William Vance dans Femmes d’Aujourd’hui (1ère partie)

Les éditions Dargaud poursuivent, sans trop de tapage ou de publicité, la publication de leur collection « Tout W. Vance » : le douzième volume, qui consiste en la troisième partie de l’intégrale des aventures de « Ramíro » venant juste de paraître.

Son principal intérêt, contrairement aux deux précédents volumes qui se contentaient de reprendre les albums publiés tels quels chez cet éditeur, c’est qu’il propose, aussi, une partie des versions originales parues dans l’hebdomadaire féminin Femmes d’Aujourd’hui, entre 1978 à 1982 : les planches 11 à 38 des « Yeux du Guadiana » (première partie de « Qui es-tu Wisigoth ? », avec deux pages inédites en introduction). Elles se rajoutent aux autres interprétations données, sous une autre forme, dans les albums Dargaud « Ils étaient cinq », « Les Otages » et « Qui es-tu Wisigoth ? », publiés entre 1983 et 1989 : d’où l’impression de lire des bouts d’histoires qui se répètent et ne se terminent jamais…
Il faut dire aussi que si ces pages sont graphiquement superbes, le scénario est, par ailleurs, assez laborieux : William Vance n’ayant jamais réussi à s’imposer, sur « Ramíro », comme un grand narrateur ; même avec les six premières histoires scénarisées avec l’aide de son ami Jacques Stoquart, qu’il avait connu par l’intermédiaire de René Follet (Stoquart ayant écrit, pour ce dernier, la série « Ivan Zourine »)…(1) D’autant plus que les nombreux changements entre la publication dans Femmes d’Aujourd’hui et les albums, qui ne sont pas toujours du meilleur effet, ne facilitent guère la compréhension de ces aventures très documentées qui se déroulent en Ségovie (dans la Castille espagnole), à la fin du XIIème siècle : il y a même de quoi y perdre son latin.

Si les deux épisodes contenus dans le premier volume de cette « intégrale » de « Ramíro » (tome 10 de la collection « Tout W. Vance ») avaient également été remaniés pour leur parution en albums chez Dargaud (en 1977 et en 1981), ils ne l’avaient pas été aussi profondément que les récits suivants : en effet, dans « Le Bâtard » (quarante-deux planches parues en cinq chapitres, à raison de deux pages par semaine, du n°1514 du 8 mai 1974 au n°1536 du 9 octobre 1974) et « Le Charlatan » (quarante-deux planches parues en cinq chapitres, à raison de deux pages par semaine, du n°1538 du 23 octobre 1974 au n°1561 du 2 avril 1975), on n’avait seulement eu droit à de nouvelles couleurs et au rajout de quelques dessins supplémentaires ou modifiés…

Cela commence sérieusement à se compliquer avec le cycle « Mission pour Compostelle » publié en deux parties dans Femmes d’Aujourd’hui  : « L’Inconnue du puy », (quarante-trois planches et une annonce pleine page publiées, à raison d’une page par semaine -au verso de laquelle William Vance montrait le chemin que le héros empruntait, documents photographiques ou croquis didactiques à l’appui-, du n°1586 du 23 septembre 1975 au n°1629 du 21 juillet 1976) et « Piège à Santiago » (trente-neuf planches -dont seules les 27ème, 29ème, 31ème et 39ème sont publiées en couleurs- et une annonce pleine page publiées du n°1629 du 21 juillet 1976 au n°1649 du 21 décembre 1976).

Là, pour la reprise de ces histoires en quatre albums chez Dargaud, tout est redessiné et remis en page avec de nouvelles couleurs : les trente-huit pages de l’ouvrage « Traquenard à Conques » (publié en 1977) correspondant aux vingt-trois premières de « L’Inconnue du puy » et les quarante pages de l’ouvrage « Le Secret du Breton » (publié en 1979) correspondant, quant à elles, aux vingt dernières de cet épisode ; les trente-sept et vingt-neuf planches que contiennent les albums « Les Gardiens du Bierzo » (1980) et « Tonnerre sur la Galice » s’approchant plus ou moins de ce qui était condensé dans « Piège à Santiago ».
Puisque la collection s’appelle « Tout W. Vance », vu les bouleversements subis par ces variantes, il aurait déjà été bon de rééditer aussi l’intégralité de la première version (avant la compilation des albums dans le tome 11) : mais bon, les aléas et priorités éditoriales ont fait loi !

