« Lunes vénitiennes » par Lele Vianello

Le dernier album de Lele Vianello est sorti récemment chez Mosquito. Conte fantastique, passerelle entre deux époques, ce récit nous plonge dans une Venise en noir et blanc où de célèbres personnages ayant marqué le passé de la Cité des Doges viennent hanter le présent d’un cambrioleur du XXe siècle via de mystérieux fantômes…

Depuis 2011, les éditions Mosquito éditent le travail de Lele Vianello (sont déjà sortis « Cubana », réalisé avec Guido Fuga, et « Dick Turpin »). Cet artiste vénitien né en 1951 rencontra Hugo Pratt au début des années 70, à Malamocco, lui montrant ses dessins et recevant de précieux conseils de celui qu’il admirait tant et dont le style l’avait si fortement influencé. De fil en aiguille, les deux hommes devinrent amis, et Vianello finit même par devenir son assistant à partir des « Scorpions du désert », en compagnie de son complice Guido Fuga (si vous voulez en savoir plus sur le sujet, je vous conseille de consulter l’ouvrage « Je me souviens de Pratt » paru l’année dernière chez le même éditeur). Ce qu’il y a d’intéressant dans le travail de Vianello, c’est que si son style est indubitablement imprégné de celui de Pratt, il ne cherche néanmoins pas à singer le maître. Certes, on retrouvera çà et là, de manière assez récurrente, certains motifs symptomatiques de l’univers graphique prattien (lune présente sans tenir compte de la logique de l’angle de vue, quasi symbolique, ou mouettes scandant l’espace de la case) ainsi que la mise en place des noirs, en à-plats, de manière franche au sein d’un traité en lignes épurées. Mais le dessin en lui-même est propre à Vianello, avec de nombreux éléments stylistiques se différenciant de ceux de Pratt, notamment dans certaines libertés de traits. C’est en tout cas bien plus personnel que les dessins quasiment décalqués de Wazem lorsqu’il reprit « Les Scorpions du désert »… Car si le style de Vianello a été engendré par des années passées à dessiner des éléments de cases des bandes dessinées de son ami Hugo, faisant de lui un artiste irrémédiablement marqué par cette belle aventure artistique, son œuvre propre n’est pas pour autant une décalcomanie, et contrairement à ceux qui veulent imiter Pratt sans aucune légitimité, il faut considérer ici le travail d’un des seuls véritables héritiers graphiques du grand dessinateur – avec Fuga – sans qu’il y ait la moindre question bâtarde à se poser. C’est une continuité, et non une copie. Vianello et Fuga auraient dû être les seuls à pouvoir légitimement continuer les œuvres de Pratt une fois ce dernier disparu, car ils y ont eux-mêmes très concrètement participé du vivant de l’auteur, avec l’auteur, en accord total avec l’auteur. Au lieu de cela, « on » a préféré aller chercher des gens qui n’avaient rien à voir avec Pratt pour de sombres raisons de profit permettant de spolier l’œuvre d’Hugo en écartant tous ceux qui avaient été ses proches… Mais ceci est une autre histoire… Revenons à « Lunes vénitiennes ».

« Lunes vénitiennes » est comme un hommage à Pratt : on y trouve Venise, l’Histoire, l’ésotérisme, l’imaginaire, sans oublier ce cambrioleur portant un masque et qui n’aurait pas déplu à l’As de Pique… C’est une aventure courte à laquelle nous convie Vianello, où il rend aussi hommage à sa ville natale, car n’oublions pas qu’encore aujourd’hui celui-ci vit au Lido de Venise, et que l’homme est bien sûr imprégné de la magie et de l’histoire de cette ville qu’il a toujours connue. Dans « Lunes vénitiennes », deux époques se font écho par le truchement d’un élément surnaturel. À Venise, grâce à l’intervention malencontreuse d’un petit cambrioleur, trois fantômes surgissent d’un miroir en 1939, mais ces mystérieuses apparitions trouvent racine en 1778, alors que le Comte de Cagliostro rencontre Casanova dans la Cité des Doges. Franc-maçonnerie du passé se confronte alors au fascisme montant de cette Italie aux portes de la guerre, et notre malheureux cambrioleur doit se sortir d’une situation rocambolesque où surnaturel et politique se mêlent à son destin. Vianello mène son aventure à un rythme soutenu, en profitant au passage pour nous offrir quelques belles images de sa ville dans des noir et blanc inspirés. « Lunes vénitiennes » n’entend pas nous plonger dans de grandes considérations ni une histoire complexe : on y retrouve au contraire le vent de l’aventure la plus simple, nous conviant à un divertissement de bon aloi qui ne souhaite que nous redonner ce sentiment que beaucoup ont perdu mais qui a animé et fait évoluer la bande dessinée du XXe siècle dans des espaces narratifs évidents et excitants. Ne cherchez pas l’héritage de Pratt dans les pirouettes mercantiles pratiquées par ceux qui ont fait main basse sur son œuvre existante et la déclinent pour des raisons inavouables : cet héritage est ici et pas ailleurs, dans les albums de Vianello édités par Mosquito.

 

Cecil McKINLEY

« Lunes vénitiennes » par Lele Vianello

Mosquito (13,00€) – ISBN : 978-2-35283-265-2

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