« Air Mail » par Attilio Micheluzzi

Les éditions Mosquito poursuivent leur travail de publication des œuvres d’Attilio Micheluzzi, l’un des très grands artistes italiens de la bande dessinée du XXe siècle. Une intention éditoriale aux dimensions patrimoniales, avec cette fois-ci la réédition intégrale d’« Air Mail », une série qui parut partiellement en France il y a trente ans et qui était totalement épuisée. Cette réédition est donc une excellente nouvelle pour les fans de l’auteur, mais aussi pour ceux qui apprécient la vraie belle et grande bande dessinée d’aventures policières en noir et blanc, dans la plus grande tradition italienne. Un régal !

Nous vous avons déjà parlé plusieurs fois des œuvres d’Attilio Micheluzzi éditées chez Mosquito, à juste titre me semble-t-il puisqu’avec Pratt, Battaglia, Crepax et Toppi, Micheluzzi fait bien partie de ces « classiques modernes » de l’école italienne du XXe siècle, ceux-là mêmes qui insufflèrent un art du noir et blanc qui allait marquer la bande dessinée dans son ensemble. Je vous invite donc à relire les différents articles que nous avons consacrés à cet auteur : le Coin du Patrimoine de Gilles Ratier sur « Petra chérie » (http://bdzoom.com/?p=5582), ainsi que mes chroniques sur « Titanic » (http://bdzoom.com/?p=48121), « Bab-El-Mandeb » (http://bdzoom.com/?p=7225) et « Marcel Labrume » (http://bdzoom.com/?p=6258). La série « Air Mail », qui compte quatre histoires, parut en Italie vers le milieu des années 80. « Air Mail » et « Dry Week End », les deux premiers récits, furent publiés en 1983 et 1984 dans la fameuse revue Orient Express, le troisième récit (« Country Fair Photo ») en 1985 dans Giungla !, et enfin le quatrième (« Palmer Special Number One ») dans L’Eternauta en 1985-86. En France, Dargaud édita les première, deuxième et quatrième histoires en albums entre 1984 et 1986 : depuis, plus rien. Épuisés depuis près de trente ans, ces albums proposaient pourtant l’une des séries les plus réussies de Micheluzzi, et cette réédition intégrale des quatre histoires d’« Air Mail » chez Mosquito vient aujourd’hui combler un manque certain que beaucoup de fans déploraient depuis longtemps. Car « Air Mail » est une série qui a indubitablement du chien et de la classe, flirtant avec l’Histoire, le polar, l’aventure et l’épopée aérienne. Une savoureuse alchimie entre ces différents genres qui engendre une œuvre à l’esprit bien trempé, portée par un trait à la fois libre et esthète et un sens du noir et blanc efficace et admirable.

Faussement étiqueté comme une « série d’aviation », « Air Mail » est avant tout un polar qui rappelle les plus grandes heures du film et du roman noirs américains (« Fantastique ! C’est comme au cinéma » lit-on dans un récitatif). Et si Francis Scott Fitzgerald est cité dès la deuxième planche de la première histoire (l’action d’« Air Mail » se passe en 1927 dans l’Amérique de la prohibition), le ton et l’esprit de la série lorgnent plutôt du côté d’Hammett et de Faulkner, mélange entre intrigue policière et portrait d’une Amérique profonde, ancrée dans une ruralité crasse. D’ailleurs, ce qui frappe en premier lorsqu’on commence à lire « Air Mail », c’est le ton de l’auteur, très présent : Micheluzzi use des récitatifs non pas de façon classique, pour contribuer à la compréhension de l’action, mais à la manière d’une voix-off qui regarde ce qui se passe avec un cynisme terrible, digne des polars les plus âpres et désenchantés. Les mots du « commentateur » claquent, fouettant les personnages en décortiquant ce qu’ils ont de plus médiocre, stigmatisant le côté vain de leurs choix et leur cupidité toute personnelle. Ce faisant, l’auteur devient presque l’un des protagonistes du récit, hantant l’action par ses commentaires qui donnent une dimension toute particulière à l’histoire, un cachet, une âme. Une noirceur. Dès lors, l’aviation n’est certainement pas le sujet principal de la série malgré le métier du héros et plusieurs séquences aériennes savamment mises en scène, c’en est plutôt le motif, le faire-valoir : l’important est ailleurs, dans les relations humaines abruptes, le gangstérisme et les destins qui basculent souvent stupidement dans la tragédie. Le portrait d’une certaine Amérique, et d’une époque…

 

Clarence « Babel » Man est un aviateur vétéran de la première guerre mondiale reconverti dans l’aéropostal. Casse-cou, grande gueule, séducteur et goujat, il fait transiter le courrier à bord de sa carlingue ailée du côté de l’Iowa. Lors d’un accident, il rencontre une certaine Amelia « Bella » Palmer, ex-danseuse devenue la « poule » d’Ed Fletcher, un sale type, vraiment. Entre Babel et Bella, le coup de foudre va être intense même s’il passe par la confrontation. Il faut dire que la belle et la bête ont la langue bien pendue et une assez forte personnalité. C’est ce couple haut en couleurs que nous allons retrouver durant les quatre aventures de la série, confronté à des gangsters et des voyous de toutes sortes, mais aussi des bouseux retors, essayant de tirer leur épingle du jeu de situations violentes et souvent… merdiques. Le trait de Micheluzzi semble parfois moins léché que dans certaines autres de ses séries, mais ce n’est qu’à moitié vrai : il témoigne d’une certaine liberté et d’un traité souvent enlevé, mais fait aussi preuve de la maestria que l’on lui connaît sur l’ensemble de l’œuvre, avec des contrastes de noir et blanc purs exceptionnels et un travail de hachures, de motifs, qui donnent un côté Art Déco très appréciable. Le glamour n’est jamais loin, grâce à la volupté animale de Bella qui fait écho à la beauté un peu hautaine et délicieusement canaille de certaines actrices du cinéma muet, et le goût de Micheluzzi pour l’architecture encadre une nouvelles fois l’environnement des personnages avec talent, que ce soit au sein d’un hôtel de luxe ou d’un cabanon insalubre de trappeur. Lignes droites architecturales et courbes souples des personnages s’allient dans des images d’une grande classe, et on admirera aussi les paysages de campagne et de bois qui restituent l’atmosphère de ces contrées reculées de l’Amérique avec un grand pouvoir d’évocation sensorielle. Les histoires d’« Air Mail » se lisent avec un immense plaisir, celui-là même qu’on éprouve à la lecture des meilleurs polars, pris par l’intrigue et les personnalités diverses et puissantes qui traversent les récits, dans un écrin de noir et blanc tout à fait remarquable. C’est beau, c’est rude, ça claque et ça ne manque certainement pas d’humour : autant de raisons pour ne pas passer à côté de cette œuvre enfin rééditée !

Cecil McKINLEY

« Air Mail » par Attilio Micheluzzi

Mosquito (30,00€) – ISBN : 978-2-35283-267-6

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2 réponses à « Air Mail » par Attilio Micheluzzi

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