Miller & Son (2ème et dernière partie)

Après avoir connu le succès avec les revues Captain Marvel de Fawcett, l’éditeur anglais L. Miller & Son, Ltd. est obligé de lâcher le personnage suite à l’arrêt de la série américaine, à cause du procès opposant Fawcett à National-DC. Nous avons laissé la famille Miller au moment où le père (Leonard) et le fils (Arnold Louis) s’engagent dans des directions divergentes. Outre les revues compilant les pages du dimanche du King Features Syndicate, Leonard publie désormais ses propres bandes dessinées : les revues Marvelman (copiant Captain Marvel ) ou des westerns qu’il commandite à Gower Studios, l’atelier de Mick Anglo. Son fils Arnold, échaudé par le « Children and Young Persons Harmful Publications Act » (la loi de censure sur les revues destinées à la jeunesse provoquée par sa publication des E. C. Comics en Angleterre), délaisse sa société d’édition ABC pour se lancer dans les revues et les films de charme…

En 1959, Arnold Miller cherche à diversifier sa production filmique avec des documentaires éducatifs. Son premier court, « River Pilot » (1959) est projeté dans des centaines d’écoles.

En 1960, Mick Anglo se brouille avec Leonard Miller. Les BD anglaises se vendent moins et les deux hommes ont vu leurs revenus diminuer. Anglo et son éditeur s’affrontent sur la propriété de Marvelman.

The Phantom n°1

Le dessinateur part et monte sa propre maison d’édition : Anglo Features. Sa première série, « Captain Miracle », copie ouvertement « Marvelman » : Johnny Dee s’y transforme en super-héros en prononçant la formule magique “El Karim” (“Miracle” à l’envers). L’occasion pour le dessinateur de recycler ses vieilles histoires de « Marvelman »… Anglo Features sort également Miracle Junior, Battle, Gunhawks Western (avec la série « Daniel Boone » de Don Lawrence), TV Features (rééditant des bandes sorties chez L. Miller)… Malheureusement, les revues ne dépasseront pas les neuf numéros.

Un numéro de Kamera de George Harrison Marks.

De son côté, Leonard Miller interrompt ses westerns et stoppe Marvelman Family. Marvelman et Young Marvelman ne publient désormais plus que des rééditions. Miller père se recentre sur les classiques américains en sortant The Phantom.

Une photo de Pamela Green, l’égérie et l’associée de Marks.

Décidés à réduire leurs coûts de production et à faire quelque chose de différent, Arnold Miller et Stanley Long se lancent dans le cinéma d’exploitation, sur les traces de George Harrison Marks (1).

Miller & Long réalisent « Nudist Memories » (1960), l’un des tout premiers films du genre. Ce court de 27 minutes, filmé dans le camp de nudistes de Spielplatz dans le Hertfordshire, explique les avantages du nudisme et en profite pour complaisamment montrer des femmes nues dans un contexte non sexuel. C’est le premier film d’Arnold Miller à sortir en salles, malgré les bâtons dans les roues de John Trevelyan, le responsable du British Board of Film Censors.

Une scène nudie de « Nudes of the World ».

Le nouveau sigle Miller & Co. (Hackney) Ltd.

Papa Miller n’est pas satisfait des choix de carrière de son fils. Une dispute s’ensuit, aboutissant à une scission entre les deux associés : L. Miller & Son, Ltd. devient L. Miller & Co. (Hackney) Ltd.

Le n°13 d’Adventures into the Unknown, désormais sous la houlette de Thorpe & Porter.

De son côté, Arnold solde sa société ABC, cédant ses comics au distributeur Thorpe & Porter.

Arnold poursuit ses aventures cinématographiques.

Toujours avec Long, il produit « Nudes of the World » (1961) et « West End Jungle » (alias « Le Trottoir du vice », 1961), un film exploitant la prostitution juste après son interdiction en 1959 par le New Street Offences Act et vendu hors de la capitale comme « le film que Londres ne peut pas voir ! ».

Le Country Council de Londres refuse d’ailleurs au film son certificat de sortie jusqu’en 2008.

Un pavé de presse.

L’affiche française de « West End Jungle » (1961) de Miller & Long.