Où cela devient vraiment un véritable foutoir, c’est que lorsque William Vance décide de reprendre entièrement le scénario, en même temps qu’il emménage en Espagne (pour des raisons principalement fiscales), le dessinateur se lance dans un nouveau récit communément appelé « Le Cycle des Wisigoths » qu’il remania complètement pour la publication en album, qui s’étala de 1983 à 1989 ; le dernier paru proposant même, principalement, de l’inédit, auquel devait aussi se rajouter l’équivalent d’un autre album qui n’est, en fait, jamais paru.

Dans le détail, dans Femmes d’Aujourd’hui, ce cycle se composait de deux épisodes. Le premier (« Le Trésor des Wisigoths ») comportait cinquante-six planches qui ont été publiées, à raison d’une par semaine (du n°44 du 26 octobre 1977 au n°47 du 21 novembre 1978) et qui firent l’objet de deux albums, en 1983 : « Ils étaient cinq » (trente-sept planches partiellement remaniées et entièrement recolorées) et « Les Otages » (quarante-quatre pages correspondant aux vingt dernières planches et aux dix premières du second récit : « Qui es-tu, Wisigoth ? »), auxquelles étaient rajoutés de nombreux dessins supplémentaires.
« Qui es-tu, Wisigoth ? » totalisait, quant à lui, trente-huit planches publiées, à raison d’un page par semaine, du n°20 du 12 mai 1981 au n°5 du 2 février1982 ; et un album qui n’en présentait que la première partie (« Les Yeux du Guadiana », paru en 1989) se dotait de dix-huit planches inédites (que l’on retrouve en introduction de l’intégrale proposée aujourd’hui), d’un résumé en cinq pages d’« Ils étaient cinq » et des « Otages », et de la transformation des planches onze à dix-neuf, parues dans Femmes d’Aujourd’hui, en vingt-trois planches totalement refaites : vous suivez toujours ?

Heureusement, le meilleur est à venir puisque le tome 13 de la collection « Tout W. Vance » doit reprendre l’ultime aventure de « Ramíro » qui, elle, n’a jamais été reprise en album et où William Vance fait preuve, une fois de plus, de sa maestria graphique : « La Louve d’Arnac », soixante-quatre planches publiées, à raison d’un page par semaine, du n°6 du 9 février 1982 au n°17 du 26 avril 1983.(2)


Mais pourquoi Vance a-t-il donc redessiné les aventures de « Ramíro » pour la publication en album, et pourquoi, plus on avance dans le temps, plus les remaniements sont nombreux ? « L’explication est simple : durant les dernières années de ma collaboration avec Femmes d’Aujourd’hui, les histoires de « Ramíro » étaient publiées à raison d’une page par semaine et, par conséquence, le déroulement de l’histoire était très condensé. Cela m’a obligé à un remaniement complet pour la parution en album qui nécessite un rythme plus lent. Le fait que la rédaction de Femmes d’Aujourd’hui ait décidé de ne plus passer qu’une planche par numéro a été également la raison pour laquelle j’ai finalement décidé de stopper ma collaboration avec cet hebdomadaire… » (3)

Pourtant, l’un des premiers travaux pour la bande dessinée du Flamand William Van Cutsem, dit Vance, né à Anderlecht (Bruxelles), le 8 septembre 1935, a consisté, en 1961, en une collaboration avec Dino Attanasio sur « Bob Morane », série publiée dans Femmes d’Aujourd’hui. Et le futur dessinateur de « XIII » va même réaliser une grande partie de sa prolifique carrière dans ce journal belge, mais très bien diffusé en France, créé à la Libération par le Hollandais Jan Meeuwissen (également responsable de la création de Bravo !)(4).
En effet, durant trente ans, à raison de trois planches par semaine -puis plus que deux, une et une demi-, cet hebdomadaire, destiné à un public féminin, va publier de nombreuses bandes dessinées d’Edmond-François Calvo (« Moustache et Trottinette »), Jen Trubert (« Cric et Crac », « Le Chevalier Printemps »,  Mousse et Boule »…), Robert Moreau (« Trompette »), Jesús Blasco…, et bien sûr « Bob Morane », au milieu d’articles sur la mode et de recettes de cuisine…  : « en 1961, Lucien Meys (qui, à l’époque, exécutait les crayonnés de « Bob Morane » et de « Modeste et Pompon » pour Dino Attanasio) me contacta pour travailler dans l’atelier de ce dernier. Là, j’ai réalisé les crayonnés de l’épisode « Le Collier de Civa », une aventure de « Bob Morane », ainsi que la mise à l’encre des décors. Cette histoire a aussi représenté les premiers essais de coloriage de ma femme : Petra. »

