Tibet (1ère partie), les brimades

Grâce à l’amitié qu’il leur portait, les sympathiques éditions cannoises Le Gang ont eu l’opportunité d’éditer la dernière perle de Gilbert Gascard, dit Tibet : « La Rage au c?ur ». Et ce troisième album d’« Aldo Remy » paraît enfin aujourd’hui, neuf mois après le décès prématuré (le 3 janvier 2010 à Roquebrune-sur-Argens) de ce dessinateur que les « esthètes » du 9e art ont bien trop souvent mésestimé !

Pourtant Tibet, né le 29 octobre 1931, a influencé nombre de dessinateurs aussi estimables qu’estimés et les dix-sept pages d’hommages (dus à Achdé, Batem, Serge Carrère, Dany, Alain Dodier, Ptiluc, Serge Fino, Olivier Grenson, Maëster, Georges Ramaïoli, Yves Urbain, Frank Brichau…) qui accompagnent les trois mille exemplaires de cette première édition sont bien là pour le prouver…

Avec les cocasses (més)aventures dramatiques d’« Aldo Remy », un aussi athlétique que comique « homme à louer » qui vend ses services au premier venu, Tibet a réutilisé son habituel trait semi-réaliste pour changer de cœur de cible ; prouvant ainsi, à ses détracteurs, qu’il était capable de se renouveler, après plus d’un un demi-siècle de « Ric Hochet » et de « Chick Bill » réalisés pour les éditions Le Lombard. Il semblait même y retrouver une certaine jeunesse et une verve inhabituelle, en s’adressant à ce lectorat plus adulte : d’ailleurs, dans cet ultime épisode, la compagne du héros, un type sympathique mais quand même un peu mal dégrossi, se montre plus souvent dénudée qu’habillée ; et c’est peut-être l’une des raisons qui ont poussé les éditions Glénat à en abandonner la publication, alors qu’elles l’avaient intégrée dans « Paris-Bruxelles » (un label plutôt axé « jeunesse » qui sent bon la bande dessinée franco-belge d’antan), sans trop faire d’effort pour sa promotion !

Il faut en effet préciser, qu’alors que cette série était certainement celle qui lui ressemblait le plus -celle où il se sentait complètement libre-, les deux premiers tomes d’« Aldo Remy » n’ont pas recueilli un accueil très enthousiaste de la part des lecteurs. Ce fut aussi le cas quand Tibet présenta son projet aux gens du Lombard : ces derniers, quelque peu surpris, se demandaient bien pourquoi, d’un seul coup, sans qu’il ne demande rien à personne, le vénérable Marseillais (émigré très tôt, en 1936, avec sa famille, dans un quartier populaire de Bruxelles) se mettait à réaliser une bande dessinée, plus personnelle, qui lui rappelait ses modestes origines ? Il est vrai que la série, située dans un secteur assez pauvre où tout le monde se connaît et se tutoie (les mauvais garçons comme les honnêtes lurons), se veut sans prétention et ressemble vraiment beaucoup à son auteur amateur de jeux de mots vaseux balancés avec bonhomie. Peut-être que, tout simplement, Tibet en avait un peu marre d’alterner, en moyenne, un « Ric Hochet » et un « Chick Bill » tous les ans ? Et peut-être, aussi, en s’amusant avec des personnages qui n’hésitent pas à coucher ensemble (ce qu’on lui avait interdit de montrer, pendant des décennies, dans le journal Tintin), voulait-il, enfin, se démarquer de la lourde influence d’Hergé qu’il a subie à ses débuts, et même, indirectement, pendant toute sa carrière ?

Quoi qu’il en soit, Le Lombard va refuser « Aldo Remy » et Tibet, en désespoir de cause, le présente alors à Paul Herman : le jovial et érudit porte-parole des éditions Glénat en Belgique. Évidemment, ce dernier sautera sur cette opportunité inespérée de débaucher un auteur « historique » de la concurrence…

Il n’est pas question, dans cet article, de raconter en détail la vie de Tibet(1) (il faudrait bien plus que ces deux « Coin du patrimoine » pour cela), mais d’évoquer, brièvement, son parcours professionnel en évoquant, surtout, le plaisir qu’il avait à exercer son métier, sans oublier de mentionner les nombreuses brimades qu’il a dû subir et qui l’ont, peut-être, amené à créer cette dernière œuvre : « un truc qu’Hergé n’aurait pas apprécié, mais tant pis ! ».

