« Moby Dick : Livre premier » par Christophe Chabouté

Qui ne connaît pas « Moby Dick », l’un des plus fameux romans d’aventures maritimes, écrit par l’américain Herman Melville en 1851 ? Ce dernier y décrit, par le biais du jeune narrateur nommé Ismaël, la terrifiante et symbolique chasse à la « baleine blanche » (un cachalot) engagée contre vents et marées par le non moins inquiétant capitaine du Péquod, Achab. La force du style de Chabouté, tout de noirs et de blancs, emprunte ici avec maestria et sobriété la piste de ce voyage obsessionnel, à la tension et à la folie croissante. Et sous un ciel sombre, la couverture se « voile et se dévoile »…

Page de titre de la 1ère édition, 1851

llustration de "Moby-Dick" en 1892, par A. Burnham Shute

Influencé par certains grands auteurs de la période Romantique (dont Walter Scott, Washington Irving, Lord Byron et Mary Shelley), Melville fit initialement publier son roman à Londres en octobre 1851 sous le titre « The Whale (Le Cachalot) ». Mais, cette édition étant incomplète et le titre n’étant pas celui voulu, Melville choisira, lors de la parution américaine, en novembre de la même année, que l’ouvrage prit le nom complet de « Moby-Dick ; or, The Whale (Moby-Dick ou le Cachalot) ». L’on peut légitimement se demander d’où provient le nom curieux attribué par l’auteur à son animal aussi humain que monstrueux : il semblerait donc que le roman s’inspire notablement d’un fait tragique, le naufrage en 1820 du baleinier Essex, après avoir affronté un grand cachalot, à 3 700 kms au large des côtes de l’Amérique du Sud. L’un des marins survivants, Owen Chase, consigna cette aventure dans un livre qui parut en 1821.

Par ailleurs, Melville avait sans doute entendu parler de l’existence d’une baleine blanche, dans les années 1830, souvent aperçue à proximité de l’île chilienne de Mocha. Criblée de harpons, Mocha Dick attaquait régulièrement les baleiniers. Mais contrairement au drame de l’Essex, aucune allusion dans le roman ni dans la correspondance de l’auteur n’authentifie ouvertement cette référence.
Sur un plan métaphorique rejoignant la psychologie chromatique, la lutte entre Achab et Moby Dick symbolise celle, Biblique, du Bien contre le Mal. Or, les rapports peuvent s’inverser selon le point de vue soit du capitaine soit du cachalot. La couleur blanche de Moby Dick (référence au « gros poisson » du prophète Jonas, dont le nom traduit en araméen signifie précisément « Baleine ») connote sa pureté et son innocence, tandis qu’Achab, tout de noir vêtu, incarne le Mal et la soif de destruction ou de vengeance des Hommes…

Un visuel annonciateur...

7ème planche de "Moby Dick" par Chabouté (2013)

C’est dans ce canevas de codes et de références, liés aux peurs et aux dangers biens réels de l’univers marin, que s’ancrent (sic) le trait et la vision de Chabouté, auteur qui avait déjà abordé gréements et vents salés via de précédents albums (« Tout seul » en 2008 et « Terre-neuvas » en 2009). On pourra également comparer – et ce, dès la couverture – sa relecture du roman avec de précédentes adaptations en bande dessinée, dont celle de Will Eisner (Éditions USA, 1998), qui sera suivie de « Moby Dick » (deux tomes chez Delcourt en 2005 par Jean-Pierre Pécau et Zeljko Pahek ; transposition futuriste), de « Moby Dick » (un tome chez Casterman en 2007 par Jean Rouaud et Denis Deprez) et de la série « Achab » (4 tomes chez Glénat par Patrick Mallet entre 2007 et 2011). Autres comparaisons possibles dans leurs mises en abymes de la noirceur et du blanc : les remarquables versions de « Moby Dick » par Dino Battaglia (récit publié pour la première fois en 1967 dans le magazine italien Sergent Kirk : voir l’analyse de planche proposée par la cité BD d’Angoulême sur http://www.citebd.org/spip.php?article3944http://www.citebd.org/spip.php?article3944) et par Paul Gillon (un album chez Hachette en 1983 ; scénario de Jean Ollivier). Sans oublier naturellement, du côté filmique cette fois-ci, l’immanquable version de John Huston en 1956, qui fournira à Gregory Peck (incarnant Achab) l’un de ses rôles les plus impressionnants. Achab y demeure jusqu’à sa mort un Prométhée possédé par le désir de puissance, un « blasphémateur tentant de se hisser au niveau de Dieu sans aucuns problèmes de conscience » (Erick Maurel, extrait d’une critique du film en 2002 pour sa parution en DVD).

