« L’Habitant de l’infini » T30 par Hiroaki Samura

Rappelez-vous, c’était en 1995, le premier tome de « L’Habitant de l’infini » paraissait chez Casterman. C’était une époque où les linéaires n’étaient pas encore engorgés de mangas. Une époque où le public ne connaissait pas encore vraiment les multiples visages de cette bande dessinée venue d’Asie. Une époque où chaque titre inconnu devenait le Graal ultime pour les quelques fans dans l’hexagone. Depuis, la situation a bien changé. Vingt années ou presque se sont écoulées. Les fans ont évolué, mais la série d’Hiroaki Samura a su rester la même. Toujours aussi prenante et passionnante à lire. Ce numéro 30 conclut en beauté cette série fleuve.

Peu de manga ont su garder leur public durant toutes ces longues années. Les fans de la première heure ont grandi et ceux qui ont attrapé le train en marche également. Seul petit changement notable, une jaquette entoure maintenant cette dernière édition. En effet, en 1995, Casterman éditait ses mangas « adulte » avec une simple couverture un peu plus rigide faisant penser à un gros livre de poche. Aujourd’hui, ce format n’est plus envisageable et l’éditeur fait évoluer sa présentation sans perturber les premiers lecteurs. Ce changement minime permet de garder ses rayonnages homogènes. Un bon point pour les collectionneurs ayant suivi cette série dès le départ.

Voici donc le trentième et ultime tome de « l’Habitant de l’infini ». Au tout début, nous suivions les aventures de Manji, ce samouraï errant bien décidé à occire un millier de racailles pour expier ses propres crimes : avoir tué à cent reprises. Mais Manji n’est pas un être ordinaire, il est immortel. Un ver s’est introduit dans son corps et le régénère au fur et à mesure des combats. Bien des années ont passé. Entre-temps, il s’est acoquiné avec une jeune guerrière : Lin, devenue elle aussi immortelle. Il a traversé les époques en trucidant à tour de bras. On aurait pu croire qu’une histoire de vengeance, où le héros est de surcroit immortel et dont l’issue des combats est hautement prévisible, enleverait tout suspens et intérêt pour la série. Eh bien non ! Manji, cet assassin torturé a su conquérir un large public. Le scénario, même s’il met principalement en avant les affrontements, se renouvelle sans cesse et évolue au fil des épisodes. La construction narrative et la mise en scène des batailles montrent toute la virtuosité de Hiroaki Samura à tenir le lecteur en haleine. C’est en focalisant notre attention sur le vécu de ses adversaires et le contexte du Japon de l’époque que l’auteur maintient notre curiosité. Du coup, ces trente volumes en deviennent passionnants de bout en bout. Et même si, en ce début de tome 30, on s’éloigne un peu de Manji, on revient toujours au personnage. Mais tout cela, je vous le laisse découvrir dans ce dernier combat épique opposant la guerrière Makie à Giichi. Le sang gicle, les corps sont tranchés, empalés, découpés… Les membres tombent sans lâcher leurs armes. Le Mugaïryû n’est plus que l’ombre de lui même et n’arrive pas à contrer cette jeune femme déterminée, malgré la tuberculose qui semble la ronger de l’intérieur.

Le dessin de Samura a su rester dynamique jusqu’au bout. Il manie toujours le crayon et la plume avec une dextérité peu courante en manga. Le graphisme des histoires de samouraïs visant un public adulte est généralement dynamique et noir, tels ceux de  Sampei Shirato (« Kamui Den ») ou Gôseki Kojima (« Lone Wolf and Cub »). « L’Habitant de l’infini » n’échappe pas à la règle, mais y ajoute une dimension supplémentaire : la finesse. Du coup, ses représentations sont limpides et les cases s’enchaînent les unes par rapport aux autres avec une grande épure. Samura a su créer son propre style, clair, dynamique et violent,  tout en restant sobre et garder une lisibilité optimale. Du grand art du début à la fin.

Comme toute œuvre que l’on suit pendant des années, on est triste que cela s’achève. Mais justement, il est extrêmement dur de clôturer une telle saga et ce trentième et ultime volume de « L’Habitant de l’infini » met un vrai point final à l’aventure de Manji, qui restera pour toujours immortel. Ne cherchez pas d’explication sur la provenance de ce vers miraculeux parasitant le jeune samouraï,  là n’est pas le propos. Plutôt que de continuer indéfiniment l’aventure, Hiroaki Samura nous offre une fin digne et ouverte pour son héros. Si vous avez suivi Manji jusque-là, vous apprécierez sûrement ce dernier volume. Si vous n’avez pas commencé, il est temps de rattraper le retard.

Gwenaël JACQUET

« L’Habitant de l’infini » T30 par Hiroaki Samura.
Éditions Casterman (10,95€) – ISBN : 9782203062092

© Hiroaki Samura / Kodansha Ltd., Tokyo

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