« Wet Moon » T1 par Atsushi Kaneko

Le plus américain des dessinateurs japonais revient pour une série noire assez schizophrénique. Après le déjanté « Bambi » et l’énigmatique « Soil », Atsushi Kaneko ne change pas totalement de registre : il excelle encore et toujours dans le traitement du noir et blanc, avec un trait net et précis. Tout ce qu’il faut pour réaliser un polar noir et énigmatique.

Atsushi Kaneko est un dessinateur à part dans la production japonaise. Il travaille seul, contrairement à ses collègues qui ont pléthore d’assistants interchangeables. Du coup, son trait est toujours le même, que ce soit pour les personnages, les décors, les fonds et les objets alentour. Une rigueur rare dans le manga. Mais en plus, il a choisi un traitement très clair de l’image, composé de pleins et de déliés réalisés de manière très traditionnelle, au pinceau et a la plume. Du coup, son style est plutôt à comparer à celui de certains auteurs indépendants américains comme Charles Burns (« Black Hole »), Daniel Clowes (« Ghost World ») ou encore Dave Stevens (« Rocketeer »).

Extrait de « Supertrouble » par Paul Pop

Il arrive souvent qu’on le compare également à Paul Pope (« Batman Année 100 »), ce qui pour moi est une aberration, car même si l’univers des deux auteurs est déjanté, ils sont graphiquement assez éloignés l’un de l’autre. Kaneko ayant un trait lisse et propre, contrastant avec le monde de folie qu’il décrit. Alors que Paul Pope a un trait un peu plus vivant et dynamique, voir délibérément « sale » par moment. Néanmoins, il y a  peut-être eu une influence de cet auteur américain, puisqu’il a travaillé pour Kodansha (« Supertrouble »), en 1995, alors qu’il n’était encore qu’un très jeune auteur peu reconnu dans son pays.

Un superbe traitement à l'ancienne pour l'introduction couleur. Cette dominance rouge vif ressort sur cette alternance de noir très sombre et d’aplats gris.

Pour revenir à Atsushi Kaneko, celui-ci a un trait extrêmement léché ou le noir et le blanc sont saturés afin de rendre l’atmosphère encore plus dense. Dans « Wet Moon » (1), cela se sent encore plus. À première vue, le scénario se présente comme un simple polar bien noir, avec sa dose de massacres et d’enquêtes. L’action se situe au Japon, aux alentours des années 1960. La conquête de la lune vient de commencer, les Russes ont dépassé les Américains et ont foulé en premier ce satellite. Le Japon se préparerait à en faire de même. Au milieu de tout ce remue-ménage, Sata est un jeune inspecteur de police aussi irréprochable que tenace. Il est à la poursuite d’une jeune femme soupçonnée d’avoir démembré son collègue de travail, un brillant ingénieur travaillant sur un projet secret. C’est lors de la première poursuite avec cette secrétaire que Sata s’évanouira, frappé par une force encore mystérieuse lui ayant logé un morceau de métal dans le cerveau. La cicatrice est encore bien visible sur son front et cela expliquerait ses pertes de mémoire à répétition. La suite l’entraînera dans la corruption, le trafic clandestin et autres jeux un peu louches orchestrés par ses collègues ripous. Même si ces pratiques répugnent ce policier exemplaire, sa soif de résoudre les énigmes, qui entourent les affaires dont il a la charge, sera finalement la plus forte.

« Wet Moon » c’est vraiment un mélange entre le monde déjanté de « Bambi » et les énigmes de « Soil ». Atsushi Kaneko est au sommet de son art avec ce récit. Dans « Bambi », le récit punk, part dans tous les sens pour finalement retrouver un semblant de cohérence au dernier tome, une vraie saga poste apocalyptique. Dans « Soil », les énigmes du départ, totalement irrationnelles dans ce village ou le calme règne, finissent également par trouver une explication (pas forcément logique) à l’apparition de ces montagnes de sel ou aux disparitions incongrues. Kaneko arrive toujours à retomber sur ses pattes d’une manière élégante et agréable. Il en sera sûrement de même dans ce récit assez court, en seulement trois tomes. Cette fois-ci, l’enquête policière est résolument noire. Les meurtres sont ignobles, les victimes éventrées, les tripes à l’air, saucissonnées sur une chaise dans une posture de soumission dérangeante. Quand en plus, la principale suspecte que poursuit l’inspecteur ressemble à une gravure de mode et que l’action se situe dans une station balnéaire huppée – mais soumise à la corruption -, on est à fond dans le classique revisité. Comme dans tout bon polar, l’enquête est présentée de manière décousue, avec ses flash-back et ses explications distillées au fil de l’album. Une vraie construction digne des meilleurs romans noirs. Tout y est pourtant narré de manière claire. Les faits s’enchaînent sans embrouiller le lecteur. On sait qui est la coupable présumée. On sait qu’elle a par deux fois échappé à notre valeureux inspecteur. Mais ce que l’on ne sait pas, c’est sur quoi elle travaillait. Pourquoi cette cicatrice sur le front  ? Comment est arrivé ce bout de métal logé dans le cerveau de Sata ? Pourquoi ses collègues sont-ils venus fouiller chez lui en douce ? Que recherchent-ils ? Que cachait le valeureux commandant Komatsu qui est malheureusement décédé en service, alors que Sata était encore dans le coma ? Etc. Atsushi Kaneko prend un malin plaisir à nous embrouiller en même temps que son héros qui, au final, n’y comprend plus rien.

« Wet Moon » est un petit bijou, à la fois scénaristique et graphique. C’est peut-être le manga qui pourrait réconcilier les derniers irréductibles qui n’arrivent vraiment pas à accrocher à ces images venues d’Asie. Bien sûr, s’ils n’aiment pas les polars, c’est peine perdue pour eux.

Gwenaël JACQUET

 

« Wet Moon » T1 par Atsushi Kaneko
Éditions Casterman (8,50 €) – ISBN : 9782203081482.

(1) À ne pas confondre avec la série « Wet Moon » de l’américain Ross Campbell. C’est une série en six volumes noir et blanc, se passant à notre époque dans le Sud des États-Unis. Elle raconte la vie un peu désabusée d’un groupe de jeunes filles se cherchant sexuellement et intellectuellement. Les personnages sont hétéroclites- punk, handicapé, gothique, noir, blanc, asiatique… -, le panel cru et réaliste d’une société contemporaine qui ne sait pas où elle va. À découvrir également dès qu’un éditeur français aura le courage de l’éditer.

© by KANEKO Atsushi / Enterbrain

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