Tibet n’avait donc pas cinq ans lorsque sa famille émigre en Belgique et à peine dix lorsqu’elle s’installe au centre de Bruxelles. Six ans plus tard, en 1947, il débute comme assistant animateur aux studios bruxellois dirigés par les graphistes Tenas et Rali.
« C’est sous mon vrai nom, Gilbert Gascard, que j’y suis entré, mais on m’a pourtant toujours appelé Tibet ! C’est mon frère aîné -de 18 mois- qui en est à l’origine, ayant ainsi transformé mon prénom car il prononçait plus facilement ‘ti-’bet que Gilbert. Quand j’ai quitté l’école vers l’âge de seize ans, j’avais essayé de vendre mes dessins et mes premières bandes dessinées. On me les refusait systématiquement parce que ce n’était pas au point et quelqu’un d’intelligent m’a alors conseillé de travailler comme apprenti dans un studio de dessin. J’ai eu la chance d’entrer dans cette entreprise où les auteurs faisaient aussi de la bande dessinée : et ils m’ont appris les rudiments du métier.Ils ont eu, ensuite, l’opportunité de créer Mickey Magazine (un périodique belge mettant en scène les personnages de l’univers Disney, lancé en 1950, soit deux ans avant la renaissance du Journal de Mickey français, ndlr) et ils sont devenus, alors, officiellement, les studios Walt Disney de Bruxelles. Moi, je gommais les pages des autres, je leur faisais leurs courses, je balayais les bureaux… ; et, petit à petit, j’ai commencé à réaliser du lettrage, à noircir les masses sombres des dessins et à collaborer de plus en plus aux travaux commandés. J’y suis resté pendant deux ans et ce n’est qu’après que j’ai pu, enfin, commencer à vivre de mon travail de dessinateur. » (2)

C’est ainsi que le jeune Tibet collabore à Mickey Magazine et qu’il fait, dans ces studios, une rencontre déterminante pour la suite de sa carrière : celle du journaliste et écrivain André-Paul Duchâteau, avec lequel il se lie d’amitié : «alors qu’il n’avait que seize ans, il était déjà scénariste pour Tenas et Rali, mes patrons du studio (pour des séries publiées dans Bravo, de 1947 à 1950, pour une aventure de « Mickey » intitulée « Les Mystères de la Tour Eiffel » -sur une idée du jeune Tibet- qui parût dans Mickey Magazine en 1950,

ou pour « Le Triangle de feu » publié dans Spirou, en 1952, des aventures de pirates où Tibet prêtait ses traits au personnage principal ; ndlr) ! Il avait aussi publié un roman policier et cela m’impressionnait beaucoup, à l’époque. Il était même devenu le rédacteur en chef adjoint de Mickey Magazine, alors que moi, je commençais juste à faire mes histoires tout seul (dont « Vendredi 13 », réalisé entre 1946 et 1947) ! ».

En effet, dès 1947, Tibet réalise quelques illustrations qu’il signe Coq pour Plein Jeu, puis, en 1949, pour l’hebdomadaire Héroïc-Albums : un magazine qui accueillait déjà des dessinateurs qui allaient devenir célèbres comme Maurice Tillieux, Fred Funcken, Greg, Albert Weinberg ou François Craenhals qu’il n’hésite pas à aider pour l’encrage d’un épisode de son « Karan ». C’est aussi dans ce journal belge que Tibet scénarise « La Patrouille des panthères » dessinée par Tenas et Rali, en 1949, participant même, quelque fois, à l’encrage de cette courte série. Autant dire que lorsque Tibet va s’affranchir, dès l’année suivante (au n°47 du 22 novembre), en entreprenant son premier héros personnel dont il va aussi assumer les textes, c’est au grand dam de ses employeurs qui ne voient guère cette indépendance d’un très bon œil !

Cette série met en scène un privé coriace, tendance « Série Noire », du nom de « Dave O’Flynn »(3). Il vivra sept épisodes traités dans un style assez réaliste (repris, en 1979, en deux albums en noir et blanc, épuisés depuis belle lurette, aux éditions Chlorophylle), jusqu’en 1952, tandis que Tibet collabore également à Wismeyer Magazine, une revue éditée par l’importateur des voitures Chevrolet (avec « Les Aventures de Pitou reporter », en 1950, où il essaye de se libérer du style Disney qu’il pratiquait jusqu’alors).

Puis, à la fin de cette année, Tibet frappe à la porte du Lombard, pour patienter avant le rendez-vous qu’il avait pris aux éditions Dupuis (il espérait travailler au journal Spirou qui publiait André Franquin, l’un des plus célèbres dessinateurs de « Spirou » et le futur créateur de « Gaston » : un auteur qu’il admirait mais qu’il ne connaissait pas encore personnellement). Il est aussitôt engagé et devient maquettiste-illustrateur au studio de dessin du journal Tintin, succédant ainsi à Bob De Moor et à François Craenhals pour réaliser nombre de petits dessins, de culs-de-lampe, de publicités et autres illustrations diverses.

