« Zombies T3 : Précis de décomposition » par Sophian Cholet et Olivier Peru

Annoncé depuis de nombreux mois, le 3e tome de la série « Zombies » était attendu impatiemment par une horde de lecteurs ayant déjà dévoré les opus suivants… Entretemps, ces derniers, devenus insatiables, avaient pu assister depuis octobre 2013 au lancement télévisuel de la 4e saison de « Walking Dead » sur la chaîne américaine AMC. Débutée en juin 2010 et riche de 4 tomes, la saga d’Olivier Peru et de Sophian Cholet a su amplement convaincre tout en sachant se démarquer de la prestigieuse série de comic books rivale. Ce premier cycle, désormais achevé, reprend certes les éléments clés du genre (une pandémie mondiale, des villes sinistrées, des communautés regroupées pour lutter) mais amène aussi les lecteurs à se questionner sans cesse sur le meilleur choix moral… et sur leurs propres instincts de survie !

Le choc de la case unique (planches 42 et 43 dans Zombies t.1)

Crayonné, encrage et mise en couleurs pour la planche 10 de Zombies t.2

Initiée en juin 2010 au sein de la nouvelle collection « Anticipation », pilotée par Jean-Luc Istin aux éditions Soleil, la série « Zombies » résulte de l’imaginaire du prolifique Olivier Peru, ce montpelliérain étant à la fois scénariste, romancier, illustrateur, storyboardeur et dessinateur BD. De son côté, c’est après avoir été repéré lors du Festival d’Angoulême de 2009 que Sophian Cholet – désormais devenu angoumoisin – sera associé à Peru par le directeur de collection. Les deux hommes vont dès lors réinvestir le genre horrifique du « survival », en s’inspirant et en rendant hommage aux grands classiques, entre films, séries télévisuelles, jeux vidéo, comics et jeux de rôle. Le zombie, de ce point de vue, s’éloigne de la conception originelle : loin d’être un simple revenant aux gestes lents (folklore Haïtien) ou un mort volontairement ressuscité par un sombre nécromancien, le zombie incarne désormais les peurs profondes des civilisations des XXe et XXIe siècles. Soit, dans un climat de psychose lié au nucléaire ou à une guerre biologique contaminatrice, le concept de l’humain bien vivant mais infecté par un virus (souvent par la morsure d’un autre zombie) attaquant son cerveau, lui faisant perdre toute humanité et le poussant à se nourrir de chair humaine. Pour une étude complète du sujet, nous renvoyons nos lecteurs au récent ouvrage « Zombies ! Une histoire illustrée des morts vivants » (par Jovanka Vuckovic et Jennifer Eiss ; paru chez Hoëbeke depuis la fin septembre 2013) ou à l’édition augmentée de « Zombies ! » par Julien Bétan et Raphaël Colson (Les Moutons électriques, mars 2013).

Zombies ! Une histoire illustrée des morts vivants (Hoëbeke, 2013)

Zombies ! (Moutons Électriques, 2013)

Affiche pour "La Nuit des morts-vivants" (G. A. Romero, 1968)

Parmi les innombrables références des auteurs BD, citons les plus incontournables : « La Nuit des morts-vivants » et « Zombie » (films de George Romero en 1968 et 1978), « Braindead » (film de Peter Jackson en 1992), « Resident Evil » (saga de jeu vidéo produite par Capcom depuis 1996), « 28 jours plus tard » (film de Danny Boyle en 2002), « Guide de survie en territoire zombie » et « World War Z » (livres de max Brooks en 2003 et 2006), « Shaun of the Dead » (film d’Edward Wright en 2004), « Je suis une légende » (roman initial par Richard Matheson en 1954), « Planète Terreur » (film de robert Rodriguez en 2007) et bien sûr « Walking Dead » (série de comic books en noir et blanc initiée en 2003 et créée par Robert Kirkman, Tony Moore et Charlie Adlard ; publiée par Delcourt depuis 2007, elle verra paraître son 14ème épisode, « Ézéchiel » en janvier 2014). Rajoutons à cette déjà longue liste les influences graphiques induites par la découverte des univers urbains et post-apocalyptiques issus des mangas « Akira » (Katsuhiro Ōtomo, 1982) et « Gunnm » (Yukito Kishiro, 1990).