William Vance travaillait seulement depuis trois mois dans cet atelier quand Attanasio commença à avoir des difficultés avec le créateur du personnage, le romancier Henri Vernes, et il dut chercher un autre engagement. Ce fut au journal Tintin, où il réalisa, dans un premier temps, des illustrations de contes et nouvelles : « je m’y suis présenté moi-même. D’abord, j’ai été au journal Spirou mais, hélas, mon contact n’était pas là. Finalement, je suis allé chez Tintin où je connaissais Évany, un grand monsieur que j’avais rencontré à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles (Vance y avait suivi des cours pendant trois ans, de 1950 à 1953) et qui m’avait conseillé de me présenter chez Tintin. Fin 1961, j’ai été présenté à Marcel Dehaye, le rédacteur en chef de l’époque, lequel m’a mis à l’essai en me commandant une illustration… ».

Ensuite, suivront une pléiade d’histoires complètes surtout scénarisées par Yves Duval(5) (de 1962 à 1967), les aventures du lieutenant de marine « Howard Flynn » toujours avec Yves Duval (de 1964 à 1969), le western « Ringo » (dont Vance écrit les premiers et derniers longs récits, en 1965 et en 1977, englobant une reprise scénaristique de Jacques Acar en 1966 et d’Yves Duval en 1970), les enquêtes de « Bruno Brazil » écrites par Greg (de 1967 à 1983) et son autre saga maritime (« Bruce J. Hawker », dont le premier épisode paraît dans Femmes d’Aujourd’hui, en 1976(6)). Ces bandes dessinées ont été pratiquement toutes reprises dans la collection « Tout W. Vance » des éditions Dargaud ou aux éditions du Lombard, à l’exception d’un récit complet de cinq planches sur la piraterie, dont les textes étaient dus à Jean-Luc Vernal : « Le Dieppois », publié dans le n°36 de Super Tintin, en 1987…

Gilles RATIER, avec l’aide de Gwenaël JACQUET pour la technique


(1) L’épique collaboration entre William Vance et Jacques Stoquart est évoquée dans le passionnant livre que Marie Moinard a consacré à ce scénariste : « Jacques Stoquart : sur les pas d’un scénariste », aux éditions Des ronds dans l’O, en 2008.

(2) Ce douzième tome de « Tout W. Vance » annonce un autre épisode (« La Tour d’Arnac ») qui serait aussi paru dans Femmes d’Aujourd’hui, en 1983. Or, « La Louve d’Arnac » est bien le dernier « Ramíro » a être publié dans cet hebdomadaire féminin : ce mystère sera certainement aisé à éclaircir puisque cette longue histoire y a fait l’objet de deux parties distinctes, même s’il n’y a pas eu d’interruption (trente-quatre pages pour la première et vingt-neuf et demi pour la deuxième).

(3) Extraits d’une interview réalisée par Gilles Ratier, en janvier 1992, pour le n°56 de Hop ! (paru au 1er trimestre 1993), consacré à William Vance. La bibliographie très détaillée qu’il contient apporte bien d’autres précisions sur les notables différences entre la version album des « Ramíro » et celle de leur pré-publication dans Femmes d’Aujourd’hui.

(4) Pour en savoir plus sur les bandes dessinées publiées par Femmes d’Aujourd’hui, consulter les articles de Dominique Thura sur l’excellent site pressibus.org d’Alain Beyrand : http://www.pressibus.org/bd/fa/indexfr.html.

(5) D’autres récits complets didactiques de quatre planches, scénarisés par Yves Duval et illustrés par William Vance, parurent aussi dans le journal Record des éditions Bayard ; ceci par l’intermédiaire des éditions du Lombard qui avaient fait signer un contrat d’exclusivité au jeune dessinateur (pratique courante à l’époque). Ces cinq histoires (« Charles de Baatz-Castelmore d’Artagnan » au n°26 de février 1964, « Demain c’est Noël » au n°36 de décembre 1964, « Robin des bois » au n°41 de mai 1965, « Verdun » au n°57 de septembre 1966 et « Opération Girafe » au n°69 de septembre 1967) n’ont pas été reprises en album dans la collection « Tout W. Vance », contrairement à toutes celles pré-publiées dans Tintin. Pour en savoir plus sur Yves Duval, voir « Le Coin du patrimoine » que nous lui avons consacré : http://bdzoom.com/spip.php?article3879.

(6) La version du premier « Bruce J. Hawker » (parue dans Femmes d’Aujourd’hui) est bien différente de celle proposée, ensuite, en album : on vous en reparle plus longuement la prochaine fois…

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