Tibet en profite alors pour créer la première histoire complète en plusieurs planches parue dans ce périodique (quatre pages au n°39 du 26 septembre 1951), sur un scénario non signé de son compère André-Paul Duchâteau : les aventures de « Jeanjean et Jiji » dans « Yoyo s’est évadé ». Il enchaîne ensuite avec divers personnages éphémères comme « La Patrouille des sangliers » (bande verticale publicitaire, en mars 1952) ou « Titi et son chien Tutu » (en septembre 1952).

Auparavant, toujours avec André-Paul Duchâteau qui lui écrit un premier scénario (encore non crédité), il participe aussi au sommaire du journal flamand Ons Volkske, avec « De Avonturen van Koenraad » (« Les Aventures de Conrad ») : une bande humoristico-chevaleresque, publiée du 9 août 1951 au 25 octobre 1951, qui sera aussi sa première bande dessinée à suivre publiée.

C’est d’ailleurs pour cette même revue (et dans son équivalent francophone « Chez Nous – Junior ») que Tibet entreprend les aventures de « Chick Bill en Arizona », publiées dès le n°1 du 30 avril 1953. Destiné, au départ, à un très jeune public, ce western humoristique met en scène, outre le cow-boy Chick Bill, l’Indien Petit Caniche, le shérif Dog Bull et son souffre-douleur Kid Ordinn : des personnages à tête d’animaux que, progressivement, Tibet va humaniser.

Et dès le quatrième épisode (« Kid Ordinn le rebelle »), les héros vont prendre les visages qu’on leur connaît aujourd’hui : « c’est Raymond Leblanc, le directeur-fondateur des éditions du Lombard, qui m’avait commandé cela, en 1952. Il avait même fait faire des essais à d’autres dessinateurs comme Weinberg ou Craenhals, car il voulait des bandes dessinées pour les tout-petits afin de concurrencer Le Journal de Mickey ! Il était emballé par mon projet que j’avais dessiné dans le style proche de celui de Disney que j’avais alors. Mais il devait avoir l’aval d’Hergé, le créateur de « Tintin », qui était alors le directeur artistique du journal. Ce dernier a trouvé cette série peu crédible, prédisant que cela ne marcherait jamais ! Je suis rentré chez moi en pleurant et j’ai laissé tomber… » Manifestement, le coup était dur !

« Un an plus tard, alors que j’effectuais mon service militaire, Leblanc m’a écrit pour m’annoncer qu’il sortait un nouveau journal sur lequel Hergé n’aurait aucune autorité et qu’il souhaitait y publier « Chick Bill », à condition que je sois capable de dessiner deux planches par semaine ; et j’ai fait cela pendant des années et des années, prenant à l’occasion des collaborateurs car j’avais du mal à m’en sortir tout seul. C’est comme cela que j’ai eu recours à Maurice Rosy (en 1955) ou à René Goscinny, le futur scénariste d« Astérix », qui était l’un de mes proches amis (sur « La Bonne mine de Dog Bull », en 1957). C’est surtout lorsque la série est passée également dans l’hebdomadaire Tintin que je lui ai demandé de me donner des idées pour « Chick Bill ». Nous étions d’accord sur le fait que si l’une de ses propositions me plaisait, je la lui achèterais et que je l’exploiterais moi-même. En fait, il m’a écrit quelques canevas sur lesquels j’ai rajouté gags et dialogues : j’aurais mieux fait de l’engager comme scénariste à part entière ! Je savais qu’il avait du talent, mais je me demandais si cela collait bien avec l’esprit et l’humour du journal Tintin ; il a d’ailleurs prouvé que son style parodique était plus à sa place dans Pilote ! »

Tout en continuant cette série dans Chez Nous Junior(4) et dans sa version flamande Ons Volkske, Tibet dessine donc d’autres histoires de « Chick Bill », puis de plus brèves avec « Kid Ordinn » à partir de 1967 (intitulées « Kidordinneries »), dans l’hebdomadaire Tintin : « André Franquin m’avait présenté Greg ; et ce dernier m’a aussi écrit de nombreux canevas, également à partir de 1957, pour cet amusant western où j’ai multiplié les jeux de mots ! ». Son ami André-Paul Duchâteau lui donnera aussi un coup de main pour les scénarios de la série « Chick Bill »(de 1964 à 1971) et l’ensemble finit par composer un véritable petit théâtre de comédies sur fond d’Ouest américain, lequel compte, aujourd’hui, soixante-dix albums, presque tous réunis en vingt intégrales (numérotées de 1 à 19, auxquels s’ajoute un n° 0, reprenant les premiers épisodes animaliers) au Lombard.

