« Diagnostics » par Lucas Varela et Diego Agrimbau

Parfois, au-delà de l’envie ou de la nécessité de créer une bande dessinée qui soit originale, certains auteurs ont voulu s’emparer de la grammaire du 9e art pour faire des codes de ce dernier l’un des éléments constitutifs de leur récit. Peu ont réussi à tirer de cet exercice de style une réelle création à la hauteur de leur aspiration, s’avérant au final décevante car n’ayant pas le courage ou la capacité d’aller jusqu’au bout du processus envisagé et n’engendrant donc qu’un semblant d’essai ou d’œuvre hybride là où l’on attendait une véritable expérience narrative. Avec « Diagnostics », Diego Agrimbau et Lucas Varela ont réussi ce challenge, nous proposant une vraie transfiguration du langage de la bande dessinée par sa sémantique devenue personnage de l’œuvre.

C’est dans le cadre d’une résidence à la Maison des Auteurs d’Angoulême que les Argentins Diego Agrimbau et Lucas Varela ont échafaudé un projet passionnant : créer un album constitué de six courts récits où les troubles mentaux des héroïnes seraient exprimés non pas de manière extérieure et classique, mais par les codes de la bande dessinée. Pour ce faire, ils n’ont pas décidé de traiter ces cas cliniques sous un angle global, mais d’explorer un genre particulier dans chacun des récits. Ainsi, les auteurs ont exploité divers thèmes tels que la science-fiction, le polar, l’étrange, l’expérimental, ou bien la chronique intimiste pour exprimer au mieux les pathologies abordées. L’atmosphère chromatique de l’album est lui aussi assez particulier, dans des déclinaisons de tons rompus en adéquation avec l’esprit clinique : éventails de grisés, de bleutés, où le rouge intervient par touches significatives, en écho, d’histoire en histoire. Seuls les premier et dernier récits sont exprimés en dehors de cette logique, respectivement dans une ambiance de tons rompus plus amplement déclinés et de jaunes et d’ocres alliés au gris. En ouverture de chaque histoire, une double page présente l’héroïne selon l’ancienne tradition des silhouettes de papier à découper, munie de languettes et accompagnée de ses vêtements et de différents éléments propres à son univers. Décidément, un album atypique…

 

Agnosie, claustrophobie, synesthésie, aphasie, akinétopsie et prosopagnosie sont les six pathologies abordées dans cet album. Agnosie (impossibilité de reconnaître les objets selon leurs qualités malgré des fonctions sensorielles intactes) : nous plongeons dans la perception d’Eva, la frontière entre représentation intérieure et monde extérieur se faisant poreuse, chevauchant parfois les cases, remettant en cause le lien entre sens des mots et signifiant dessiné. Claustrophobie (crainte morbide de rester dans des espaces fermés) : ici, c’est l’espace même de la case de bande dessinée qui oppresse Soledad, personnage de papier prisonnière du cadre, et par extension de la planche où va s’opérer une restructuration des cases dans des directions et dimensions différentes. Synesthésie (trouble de la perception des sensations) : Lola, experte légiste, a la capacité de visualiser les sons sur des scènes de crime, les onomatopées étant littéralement tangibles dans l’environnement des personnages (sans doute la plus grande réussite de l’album). Aphasie (trouble du langage qui perturbe l’utilisation des règles nécessaires pour la production et/ou la compréhension d’un message verbal) : Miranda ne sachant plus s’exprimer par la parole, ses mots ne se placent pas dans des phylactères mais prennent possession de tous les espaces de vie normalement dédiés à l’écriture (affiches, menus, objets de consommation, etc.). Akinétopsie (déficit de perception du mouvement d’un objet visuel) : tous les mouvements présents dans l’environnement de l’héroïne ne sont plus exprimés par les traits de vitesse ou découpés dans des suites de cases, mais dans l’espace même du dessin, en rouge, mettant à mal les espaces narratifs habituels de la bande dessinée. Prosopagnosie (incapacité à identifier un visage connu, même le sien dans un miroir) : le monde d’Olivia est bouleversé par une invasion extra-terrestre qui a pour conséquence que chaque visage est semblable, revêtant l’aspect du fameux smiley que l’on retrouve dans « Watchmen ».

 

Certes, on pourra rester un peu sur sa faim tant les récits sont courts et peu nombreux au vu de l’intérêt de cette expérience narrative. Mais ce « défaut » est aussi une qualité, car l’accumulation supplémentaire de récits reprenant ce processus s’avérerait redondante, et une plus grande longueur de chaque histoire engendrerait des systématismes ou des procédés répétitifs sans pertinence. Il faut donc parcourir l’album à sa juste mesure, une expérience narrative passionnante sachant rester dans la justesse de son propos et ne se servant pas de cette intention créatrice comme d’un filon opportuniste. La concision de l’album va même de pair avec l’expérience, entrouvrant des possibilités narratives nouvelles juste le temps nécessaire pour en tirer tout le sel sans qu’on sente à aucun moment une déclinaison abusive du procédé. Les auteurs échappent ainsi à une lassitude du processus qui garde toute sa saveur et son originalité, nous offrant de courts voyages vers un au-delà pourtant présent en nous s’il se déclarait, sans tentation de décliner gratuitement l’idée de départ pour en faire une machinerie complaisante. On pourra appeler ça la sobriété, la lucidité, ou tout simplement le talent. Quoi qu’il en soit, « Diagnostics » est un ouvrage courageux et inventif qui ose une expérimentation d’un très grand intérêt pour tous ceux qui se sentent concernés par la nature et le langage de ce 9e art si galvaudé. C’est assez rare pour qu’on le souligne, et me pousse tout naturellement à vous inviter à découvrir plus avant le catalogue des éditions Tanibis, un éditeur discret aux choix exigeants et courageux dont on devrait parler plus souvent.

Cecil McKINLEY

« Diagnostics » par Lucas Varela et Diego Agrimbau

Éditions Tanibis (17,00€) – ISBN : 978-2-84841-025-8

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