« Midnight Nation » par Gary Frank et J. M. Straczynski

« Midnight Nation » est la création dont Straczynski est le plus fier. Rien que pour cela, elle mérite qu’on s’y arrête, bien sûr, mais lorsqu’on commence à la parcourir et que l’on connaît les raisons pour lesquelles elle a été créée, cette œuvre prend également une dimension toute particulière pour le lecteur… « Midnight Nation » n’est pas seulement une très belle série fantastique, elle est aussi une œuvre sachant parler à ce qui est enfoui en chacun d’entre nous et cherchant à déclencher un sursaut d’humanité.

« Midnight Nation », série se déployant sur 12 numéros et un hors-série (« Midnight Nation » ½, pour le magazine Wizard), a été éditée aux États-Unis chez Top Cow entre octobre 2000 et juillet 2002, à un rythme de parution parfois irrégulier. En France, elle parut chez Semic d’abord en 6 fascicules (de 2001 à 2002) puis en trois albums (en 2003). Indisponible depuis longtemps, elle méritait bien une réédition, et c’est un immense plaisir que de pouvoir la relire aujourd’hui dans un unique et bel album reprenant l’intégralité de ses épisodes. « Midnight Nation » n’aurait pu être qu’une œuvre fantastique, du moins l’aurait-elle sûrement été sous la plume d’autres scénaristes qui auraient choisi la facilité et ne seraient pas allé plus loin que le simple road movie lorgnant vers l’horreur en accumulant les combats. Mais avec Straczynski, cette histoire de flic cherchant à récupérer son âme devient tout autre chose, quête plus existentielle qu’initiatique et message adressé directement au lecteur afin de faire résonner en lui les valeurs fondamentales que nous devrions tous prendre bien plus en compte dans notre vie de tous les jours… Le périple du héros n’est pas une aventure surnaturelle mais bien une allégorie de ce qui pétrit notre quotidien, notre condition humaine, souvent malgré nous, par la force des choses. « Midnight Nation » nous apprend à agir plutôt qu’à subir, et à ne pas accepter ce qu’il est si facile de nommer une fatalité contre laquelle on ne pourrait rien afin de ne pas réagir contre ce qui nous mène pourtant à notre perte, individuellement et globalement. Bienvenue dans la métaphore…

David Grey est inspecteur de police à Los Angeles. Il prend son métier tellement à cœur qu’il finit par délaisser sa vie personnelle et son couple. Mais un jour, il est abattu en pleine rue et se retrouve dans un entre-deux où personne ne peut le voir ni l’entendre : ni vivant ni mort, on lui a tout simplement volé son âme. Dans cette autre dimension, il rencontre la belle et énigmatique Laurel qui s’avère être son guide afin de récupérer son âme. Pour cela, tous deux vont devoir marcher de Los Angeles à New York afin de rencontrer celui qui est à la tête des « Marcheurs », êtres monstrueux dont David fera partie s’il n’atteint pas son but avant un an. Mais l’inspecteur Grey n’est pas le seul a être dans cet entre-deux, devenu invisible aux yeux de tous : il y a aussi les laissés-pour-compte, les parias, les miséreux, les sans-abris, ceux que la vie a fait basculer « de l’autre côté » et que les gens ne veulent plus regarder alors qu’ils sont pourtant bien là, parmi nous, au coin d’une rue, sur un banc ou sur un bout de trottoir… Et c’est bien là le point névralgique de cette œuvre. L’entre-deux où est coincé David n’est pas une dimension fantastique, c’est la métaphore. Métaphore du regard qu’on ne veut plus porter sur ceux qui sont sortis de la norme, la plupart du temps sans le vouloir, plongeant dans la déchéance et l’humiliation. Métaphore de notre égoïsme, de notre lâcheté, de notre manque de compassion et de réelle prise en compte de ce qui nous entoure, de ce que la société a rejeté et de ce qu’un système plus ancré dans le profit, l’apparence et la superficialité que l’altruisme engendre de pauvreté, de misère. Tout l’inacceptable que certains ont fini par accepter, parce que « c’est comme ça ». À cet aveuglement, à ce repli sur soi, à cette solution de facilité qui permet de garder bonne conscience tout en laissant son prochain sur le bas-côté de l’existence, « Midnight Nation » répond par une réflexion sur le don de soi, l’ouverture d’esprit, la compassion, le pardon, et… l’amour, tout simplement. Dans sa postface, Straczynski dévoile les raisons pour lesquelles il a créé « Midnight Nation ». Des raisons profondes, bouleversantes, inhérentes à un parcours de vie qui a été jalonné par des drames personnels. Son témoignage est aussi sincère que poignant, et donne à cette œuvre toute sa dimension. Je ne sais pas si je devrais vous conseiller ça (et de toute façon vous faites comme vous voulez), mais j’ai lu cette postface avant de relire ce comic que je n’avais pourtant pas oublié, et cela change définitivement la nature de cette lecture. Et cela redonne du sens à ce fameux « humanisme de Straczynski » qui n’était devenu qu’un gimmick dans la bouche de beaucoup de ceux qui parlent de ce si beau scénariste.

 

Mais cet humanisme n’est pas la seule richesse de « Midnight Nation ». Il y a énormément de subtilités et de nuances tout au long de la série. Ainsi, le voyage de David et Laurel devient le révélateur d’une multitude de parcours humains et de l’état de la société à l’aube du XXIe siècle, et non une quête personnelle archétypale où le héros serait central. De même, la notion de « héros » s’avère friable, car même si David Grey reste le protagoniste principal de l’histoire, un glissement s’opère petit à petit vers Laurel, qui devient bien autre chose qu’une compagne d’aventure ou qu’un second couteau sexy servant de faire-valoir : progressivement, un grand trouble et une réelle affection émergent envers elle au fur et à mesure que le récit se déploie, jusqu’à en faire un personnage extrêmement emblématique et touchant, exprimant des éléments de tragédie d’une rare intensité. Autre paramètre important, la métaphore où évolue David ne cesse jamais d’être ce qu’elle est : miraculeusement, Straczynski réussit à maintenir cette dimension comme étant un espace moral plutôt que fantastique ; elle reste envers et contre tout plus symbolique que surnaturelle, ne nous faisant pas basculer ailleurs, et on y croit. Enfin, le récit de Straczynski bénéficie du dessin sublime de l’artiste anglais Gary Frank. En France, on ne parle pas assez de Gary Frank. On ne le publie pas assez. On ne loue pas assez son talent. Son trait ultra précis engendre des images à la fois réalistes et sensuelles, souvent troublantes. Sa manière d’exprimer les regards rend ses personnages véritablement humains. Et son dessin fourmillant de détails, de traits hachurés ou non, reste d’une très grande lisibilité, ne perdant jamais en puissance. Le spectacle est total. La réédition intégrale de « Midnight Nation » est donc une belle surprise, rendant justice à un scénariste profond et à un artiste superbe.

Cecil McKINLEY

« Midnight Nation » par Gary Frank et J. M. Straczynski

Delcourt (27,95€) – ISBN : 978-2-7560-4194-0

Galerie

Les commentaires sont fermés.