Précisons que le genre actuel du survival horror remonte aux plus anciennes fictions d’horreur (avec la créature de Frankenstein ou chez H. P. Lovecraft avec « Herbert West, réanimateur » en 1922 et « L’Appel de Cthulhu » en 1926) mais se retrouve aujourd’hui plutôt associé au seul univers du jeu vidéo (« Silent Hill » produit par Konami depuis 1999 ou « Dead Island, développé par Depp Silver depuis 2011), sans négliger toutefois le jeu de rôle ou les récents jeux de plateaux (dont « Zombicide », un jeu prenant édité par Guillotine Games depuis 2011 et défendu par… Sophian Cholet : cf. http://www.charentelibre.fr/2013/11/23/tous-contre-les-zombies,1866667.php).

Poster hommage à la série Walking Dead par Drew Struzan

Boite du jeu Zombicide (Guillotine Games, 2011)

Les couvertures de la série

Outre ses renvois visuels et littéraires, la série «Zombies » opte pour un choix des titres qui ne doit rien au hasard : « Le Divine comédie » (tome 1 en juin 2010) évoque les Enfers du long poème de Dante (composé de 1307 à 1321), « De la brièveté de la vie » (tome 2 en septembre 2011) cite le nom du dialogue de Sénèque écrit en 49 ap. J.-C. (réflexion sur la sagesse nécessaire pour atteindre le bonheur) et « Précis de décomposition » (actuel tome 3) renverra à l’œuvre pessimiste (1949) du philosophe roumain Emil Cioran (1911 – 1955). Naturellement ces titres sont aussi à lire et ressentir sous l’angle de l’humour noir et cynique développé dans la série. En janvier 2012, les auteurs ajoutèrent à leur série un tome 0 nommé « La Mort et le Mourant » : ce titre est, là encore, celui déjà choisi par Jean De la Fontaine pour l’une de ses « Fables », publiée en 1678, où une leçon de sagesse est donnée par la Mort à un vieillard ne voulant pas mourir…

Encrage pour la couverture du t.3

Maquette de couverture du tome 3

Sur la couverture du tome 1, le titre « Zombies » induisait le cheminement brisé et contraint (en Z) d’une humanité désespérée, corrompue et dévoyée par la pandémie : Sophian Cholet en profita pour illustrer son sujet en plongée, au profit d’une foule de zombies voraces (certains sont des amis, et l’auteur y figure lui-même !), cet univers saturé explosant sur une touche d’hémoglobine la voie « gore » im-propre au genre (cf. titre impacté violemment d’une myriade de gouttelettes de sang) ! Cette logique se poursuivait en couverture du tome 2 (un homme armé seul contre toute la horde, dans un univers urbain) pour trouver une forme d’aboutissement sur le premier plat du tome 3, de nouveau perçu comme une plongé dramatique sur les évènements : sévèrement blessé, rampant au seul dans la neige et totalement désarmé, le « héros » ne fait que précéder l’inévitable horde de zombies qui le suit de près et dont il ne semble plus être finalement que la sinistre avant-garde. Ultime survivant encore résistant (par la fuite), ou chef contaminé d’une masse protéiforme et inhumaine, le personnage prouve aussi que le temps fait son œuvre sur les corps et les âmes.

Dans l’aventure des 3 tomes (1er cycle), le temps défile au rythme des saisons (été du tome 2, hiver du tome 3), ceci alors que le sang sèche et disparaît peu à peu du logo-titre « Zombies » (à l’inverse totalement rougeoyant pour le tome 0). On devinera, cette fois-ci sous l’angle science-fictionnel de l’anticipation, que le cycle suivant (annoncé pour 2014 aux côtés d’one-shots illustratifs de l’évolution du virus à travers le monde) renouvellera avec soin les personnages, leurs motivations, les lieux et les enjeux, afin de renouer avec la thématique philosophique et pour ainsi dire religieuse de la saga (voir les mains levées sur le tome 0). Entre craintes et espoirs, malédictions et miracles, préservation et dévastation, le Monstre n’est constamment, en Art comme en Science, que le reflet permanent de l’Homme et de ses actes.

Recherche de personnages par S. Cholet

Philippe TOMBLAINE

« Zombies T3 : Précis de décomposition » par Sophian Cholet et Olivier Peru
Soleil Productions (14,50 €) – ISBN : 978-2302023567

Galerie

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