Achab T3 : Les Trois doublons, par Patrick Mallet (éd. Glénat, 2010)

Affiche américaine (J. Huston, 1956)

Pour son 1er plat de couverture, Chabouté adopte la posture d’un observateur à la fois qualifié et anonyme : son nom (inscrit dans un lettrage plus réduit qu’à l’accoutumée) accompagne la position de la vigie, silhouette sombre et fragile guettant en haut des mâts une apparition hypothétique venue des horizons embrumés. Le doigt tendu vers le hors-champ gauche, dans une perspective en contre-plongée inclinée, suggère un rapport d’ordre divin entre la mer (espace invisible) et le ciel, l’eau et les ondées, plusieurs masses et volumes plus ou moins réfractés et réfractaires dont l’Homme (Humanité), la voile (vent), le bois (navire) et les nuages (orage, Nature hostile) sont les ingrédients. De ce sombre univers, annoncé sous un angle biblique (le « Livre premier » en tant que tel, semblable à une Genèse), résonnent de sinistres présages placés en échos : voile noire, ciel bouché, toile d’araignée tissée par les cordages, câbles et filins, corps rendu à ses noirs aspects (la Mort mais aussi la solitude, l’amertume, la haine, la maladie et la disparition). Dans cette vision pessimiste surgissent assez ironiquement le nom de l’éditeur (Vents d’Ouest !) et le mince espoir de voir surgir le but ultime de l’expédition : la vigie désigne déjà la baleine/Léviathan, et l’affrontement est donc rendu inévitable.

En couverture figurent en conséquence et par excellence les trois angles initiaux installés par Melville : le roman d’aventure maritime, l’ouvrage philosophique et métaphysique (« La mer où chaque homme, comme dans un miroir se retrouve » ; p.48 de l’édition Folio de 1979) et, enfin, le documentaire sur la chasse à la baleine. Rappelons à ce dernier titre que l’histoire – romanesque – de Melville narre un univers autrefois bien réel et aujourd’hui devenu tout aussi mythique que réprouvé : vers 1840, sur la côte Nord-Est américaine (notamment sur l’île de Nantucket au large du Cap Cod), la pêche à la baleine connaissait son plein essor, et le commerce de l’huile (qui servait à l’éclairage, au chauffage et à la cuisine) était plus que florissant. Un moratoire international ne sera institué qu’en 1982, afin de prévenir la sauvegarde des cétacés (baleines, rorquals et cachalots), décimés jusque dans les années 1930 avec plus de 50 000 bêtes capturées par an.

Philippe TOMBLAINE

« Moby Dick : Livre premier » par Christophe Chabouté

Glénat/Vents d’Ouest (18,50 €) – ISBN : 978-2749307145

Galerie

Une réponse à « Moby Dick : Livre premier » par Christophe Chabouté

  1. Brigh Barber dit :

    Pour en revenir sur la série « Achab » de Patrick Mallet, il est intéressant de mettre en parallèle ce travail avec le film « Capitaine Achab » de Philippe Ramos.
    Ces deux œuvres sont sorties en même temps (2007) et racontent toutes deux la genèse d’Achab. Le film est en 5 chapitres et la série de Patrick était prévue en 5 tomes.
    Dommage que Glénat a décidé de la finaliser en 4 tomes.