En 1962, Leonard Miller met un terme à The Phantom après 18 numéros. Outre les rééditions de Marvelman et Young Marvelman, quelques revues d’horreur restent encore au catalogue, notamment deux nouveaux titres : Mystic and Spellbound, mélangeant des histoires pré-Comics Code d’Atlas à des productions Marvel ou Charlton… Sous ces titres repris aux Atlas comics américains, les jeunes Anglais découvrent les monstres géants de Jack Kirby chez Atlas-Marvel.

Une publicité parue dans Mystic pour les titres L. Miller & Co. (Hackney), Ltd et quelques revues d’horreur de cet éditeur.

Inspiré par le documentaire-choc, « Mondo Cane » (Paolo Cavara, Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Italie, 1962), Arnold Miller et Stanley Long poursuivent leur quête du bizarre avec « London in the Raw » (1964), puis « Primitive London » (1965), des films coproduits et distribués par Compton, la société de Michael Klinger et Tony Tenser.

London in the Raw (1964).

Primitive London et deux « actrices » légères du film.

En février 1963, après 346 numéros, Marvelman et Young Marvelman cessent de paraître. Miller & Co. (Hackney) Ltd. arrête sa ligne BD en 1964…

Les derniers numéros de Marvelman et Young Marvelman.

La revue Secrets of the Unknown d’Alan Cass, Ltd. réédite les comics Atlas-Marvel de Kirby à partir des plaques d’impression de Miller.

Leonard Miller revend les droits des histoires et les plaques d’impression à l’éditeur Alan Class, Ltd. Celui-ci poursuivra les rééditions jusque dans les années 1990.

En 1965-1966, Anglo est embauché par l’éditeur Top Sellers (alias Thorpe & Porter). Il y réalise treize numéros de Miracle Man, recyclant des histoires de « Captain Miracle » des années 1960, provenant elles-mêmes de Marvelman.

En 1966, Leonard Miller s’éteint à l’âge de 67 ans. La société L. Miller & Co. (Hackney), Ltd. est reprise par sa femme Florrie, leur fille Doreen Lewis et Arnold. La nouvelle politique est à la distribution de revues américaines. La maison s’occupe des très médiocres publications Eerie Press de Myron Fass et Bob Farrell : Tales from the Tomb, Weird, Tales of Voodoo, Horror Tales  et Witches Tales, copiées sur les Warren magazines.

Après « Secret of a Windmill Girl » (« La Racoleuse ») en 1966, Arnold Miller veut changer de registre. L’horreur lui réussira peut-être mieux au cinéma que dans la bande dessinée ?

Les publications d’Eerie Press, diffusées par L. Miller & Co. (Hackney), Ltd. : on remarque que le même dessin de couverture a été réexploité pour deux magazines différents + « La Racoleuse » d’Arnold Miller & Stanley Long (1966).

Quand le producteur Tony Tenser monte la société de cinéma Tigon, Arnold Miller participe au financement des films, notamment la production de « The Sorcerers » (Michael Reeves, 1967), « The Blood Beast Terror » (Vernon Sewell, 1967) et l’excellent « The Witchfinder General » (Michael Reeves, 1968).

« The Blood Beast Terror » alias « Le Vampire a soif » (Vernon Sewell, 1967).

« The Witchfinder General » alias « Le Grand Inquisiteur » (Michael Reeves, 1968).

« The Sorcerers », avec Boris Karloff.Mais quand Tenser demande à Arnold Miller d’investir plus d’argent dans Tigon Productions, celui-ci refuse, préférant rester indépendant. Les talents de Miller trouvent malgré tout grâce aux yeux de Tenser : pour dépenser moins, il fait de la figuration dans ses films (un chauffeur de taxi dans « The Sorcerers », un policier dans « Le Vampire a soif »).

Juste après le tournage de « The Sorcerers », il parvient même à revendre avec profit le taxi utilisé dans le film.

En 1970, plus de quinze ans après l’instauration du « Children and Young Persons Harmful Publications Act » suscité par les adaptations E.C. d’ABC, la société L. Miller & Co. (Hackney), Ltd. est l’une des premières à être poursuivie pour non respect de la loi.

