La revanche d’une « refusée » : Catherine Meurisse !

Cela fait maintenant presque 10 ans que les éditions Futuropolis se sont associées avec le Musée du Louvre pour nous proposer des albums variés et toujours intrigants. Le principe étant que le musée laisse carte blanche à un dessinateur pour parler de ses collections, d’une œuvre ou du lieu en lui-même. Le partenariat s’agrandit maintenant avec le Musée d’Orsay. Le premier album de cette nouvelle collaboration nous est offert par Catherine Meurisse.

Olympia passe son temps libre au cinéma en compagnie de son ami joueur de fifre. Elle rêve de faire du cinéma, mais elle ne décroche que des rôles de figuration, tous les grands rôles féminins sont dévolus à l’omnipotente Vénus. La tension entre les deux jeunes femmes s’accentue lorsque Vénus ensorcelle Romain, un figurant dont Olympia est amoureuse.

La dissemblance entre les jeunes femmes s’opère jusqu’à leur milieu d’origine, Olympia fait partie du Salon des Refusés et Vénus vient du très officiel Salon de peinture et de sculpture.

Cette lutte de classe est menée tambour battant par Catherine Meurisse. L’humour des dialogues et des situations n’a d’égal que l’érudition gourmande qu’elle nous fait partager avec bonheur. Catherine Meurisse transforme le Musée d’Orsay en immense studio de tournage qui au lieu de représenter des films, réalise les œuvres de la collection permanente de ce musée. Le dessin libre de Catherine nous transmet son énergie à la lecture de cet album vif, pétillant, parfait.

Catherine Meurisse.

Catherine, votre album vient de sortir, mais vous avez pu le présenter au festival d’Angoulême, vous avez déjà eu des retours des lecteurs ?

Oui, les quelques premiers lecteurs m’ont assuré avoir passé un très bon moment, qu’ils aient compris toutes les références à la peinture et au cinéma, ou non.

Je suis soulagée, car c’était mon but : faire un album bourré d’allusions et néanmoins compréhensible sans bagage culturel particulier.

On m’a dit aussi qu’Olympia me ressemblait… Je ne sais pas ce que je dois en conclure, vu qu’Olympia se balade à poil dans tout l’album…En parcourant votre biographie, on apprend que vous dessiniez très tôt, puisque vous aviez remporté le concours scolaire de la BD d’Angoulême quand vous étiez au lycée ; puis vous avez suivi des études de lettres avant d’entrer à la l’École nationale supérieure des Arts graphiques Estienne et à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs. Comment avez-vous rencontré ces arts ? 

Comme beaucoup de dessinateurs, je dessine depuis que je suis enfant, mais n’ai jamais songé une seconde à faire du dessin mon métier. J’aimais la littérature, j’ai donc fait des études de lettres modernes à l’université et ai continué de dessiner pour les copains, en attendant qu’un miracle arrive.

Il est survenu lorsque, à 19 ans, j’ai visité l’École Estienne et vu les travaux des élèves de la section illustration : réunion de l’image et du texte, l’illustration correspondait exactement à ce que je voulais faire. J’étais enfin mûre pour quitter la fac et m’orienter vers les arts appliqués. Mes études littéraires n’ont jamais cessé de me venir en aide dans mon cursus en écoles d’art et dans mon métier de dessinatrice.

Preparation pour la page 11 de « Moderne Olympia ».

Votre premier ouvrage publié fut l’illustration de la « Causerie sur Delacroix par Alexandre Dumas », on retrouve cette oscillation entre littérature et dessin. Puis est venu « Mes hommes de lettres ». Ce furent des commandes ou vous avez démarché les éditeurs ?

« Causerie sur Delacroix » est mon diplôme de fin d’études aux Arts déco, « Mes hommes de lettres » et « Le Pont des arts » sont des albums nés d’une nécessité personnelle de réunir mes deux principaux centres d’intérêt : littérature et peinture.