Mais que de regrets, d’occasions de perdues et de brimades qu’a dû subir cet homme finalement assez angoissé. que l’on a toujours pressé à travailler énormément et dont les comédies, par trop burlesques, étaient souvent jugées « vulgaires » ; et quand cela venait de la part de quelqu’un comme Hergé (qui l’engagea quand même dans son studio, pendant seulement quinze jours, en juin 1952), on peut facilement comprendre que cela devait être assez pesant ! Tibet aura cependant bien pris son temps pour se libérer de ces différentes contraintes qu’on lui imposait et oser une toute petite infidélité au Lombard en créant, à la fin de sa vie, cet iconoclaste « Aldo Remy » qui aurait pu aussi se prénommer Georges… Cela n’aurait-il pas été une juste et amusante vengeance ?

Gilles RATIER, avec Christophe Léchopier (dit « Bichop ») à la technique.

(1) Il suffit, pour ce faire, de consulter l’excellent livre que Patrick Gaumer lui a consacré aux éditions Le Lombard : « Tibet : la fureur de rire », en septembre 2000 (qui nous a bien servi pour l’iconographie de cet article) ; ou encore son autobiographie « Qui fait peur à Maman ? », publié aux éditions L’Esprit des Péninsules, en février 2007 : un recueil de ses souvenirs de jeunesse (sans aucun dessin), préfacé par son ami le chanteur Salvatore Adamo. Cette chronique douce-amère empreinte de pudeur, de nostalgie et d’humour révèle, en une suite de courts chapitres, ce que furent véritablement son enfance et son adolescence dans ce quartier pauvre du centre de Bruxelles. Il était situé tout près de la petite rue du Bon-Secours où figure, désormais, une fresque murale avec « Ric Hochet » et il y vivait au milieu de gens fraternels et dignes, toujours de bonne humeur en dépit des difficultés, et qui faisaient vraiment tout pour essayer de s’en sortir : des valeurs un peu oubliées aujourd’hui et que l’on retrouve transposées telles quelles dans « Aldo Rémy » !

(2) Tous les témoignages de Tibet reproduits ici proviennent d’interviews réalisées par Gilles Ratier, au festival de Mandelieu, en avril 2004 (et en présence de Turk et de Dany), lesquelles furent publiés dans le quotidien L’Écho du Centre, en octobre de la même année.

(3) Fernand Cheneval, le patron des Héroïc-Albums, malgré sa largesse d’esprit, conseilla à Tibet de mettre un peu d’eau dans son whisky, tellement cet ancêtre de « Ric Hochet » avait des allures franchement vulgaires : et, une fois plus, voilà notre Tibet brimé !

(4) Scénarisé par Greg, l’épisode « Le Sixième desperado » est publié dans Chez Nous Junior et Ons Volkske, en1963. Il ne sera repris en album qu’en 1979, aux éditions Le Lombard, amputé des quatorze premières pages (dont nous vous en montrons deux dans cet article) : Tibet s’étant résolu à résumer le début de l’intrigue en une seule et unique case !!! Et hop !, une brimade de plus !

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7 réponses à Tibet (1ère partie), les brimades

  1. gdblog dit :

    Merci pour ce bel article sur Tibet, auteur un peu trop méconnu en France!

  2. Anonyme dit :

    Trés beau dossier concernant un Grand du 9ème art.
    Je découvre d’ailleurs ces planches inconnues du « sixième desperado » qui donnent envie d’ailleurs de toutes les connaître (à bon entendeur…).
    Pour Aldo Remi, il est certain que c’est une série qui aurait demandé de s’installer dans le temps.
    Dans l’ensemble, que de travaux de Tibet nous sont encore inconnus… il y a là un énorme travail éditorial à réaliser…

    • Bdzoom dit :

      Merci pour vos compliments ! Vous pourrez trouver 2 autres planches du « Sixième desperado » dans l’excellent livre que Patrick Gaumer a consacré à Tibet aux éditions Le Lombard !

      Cordialement

      Gilles Ratier

  3. HUE François dit :

    Bravo, très bon dossier sur TIBET. Il était temps de rendre hommage à ce grand dessinateur. Ayant collaboré à HOP 17 et aux CAHIERS DE LA BD 40,j’ai gardé de magnifiques souvenirs de mes rencontres avec TIBET. J’attends avec impatience la sortie de cet ouvrage. Et , quand pourrons nous voir la parution d’une intégrale des histoires de JUNIOR / LE CLUB DES PEURS DE RIEN…?? HUE François.

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