Les revues d’Eerie Press sont incriminées. La société fermera boutique en 1974.

Pour protester contre les responsables de cette loi, qui selon lui n’avaient jamais lu de comics, Arnold Miller enverra une caisse remplie de BD à la Chambre des Communes. Aucune ne lui sera rendue.

Après son départ de la société de production Tigon, Arnold Miller réalise quelques comédies érotiques : « A Touch of the Other » (1970), « Sex Farm » (1973).

Appréciant peu la direction d’acteurs et préférant le travail sur les documentaires, il quitte Long (2) en 1976 et signe un contrat avec Columbia et Warner, pour lesquels il tourne avec sa femme Sheila Miller des documentaires de voyages : « Italian Taste » (1978), « Islands in the Sun » (1979) et « High, Wide and Handsome » (1981).

Arnold Louis Miller, aujourd’hui.

Son contrat lui procure un travail régulier : il fait huit films par an grâce aux financements allégués par l’Eady Levy (un impôt qui taxe les recettes des films américains au Royaume-Uni pour subventionner les cinéastes britanniques). Mais le vent tourne. Quand l’Eady Levy est interrompu en 1984 par le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher, il en est de même de sa carrière. Son dernier film, « The English Riviera », date de cette année-là.

Le retour de Marvelman

Mick Anglo poursuit sa carrière, lorgnant toujours sur Marvelman. En 1977, chez Jupiter Books, il s’occupe de la collection Nostalgia – Spotlight on

Marvelman dans Warrior.

Dans l’un des titres, Nostalgia – Spotlight on the Fifties, il s’arroge la paternité du personnage dans l’article « The Age of Marvelman ».

En 1981, Dez Skinn, l’ex-patron de Marvel UK, veut se lancer dans l’édition. Il cherche à publier de nouvelles aventures de Marvelman, invisible depuis la fermeture de L. Miller & Co. (Hackney), Ltd.

Miracleman chez Eclipse.

Quelques mois plus tard, c’est chose faite dans son hebdomadaire Warrior, sous la houlette d’Alan Moore, Garry Leach et Alan Davis. Mais la revue s’interrompt au n°26.

À partir de 1984, la série « Marvelman » s’exporte aux USA, où elle est publiée en couleur par Eclipse sous le nom de « Miracleman » (pour éviter les problèmes avec l’éditeur Marvel). Moore y termine sa saga et laisse la place au scénariste Neil Gaiman. La série s’arrête en 1994 avec la faillite d’Eclipse.

Todd McFarlane d’Image, ayant racheté le catalogue Eclipse, souhaite reprendre Miracleman et un combat juridique l’oppose alors à Neil Gaiman pour les droits du personnage.

Mais il s’avère que Warrior n’avait pas réellement contracté les droits du super-héros auprès d’Anglo au moment de son revival. Marvel en profite pour doubler tout le monde et remporter la mise en 2009.

Joe Quesada - rédacteur en chef de Marvel jusqu’en 2010 - et Mick Anglo, le créateur de Marvelman, lors de l’achat des droits du personnage par Marvel en 2009.

Miracleman n°1, sorti chez Marvel en janvier 2014.

Mick Anglo disparaît en 2011 à l’âge de 95 ans.

À l’heure où Miracleman ressuscite chez Marvel, il nous a semblé opportun de revenir sur la famille Miller et le dessinateur Mick Anglo, injustement méconnus en France.

Jean DEPELLEY (avec la complicité  de Bernard Joubert)

(1) Le photographe Harrison Marks et la belle Pamela Green (que l’on aperçoit dans « Peeping Tom », Michael Powell 1960) lancent en 1957 la revue Kamera et tournent quelques films de nudistes (« The Window Dresser » en1958 ou « Naked as Nature Intended » en 1961).

(2) Stanley Long connaîtra le succès avec deux comédies érotiques : « The Wife Swappers » (1970) et « Adventures of a Taxi Driver » (1976).

NB : Pour consulter la première partie, cliquez ici : Miller & Son : première partie.

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3 réponses à Miller & Son (2ème et dernière partie)

  1. JC Lebourdais dit :

    MICK Anglo, au lieu de Mike, peut-etre ?