CHINOISERIES À PROPOS DU « YELLOW KID »

Dans l’histoire de la bande dessinée, plus peut-être que dans celle des autres modes d’expression, les erreurs ont la vie dure. Par exemple, on trouve encore que le vrai nom d’Hergé était Rémi (au lieu de Remi), ou que le Maus de Spiegelman est né dans le magazine Funny Animals (au lieu de Funny Aminals). Mais l’erreur qui m’a toujours paru la plus étonnante ? car elle porte non sur un problème orthographique ou sur une date, mais sur la compréhension même d’une ?uvre et de son personnage principal ?, est celle qui consiste à croire que le Yellow Kid, ce gosse des rues inventé par le dessinateur américain Richard Outcault, serait un petit Chinois.

Cette erreur se porte toujours bien en 2010, puisque dans le n°2 de Planète BD on lit : « En mai 1895, apparaît, dans cette série, un petit Chinois qui se parera de jaune le 5 janvier 1896 ». Cette phrase comporte d’ailleurs deux erreurs : s’il est vrai que c’est bien à partir du 5 janvier 1896, dans le New York World, que le gamin d’Outcault – jusqu’alors habillé de chemises de nuit de différentes couleurs – sera vêtu de jaune, le personnage n’apparaît pas dans la série en mai 1895 (il est présent dès le premier dessin, paru dans Truth le 2 juin 1894), et bien sûr il n’est pas chinois, mais d’origine irlandaise (cela ne sera jamais dit explicitement par Outcault, mais cela se déduit de son nom, Mickey Dugan, de sa façon de parler et du quartier de New York dans lequel il évolue).

On peut se demander d’où vient cette incroyable bévue qui, à ma connaissance, ne se trouve que dans les études sur la bande dessinée écrites en français. En 1967, dans «  Bande dessinée et Figuration narrative « , Pierre Couperie se trompe sur la date à laquelle apparaît la chemise jaune, mais ne se prononce pas sur l’origine du personnage :
« L’un des principaux personnages de cette série était un garnement chauve, aux oreilles énormes, au faciès simiesque, éternellement vêtu d’une immense chemise blanche. C’est cette chemise que les techniciens du World voulurent teindre en jaune, la seule couleur qui ne fût pas encore au point sur leurs presses. Le 16 février 1896, l’expérience eut lieu avec plein succès. La chemise éclatante attira tous les regards et le gamin, incontinent baptisé le Yellow Kid (gamin jaune) deviendra la principale attraction du journal et contribuera à donner le nom de yellow journalism (journalisme jaune) aux procédés parfois peu scrupuleux d’une certaine presse à sensation ». On peut noter en passant que non seulement la date, mais aussi l’origine de la couleur jaune de la chemise ne fait pas l’unanimité chez les historiens de la bande dessinée. Dans  » 100 Years of American Newspaper Comics  » (Gramercy Books, 1996), Maurice Horn, qui bien sûr ne prend pas le Yellow Kid pour un petit Chinois, écrit : « Coulton Waugh, dans son ouvrage pionnier The Comics (1947), invente une scène dans laquelle le chef de l’imprimerie du World décide tout seul d’essayer le jaune de ses nouvelles machines sur la chemise de nuit du gamin d’Outcault. Douze ans plus tard Stephen Becker, dans «  Comic Art in America « , redonne vie à cette légende, sur laquelle chaque nouvelle génération d’historiens de la bande dessinée va broder ».

Après le catalogue  » Bande dessinée et Figuration narrative « , vint en 1969 le livre de Gérard Blanchard  » Histoire de la bande dessinée  » (Marabout). L’auteur reste muet sur les origines ethniques du Yellow Kid, et s’attache surtout à dégager sa dimension sociologique (« Cependant Outcault et ses lecteurs finissent par se lasser du Kid et de sa perpétuelle contestation. Son agressivité, son cynisme, sa vulgarité avaient fait son succès, et causèrent sa perte »). Deux ans plus tard parut un ouvrage fondamental,  » Pour un neuvième art – La Bande dessinée « , par Francis Lacassin (10/18, 1971). À propos du Yellow Kid, on y lit que « d’une foule de personnages émerge un turbulent gamin chauve au masque d’Asiatique, revêtu d’une longue chemise de nuit » (quant au jaune de la chemise, Francis Lacassin la date du 7 juillet 1895). Un « masque d’Asiatique » : le « petit Chinois » n’était pas loin, et c’est apparemment Claude Moliterni (Couperie, Horn, Lacassin, Moliterni : le quatuor des pères fondateurs) qui, sous le peudonyme de Robert Kane, franchit le premier le pas en écrivant dans  » Histoire mondiale de la bande dessinée « (Pierre Horay, 1980) : « Ce Yellow Kid est un petit Chinois vêtu de jaune, aux oreilles immenses, qui vit dans les bas-fonds new-yorkais au milieu d’une jeunesse misérable ». Jusque dans son dernier ouvrage ( » BD Guide 2005 « , Omnibus, 2004), Claude Moliterni présentera le Yellow Kid comme étant d’origine chinoise : « en 1896, au milieu d’une planche qui montrait, non sans humour, la vie turbulente, les actes absurdes, le sadisme, la violence et l’imagination des habitants d’une misérable petite rue des bas-fonds, on voyait la silhouette d’un petit Chinois vêtu d’une chemise qui lui arrivait jusqu’aux pieds, sur lequel le dessinateur plaçait son texte inculte, et qui regardait le lecteur bizarrement » (page 129).