C’est en fournissant quelques pages de BD sur les fabliaux du Moyen-Âge pour la revue Capsule cosmique, dirigée par Gwen de Bonneval en 2006, que m’est venue l’idée de réaliser « Mes hommes de lettres ». Gwen était par ailleurs directeur de collection chez Sarbacane, le projet s’est donc naturellement développé chez cet éditeur. « Le Pont des arts », sorte de second tome de « Mes hommes de lettres » a été également hébergé, quatre ans plus tard, chez Sarbacane.

Extrait de « Mes hommes de lettres ».

« Moderne Olympia » est une commande, que j’ai mis du temps à m’approprier. Pas facile d’oublier la présence, dans son dos, d’un grand musée, même si on vous dit que vous avez carte blanche.

Comment est né cet album ?

C’est Sébastien Gnaedig, éditeur de Futuropolis, qui m’a sollicitée, à l’époque où j’achevais « Le Pont des arts ». J’ai accepté d’inaugurer la collection avec Orsay, consciente qu’il me faudrait m’éloigner de l’angle didactique qui caractérisait mes albums précédents. Ce pari ne me déplaisait pas.

Pour les albums autour du Louvre, les dessinateurs pouvaient le visiter les jours de fermeture. Avez-vous eu ce privilège qui fait rêver plus d’une personne ? Quels souvenirs en gardez-vous ?

Je n’ai rien fait d’exceptionnel à Orsay, car, dès que j’ai trouvé mon sujet, au détour d’une balade dans le musée, je suis rentrée en courant chez moi pour ne plus jamais quitter ma table à dessin ! Tout était quasiment prêt dans ma tête, et il s’agissait à présent de tout dérouler, de tout orchestrer sur le papier, ce qui est une tâche affreusement rude.

Étudiante, j’ai été agente de surveillance au Louvre et à Orsay, je connais donc bien les lieux depuis longtemps, les œuvres, les bâtiments, les coulisses, les codes de sécurité… J’ai passé plusieurs étés à surveiller des salles les jours de fermeture, à loucher sur les toiles, lire les cartels, faire des croquis… Ces souvenirs de jeunesse m’ont servi.

Ex-libris pour les librairies BDfugue.

Vous transformez, pour « Moderne Olympia », le Musée d’Orsay en un Hollywood sur Seine. Comment vous est venue cette idée ?

C’est en observant la verrière du hall principal du musée, qui donne accès aux étages via des escaliers et des escalators, que m’est venue l’idée de faire une comédie musicale à Orsay.

En effet, on peut voir les silhouettes des visiteurs se découper en ombres chinoises sur cette façade composée de vitres et de fer, dont l’architecture peut évoquer (dans la tête d’une dessinatrice) les balcons en fer de New York. J’ai fait un rapprochement avec l’affiche du film « West Side Story », et comme, dans ce même hall, se font face les tableaux académiques, du salon officiel, et les tableaux impressionnistes, du salon des refusés, mes deux clans étaient tout trouvés. Les Jets et les Sharks, les Capulet et les Montaigu, allaient devenir les Officiels et les Refusés.Par ailleurs, je me souvenais d’une exposition vue à Orsay en 2010 sur le peintre Gérôme, peintre pompier s’il en est. Certaines de ses toiles ressemblent à des péplums, les cadrages ou les attitudes des personnages semblent sortis de « Ben Hur », de « Cléopâtre », ou de films muets… C’est très étonnant.

À la lecture de vous ouvrages, nous avons l’impression que la période artistique de la fin du 19e et le début du 20e vous tient particulièrement à cœur ?

Oui, j’aime le 19e et le début du 20e siècle, sans doute parce que j’aime la littérature de cette époque. C’est une période où les peintres savaient écrire (Delacroix) et les écrivains dessiner (Hugo, Baudelaire, les surréalistes…), où la littérature parle de peinture (Proust, Huysmans, Apollinaire…), c’est la fin d’un siècle complexe  (le 19e) et la naissance d’un grand bordel (le 20e). Le 19e siècle est aussi le grand siècle des illustrateurs : Gustave Doré, Granville, Gavarni, Daumier…

À propos d’illustrateurs, vos reportages vous ont permis de rencontrer Tomi Ungerer et Quentin Blake. Cela a du être un beau moment pour vous ?

