« Mattéo T3 : Août 1936 » par Jean-Pierre Gibrat

Les voyageurs ne sont pas nés avec les congés payés, non ! Mais l’envie de voyager s’est considérablement démocratisée avec eux. Et puisqu’on donnait du temps aux salariés, l’idée s’est imposée peu à peu d’associer vacances et voyages. Pour cela, nul n’était besoin d’aller très loin : découvrir la mer ou la montagne suffisait au bonheur des « apprentis » vacanciers, car utiliser le temps libre s’apprend, s’apprivoise, et Léon Blum n’y est pas pour rien…

 Cette période de l’histoire tenait à cœur de Gibrat. On le comprend : s’il est des révolutions, celle qui donna en juin 1936 les 15 jours de congés payés et la semaine de 40 heures pour ne citer que les deux mesures plus spectaculaires, en voilà une qui changea exceptionnellement « l’ordinaire » des travailleurs ! Alors Gibrat envoie son Mattéo du côté de Collioure, profiter à la fois des montagnes et des bains de mer. Lui qui avait écopait de 20 ans de travaux forcés, bénéficie à présent de congés forcés ; il y a plus sot comme destin quand on a échappé de peu au peloton d’exécution pour désertion. C’était en 1918, on est 20 ans plus tard : l’homme n’a pas changé ; toujours la liberté à fleur de peau et le sens de l’amitié, de la vie, de l’amour, indéracinable. Mais sa fibre militante a bien souffert au fil des années.

Après avoir concassé du caillou à Cayenne, Mattéo est devenu tailleur de pierre à Courbevoie, il y a plus sot comme métier, mais tailler la route, c’est pas mal non plus. Et le grand Léon a rendu la chose possible, sinon obligatoire. Alors Mattéo quitte Paris pour le sud et « 15 jours à rien foutre » comme disent les patrons amers, et c’est la même quinzaine pour tous, en ce début août 36.  « Tout semblait possible » écrit le narrateur, « même le meilleur… Il s’agissait d’améliorer l’ordinaire, un nouveau menu avec occupation des cuisines, Blum au Fourneau… On remettait tout à plat, la France pique-niquait ». Et Mattéo, Paulin, Augustin et Amélie pique-niquent, en route pour Collioure…

Collioure n’est pas un hasard. Mattéo se rapproche ainsi de ses racines, de sa mère qui y vit encore, et de la guerre d’Espagne qui depuis quelques semaines a jeté ses bases (depuis le 17 juillet, les Républicains font face à l’insurrection menée par Franco) – ce sera le thème du quatrième album. Collioure, ses pins, sa mer dans laquelle on patauge, chaussures à la main – cette mer qu’on tient à distance faute de maillot de bain – et ses résidents nantis qui voient d’un très mauvais œil ces vacanciers prolétaires (en marcel) piétiner leur espace vital. « Espace vital » : on sait ce qu’il adviendra très bientôt de cette notion en apparence innocente. Gibrat brosse d’ailleurs un personnage parfaitement répugnant, un Albert planqué, antisémite, fasciste et qui s’enrichit avec les monuments aux morts !

 Outre que Gibrat restitue la quiétude méditerranéenne avec une chaleur et un bonheur graphique exceptionnels, il sait comme d’habitude combiner propos taquins et plaisanteries légères, dialogues politiques et échanges amoureux (empire des sens et doubles sens, en page 32), et mettre en scène de façon lumineuse ces « petites » gens qui ressortent grandis de leur vie quotidienne, simple et dynamique, une vie dans laquelle on se sent bien.

 Alors, bon voyage…

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook).http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Mattéo T3 : Août 1936 » par Jean-Pierre Gibrat

Éditions Futuropolis (17 €) – ISBN : 978-2-75480115-7

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