« San Mao, le petit vagabond » par Zhang Leping

« Trois cheveux », voilà le sobriquet de ce petit vagabond venu de chine. Véritable patrimoine de la bande dessinée, ces strips sont édités pour la première fois en France. Autant le patrimoine japonais est exploité depuis pas mal d’années, autant on ne sait toujours pas grand chose de la situation de la bande dessinée chinoise. Pourtant, « San Mao » était un véritable best-seller dans son pays d’origine. Quasiment muette, cette bande dessinée arrive enfin chez nous grâce aux éditions Fei, 80 ans après leur parution initiale.

Sous le crayon de Zhang Leping, ce petit vagabond déambule dans le Shanghai des années 1930, puis dans celui de l’époque de la guerre avec le Japon. Magie de la bande dessinée, il traverse toutes ces époques sans grandir et reflète, encore aujourd’hui, la misère qui peut régner en Chine.

Divisé en deux époques, ce pavé de plus de 400 pages ne reprend qu’une infime partie des strips mettant en scène ce petit bonhomme bien chétif. Moins d’un quart de la production de Zhang Leping y est présenté car il a commencé à le dessiner dés 1935. Ici, nous avons les bandes de 1946 à 1949. Chronologiquement, la seconde partie du livre, « San Mao à l’armée », se déroule avant « Le Petit vagabond ». Mais c’est peut-être mieux ainsi. Il est en effet, plus facile pour le public occidental de s’habituer à voir vivre ce garçonnet, sans immédiatement penser à une propagande à la solde du pouvoir militaire.

Les planches d’origine sont ici remontées pour tenir dans ce livre présenté à l’italienne, à raison d’une saynète par page. L’illettrisme étant encore courant en Chine au milieu du siècle dernier, il était logique de réduire au maximum l’utilisation des idéogrammes. San Mao ne parle pas, tout comme les autres protagonistes. Seuls quelques écriteaux renseignent sur le lieu ou la situation. L’éditeur a eu la bonne idée de les garder tel quel et de tout traduire hors cases. Et pourtant, même muettes, certaines histoires semblent dénuées de sens pour nos yeux et notre esprit français, quand d’autres semblent encore tellement actuelles.

Tout au long du livre, San Mao se serre littéralement la ceinture, souvent une simple corde, pour ne pas avoir à gaspiller le riz tellement précieux qu’il vient finalement de trouver. Et le contraste avec la réalité est cru : dans une des histoires suivantes, un homme d’affaires engloutit son repas et réajuste sa ceinture de cuir pour mieux digérer. Dans une autre scène, un Chinois de classe moyenne se bouche le nez au passage de San Mao et nettoie son costume qu’il a osé frôler d’un peu trop près. Cases suivantes, il est pourtant tout content de se réfugier sous la natte de paille que le petit vagabond a déployée entre deux arbustes et qui leur servira d’abris d’infortune le temps d’une averse. Qui est le plus malheureux au final ? Les strips s’enchaînent et les histoires se suivent afin de montrer avec acharnement le dénuement le plus complet de cet antihéros. Le malheur s’abat toujours sur lui, même lorsqu’il trouvera une famille d’accueil. Celle-ci devra finalement l’abandonner lorsque leur maison partira en fumée. Le sort s’acharne sur ceux qui sont dans la misère et les petits déboires de San Mao servent de prétexte à rire jaune, si je peux me permettre ce jeu de mots un peu facile.

Véritable institution en Chine, « San Mao » était quasiment inconnu en Europe avant l’édition de ces quelques strips. Par exemple, « L’Histoire mondiale de la bande dessinée » de Pierre Horay,, parue dans les années 1980, fait totalement l’impasse sur cette période de la bande dessinée chinoise. Il faut dire que ce pays y est traité en une seule page assez pauvre en renseignements et ne faisait que l’apologie de la bande dessinée d’action, en vogue au moment de la parution. Il y a pourtant eu un film adaptant « San Mao, le petit vagabond » projeté une première fois en France, en 1949, lors du festival de Cannes. En Chine, ce long métrage a fait l’objet de deux fins différentes. La première assez tragique n’existe plus aujourd’hui et fut très brièvement projeté en Asie. Dans la seconde, San Mao s’engage dans les jeunesses communistes et trouve ainsi un bonheur bien mérité. Cette retouche fut demandée in extremis par les membres de la République populaire de Chine, le nouveau parti qui venait d’arriver au pouvoir juste au moment de la finalisation du film. C’est cette version qui sera en fin de compte diffusée au public français en 1981. Il aura fallu 32 ans pour qu’il arrive réellement dans l’hexagone. Dans sa préface, Nicolat Finet, spécialiste des cultures asiatiques, revient sur cette diffusion tardive en présence de l’acteur de San Mao ayant pour le coup bien grandi. Lors de ce long avant-propos, il explique clairement le contexte de l’époque et les différentes périodes de « San Mao ». Un texte très instructif qu’il faut absolument lire avant de se plonger dans la lecture de ce pavé indispensable pour approcher la culture chinoise. Je ne vais donc pas vous refaire l’histoire de Zhang Leping, ce texte extrêmement documenté raconte la vie de cet auteur bien mieux que je ne pourrais jamais le faire.

Un petit bout du patrimoine de la bande dessinée chinoise arrive donc chez nous avec cet épais recueil. En plus, c’est dans une superbe édition à l’italienne avec une couverture cartonnée recouverte de papier embossée et aux couleurs rouge flamboyant. Les strips intérieurs sont particulièrement bien restaurés et imprimés d’un bleu foncé rappelant furieusement celui de BDzoom.com. Du coup, il nous était impossible de faire l’impasse sur ce chef-d’œuvre qui, malheureusement, décrit encore parfois des situations bien trop actuelles.

Gwenaël JACQUET

« San Mao, le petit vagabond » par Zhang Leping
Éditions Fei (33 €) – ISBN : 978-2359660982

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