On peut donc penser que c’est Claude Moliterni qui a largement contribué à répandre l’idée en France que le Yellow Kid était chinois, et même si – heureusement – tous les historiens de la bande dessinée ne l’ont pas suivi (c’est notamment le cas de Henri Filippini et de Patrick Gaumer dans leurs dictionnaires), cette erreur est toujours relativement courante (on la trouve par exemple dans le livre de Dominique Dupuis  » Au début était le jaune… « , édité en 2006 par PLG). Elle est de moins en moins pardonnable, puisque sur le Yellow Kid on bénéficie depuis 1995 d’un ouvrage capital, le recueil des pages de la série, présenté par Bill Blackbeard et édité par Kitchen Sink Press. Sur la chronologie de la série d’Outcault (de sa naissance dans Truth en 1894 à sa fin dans le New York Journal en 1898) on pourra lire l’article de Jean-Paul Gabilliet dans le n°108 du Collectionneur de bandes dessinées, et sur le rôle du  » Yellow Kid  » dans l’évolution de la bande dessinée (on sait que le sujet provoqua de nombreux débats, certains voyant dans cette série la naissance de la bande dessinée américaine, voire mondiale), on se reportera au livre de Thierry Smolderen :  » Naissances de la bande dessinée  » (Les Impressions Nouvelles, 2009).

Cette série, dont l’histoire de la publication fut certes complexe, ne devrait donc plus receler de mystères. Cependant, un aspect important de l’œuvre n’a, me semble-t-il, pas été suffisamment mis en lumière : son appartenance à tout un courant littéraire et artistique des années 1890 qui s’attachait à montrer le prolétariat new-yorkais – souvent des immigrés de fraîche date, d’origine irlandaise, et habitant dans le quartier de « The Bowery ». Graphiquement, Outcault ne partait pas de rien, mais s’inspirait des dessins de Michael Angelo Woolf, qui montrait la vie des enfants dans les taudis. Et c’est en 1893 que le romancier Stephen Crane avait publié  » Maggie : A Girl of the Streets « . Il n’est qu’à en lire la première phrase pour voir qu’il s’agit bien du même monde que celui dépeint par Outcault : « Un petit garçon se tenait sur un tas de gravier et défendait l’honneur de Rum Alley ». De Rum Alley au Hogan’s Alley du « gamin en jaune », il n’y avait sans doute que quelques pas.

Dominique PETITFAUX

Galerie

2 réponses à CHINOISERIES À PROPOS DU « YELLOW KID »

  1. jacques dutrey dit :

    Bel article, clair, précis, chronologique et admirablement référencé. Que « Hogan’s Alley » ait donné son nom à une revue d’études (qui hélas parait trop rarement) sur le comic strip montre son importance pour le public américain. Je ne sais si cette bande parut en France mais je vais me renseigner. Bravo en tout cas à l’auteur de l’article.

    • bookworm dit :

      Je n’ai trouvé pour le moment que deux endroits où une ou plusieurs pages des aventures de Mickey Dugan aient été reproduites dans des publications françaises, en noir et blanc, un comble!
      une page dans « La bande dessinée » (Michel Blanchard, Marabout Université, 1969, p.175), remontée et amputée de ses sous texte, et deux pages dans l’article de Rick Marshall « Que faut-il inscrire sur le gâteau d’anniversaire? » (Le collectionneur de bandes dessinées n°79, printemps 1996, pp.43-48).
      C’est peu

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>