Oui, ces rencontres ont été importantes, Ungerer et Blake étant mes idoles (avec Sempé). Deux figures majeures de l’histoire du livre et de l’illustration, deux personnalités très différentes, semblables à leurs dessins. Il y a chez Tomi Ungerer quelque chose de féroce qui surgit à chaque coin de phrase et une espièglerie charmante, très anglaise, chez Quentin Blake. Pour moi, ces deux illustrateurs ne sont rien de moins que des génies.

Vous travaillez aussi pour la presse et êtes une « pilière » de Charlie hebdo. Vous pouvez nous raconter votre arrivée à la rédaction de ce journal ?

C’est en gagnant un prix de dessin à l’École Estienne en 2001 que j’ai rencontré des dessinateurs de presse, en l’occurrence Tignous et Jul, qui m’ont invitée à montrer mon travail à la rédaction de Charlie hebdo.

J’y ai fait une sorte de stage pendant deux mois, ravie et terrifiée à la fois d’être assise entre Gébé et Cabu. J’ai tenu à finir mes études avant de me présenter de nouveau à la rédaction en 2005 et ai été embauchée. C’est seulement à ce moment-là que j’ai commencé à me dire que j’étais peut-être faite pour ce métier…

Justement comment travaille-t-on pour le dessin de presse ? Quand un sujet d’actualité vous interpelle, l’idée pour une illustration vient tout de suite ou vous tournez autour avant de trouver le dessin juste ?

Recherche pour la page 29 de « Moderne Olympia ».

À Charlie hebdo, la réactivité est de rigueur, nous travaillons vite. Nous sommes libres de traiter le sujet de notre choix ou d’illustrer le travail d’un journaliste. La colère est souvent une bonne source d’inspiration : un sujet d’actualité qui nous fait sursauter peut donner un bon dessin, si on arrive à transformer la colère en satire ou en gag.

   Pour les reportages que vous effectuez pour Charlie hebdo les sujets sont des demandes de la rédaction ou vous venez avec vos propositions ?

Les dessinateurs de Charlie sont tout-terrains, nous sommes censés savoir faire du dessin politique, de société, d’humour, de l’illustration, du reportage, des portraits, du tricot… Il nous est possible d’accompagner un journaliste en reportage, comme de proposer un sujet nous-mêmes et de partir en excursion seul.

   Comment est choisie la couverture de Charlie hebdo ? C’est le plus tenace qui gagne ?

La couverture est choisie par tout le monde, et en cas de désaccord au sein de l’équipe, ce sont les directeurs de rédaction et de publication, Riss et Charb, qui décident. Nous avons pour principe d’élire le dessin qui colle le plus à l’actualité, mais surtout qui nous fait le plus rire.Quand il y a un doute, chacun retourne à sa place et planche de nouveau. Il arrive parfois, mais c’est rare, que l’un d’entre nous trouve une idée, et qu’un autre dessinateur l’exécute (l’idée, pas son collègue).

En plus de vos dessins et illustrations pour la presse, vous travaillez sur d’autres projets ?

Actuellement, j’ai le projet de ne pas avoir de projets… Faire des albums, en plus de dessiner dans la presse à plein temps, est une activité jouissive, mais plutôt accaparante.

« Savoir-vivre ou mourir », un manuel pour devenir une femme du monde en 24 heures, vient d’être réédité en une version augmentée, mais une question posée par ce livre reste en suspens. Avez-vous retrouvé votre pince à moules ?

Je l’ai retrouvée, mais je ne peux pas vous dire où, ce serait un outrage aux bonnes mœurs.

Ah ben bravo, vous allez faire pleurer Nadine.

Brigh BARBER

Recherches iconographiques et mise en pages : Gilles Ratier

Tous nos remerciements impressionnistes à Catherine Meurisse.

« Moderne Olympia »

Éditions Futuropolis (17 €) — ISBN : 978-2-7548-0976-4

« Savoir-vivre ou mourir : comment devenir une femme du monde en 24 heures »

Éditions Les Échappés (16 €) — ISBN : 978-2-3576-6070-0

Catherine Meurisse a illustré le dernier article de Cavanna. Nous l’intégrons à cet entretien en sa mémoire.

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