mal confronté au bien, mais dans une sorte de grand guignol pouvant déboucher sur tout et n’importe quoi, faisant s’effondrer une à une les frontières entre acte maléfique volontaire et folie pure, machiavélisme et irresponsabilité, nature et posture. Cet ennemi si identifiable et pourtant si insaisissable engendre tous les fantasmes quant à la nature même de la personne du vilain et ce qu’on doit en penser. Parfois bouffon, parfois tortionnaire, souvent ridicule tout autant qu’effroyable, il incarne bien plus qu’un simple ennemi : il est le symbole du mal erratique qui peut frapper l’être humain sans qu’il y ait de réelle cause à cela, catharsis de nos peurs les plus enfouies. Cette anthologie rend bien compte de l’évolution de la psychologie du Joker au fil des décennies, tour à tour simple criminel, ennemi fou à lier, clown grimaçant pathétique, pervers glacial ou encore hédoniste du mal…

Cet album se structure en trois parties, chacune d’elle étant introduite par un texte contextuel (ainsi que chaque épisode choisi), ce qui permet aux novices de faire mieux connaissance avec chaque période créatrice en question. La première débute par la toute première apparition du Joker dans « Batman » #1 en 1940 et s’achève dans les années 60, la deuxième va des années 70 à la charnière des années 80-90, et la troisième des années 90 à aujourd’hui. En tout, 18 épisodes symptomatiques du rôle qu’a joué le Joker dans l’histoire de Batman, reflets de la personnalité changeante du super-vilain et de son aura qui n’a jamais perdu en intérêt auprès des auteurs, des artistes mais aussi des lecteurs. Bien sûr, on relira avec bonheur les deux premiers épisodes de 1940 où apparut le Joker pour la première fois, pièces maîtresses s’il en est et tout simplement historiques. On sait l’importance primordiale qu’a eue Jerry Robinson dans la création et l’élaboration du personnage, et force est de constater que son invention fut d’emblée une réussite puisque dès le départ le Joker fut un ennemi extrêmement troublant et dangereux. Les épisodes suivants (situés vers le milieu des années 40) présentent un Joker plus facétieux, avec quelques cocasseries tels son avion et sa voiture arborant son visage en tête de proue de manière assez ridicule ; le bouffon n’est jamais loin… jusqu’à ce que Carmine Infantino lui redonne du réalisme (ainsi qu’à la série « Batman » à proprement parler) au milieu des années 60. On le sait, la série TV « Batman » des années 60 a fait beaucoup de mal à la série en comics, décrédibilisant toute sa dimension dramatique et noire par un déferlement de kitsch pop outrancier (mais trop drôle en même temps !). Infantino pensa que cette série TV était en train de tuer « Batman ». Mais celui-ci – puis ses successeurs – rétablirent l’esprit originel de la série, lui permettant d’aborder les années 70 avec intégrité. C’est le cas notamment de Neal Adams que l’on retrouve dans un bel épisode scénarisé par Dennis O’Neil (mais malheureusement hideusement recolorisé comme on sait si bien le faire aujourd’hui… misère…). D’autres beaux épisodes des années 70-80 nous permettent d’admirer le travail de Marshall Rogers, de Walter Simonson ou d’Alan Davis sur la série. Parmi les perles de l’album, on trouvera un épisode assez inattendu dans la facture dessiné par John Byrne, tout comme celui réalisé par Pete Woods, très cartoonesque. Enfin, on reviendra à bien plus de noirceur avec des épisodes récents marqués par le Dark Age, à l’instar du très sombre « The Man who laughs » de Brubaker et Mahnke. Enfin, des couvertures intéressantes émaillent cette anthologie très plaisante : à lire sans faute si vous êtes fans du grimaçant livide, donc…

 

« Killing Joke » par Brian Bolland et Alan Moore

1988, c’était juste après « The Dark Knight returns » et juste avant « Arkham Asylum : a serious house in a serious Earth ». Bref, juste entre deux monuments qui allaient marquer les années 80 par leur puissance indélébile et explorant le mythe de Batman avec une âpreté et un ton adulte jamais atteints jusque-là. Entre Miller et Morrison, qu’allait donc bien pouvoir apporter Alan Moore à cet univers de Batman en pleine effervescence ? Eh bien non pas un pavé révolutionnaire ni un cataclysme orchestré, non, « juste » 46 pages sur le Joker… Un one shot pur et dur. Une blague. Très sérieuse. Très vicieuse. Très perverse. Dans ce récit, Moore enfonce le clou de manière simple et sans emphase, revenant sur la nature profonde du Joker sans partir dans des explorations folles, sans métaphores. Juste le temps d’un acte, d’un fait, d’une situation, dont on peut tirer une conclusion globale sur le personnage. Et évidemment, cette conclusion est que le Joker est complètement cinglé. Cette fois-ci échappé de l’asile d’Arkham, il entreprend de faire souffrir le commissaire Gordon selon des méthodes très personnelles, horriblement perverses et destructrices. Le Joker s’en prend violemment à la fille de Gordon, Barbara, et force son père à supporter la vision de cette agression tout en le maintenant dans une humiliation physique abjecte. Chouette soirée psychopathe en perspective… La jouissance qu’en tire le Joker n’a d’égale que notre dégoût, ce qui signifie que Batman ne saurait tarder à intervenir. Alan Moore met les pieds dans le plat et ne tergiverse pas pendant des plombes en mettant en scène la folie du Joker : il la regarde, tout simplement. Et l’horreur qu’il en tire, clinique, pragmatique, insupportable, fait le reste par sa simple nature ignoble. C’est donc un drôle d’album que cet album-là. Non pas le chef-d’œuvre ultime de Moore, ni une pantalonnade mineure, mais un regard, à un moment. Une plongée sans lendemain. Mais qui fait tache. L’occasion aussi de se pencher sur le passé du Joker afin d’expliquer pourquoi et comment il en est arrivé là. Mais là aussi, pas d’introspection sans fin, juste quelques faits. Le cerveau du lecteur fait le reste… On ne peut qu’être admiratif devant le découpage sans faille, sublime, de Moore. Tout est agencé à la perfection, et les deux premières planches restent comme un modèle du genre en terme de narration. Les dessins de l’excellentissime artiste britannique Brian Bolland sont d’une efficacité redoutable, ciselés dans un trait aussi précis que puissant, sachant exprimer tout un éventail d’émotions plus dérangeantes les unes que les autres. C’est beau, c’est fort, c’est classe, bref, c’est une œuvre que se doit d’avoir tout fan de Batman (et du Joker !). Une introduction dithyrambique de Tim Sale ouvre l’album, et un dossier renfermant quelques croquis, dessins et réflexions de Bolland le clôt de belle manière… Attendez-vous donc à mourir… de rire.

Cecil McKINLEY

« Joker Anthologie » : collectif

Urban Comics (25,00€) – ISBN : 978-2-3657-7330-0

« Killing Joke » par Brian Bolland et Alan Moore

Urban Comics (13,00€) – ISBN : 978-2-3657-7347-8

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