Alberto Breccia

Alberto Breccia fut l’un des plus importants auteurs de bande dessinée d’Argentine? Et pourtant, il est né en Uruguay, à Montevideo exactement, le 15 avril 1919 ! Mais il faut préciser qu’à l’âge de trois ans, il est bien obligé de suivre ses parents qui viennent de s’installer dans la capitale de la République argentine (pays voisin d’Amérique du sud avec lequel il partage ses frontières au nord-est et à l’est), dans le quartier de Mataderos, la zone des abattoirs (réputée très dangereuse) !

C’est donc bien dans ce pays qui a connu de multiples dictatures militaires qu’Alberto Breccia fit l’essentiel de sa carrière et qu’il décéda, le 10 novembre 1993, à Buenos Aires : ville qu’il n’avait guère quittée depuis son enfance.

Afin de poursuivre leur travail patrimonial qui consiste à rendre accessibles, aux lecteurs francophones, les chefs-d’œuvre de Breccia(1), et pour ne pas être en reste avec Vertige Graphic qui nous a proposé le premier « El Eternauta » d’Héctor Germán Oesterheld (voir « Le Coin du patrimoine » ) et Francisco Solano López (voir « Le Coin du patrimoine » ) en trois splendides albums, les éditions Rackham viennent de rééditer la version de Breccia ; laquelle prend désormais le titre de « L’Éternaute 1969 » : mention qui apparaît, d’ailleurs, sur les pages originales de l’auteur.

C’est en effet en 1969, alors que le pays est sous le joug de la dictature du général Juan Carlos Onganía, que l’hebdomadaire Gente commande à Oesterheld une nouvelle mise en cases de cette série de science-fiction créée, originellement, en 1957. Le scénariste en profite pour modifier son œuvre en y introduisant des références à la situation politique et en confie la réalisation graphique à Alberto Breccia, dessinateur déjà pressenti, à un moment donné, pour illustrer la première mouture. À raison de trois pages par semaine, à partir du mois de mai, ce magazine à grand tirage commence donc la publication de cette dénonciation, à peine voilée, des choix politiques du dictateur assujetti aux grandes puissances… Et ceci n’échappe pas au régime en place qui, l’année précédente, avait déjà fait saisir la biographie du « Che », le célèbre révolutionnaire, due aux mêmes auteurs. Cependant, cette fois-ci, la censure est plus subtile… Elle frappe moins ouvertement puisque paraissent, dans Gente, des lettres de protestations de soi-disant lecteurs qui critiquent le message formel d’Oesterheld et le style avant-gardiste et « confus » de Breccia : un excellent prétexte, donné par la direction du magazine, pour suspendre cette histoire. Les auteurs arriveront tout de même à obtenir un compromis : terminer leur histoire en résumant plus de la moitié du projet original en quelques chapitres. Mais plutôt que de poursuivre à paraphraser le très documenté argumentaire que les responsables de ce bel album ont envoyé à la presse, nous vous proposons de le lire, in extenso, en cliquant sur le site des éditions Rackham ; d’autant plus que s’y expriment Breccia et Oesterheld eux-mêmes, ainsi que la veuve du scénariste.

Notons que leur édition est basée sur celle des Ediciones de la Urraca de Buenos Aires (en 1982) et qu’elle corrige un bon nombre d’erreurs et d’omissions qui apparaissaient dans la précédente édition française des Humanoïdes associés, préfacée par François Rivière, en 1992. Elle est également complétée par un texte plus littéraire et très instructif des scénaristes Guillermo Saccomanno et Carlos Trillo, compatriotes éclairés d’Oesterheld et de Breccia !

Quoi qu’il en soit, il faut surtout signaler qu’« El Eternauta » constitue un tournant décisif dans le parcours artistique d’Alberto Breccia, puisque c’est à ce moment-là qu’il s’éloigne définitivement de la bande dessinée classique d’aventures nord-américaine qui l’avait influencée à ses débuts (surtout par le biais des comic-strips de Roy Crane, Milton Caniff ou Noel Douglas Sickles) ; ceci pour se consacrer à l’expérimentation graphique, exprimant ainsi sa vocation de peintre et se forgeant un style très personnel, en constante évolution : lequel emprunte autant à l’art grotesque, qu’à l’expressionnisme et au clair-obscur.

Rêvant donc de devenir artiste peintre, depuis sa plus prime jeunesse, Alberto Breccia va passer outre l’opposition de sa famille, qui le force à suivre des études techniques ou d’expert-comptable, pour se lancer dans une carrière de dessinateur humoristique, dès l’âge de dix-sept ans ; alors qu’il est totalement autodidacte en la matière et qu’il avait quitté l’école pour travailler dans une usine de boîte de conserves de tripes : « Je dois avouer que je n’ai jamais été un lecteur de bandes dessinées : je n’en ai même pas lu quand j’étais enfant ou adolescent. En fait, si je n’en ai jamais lu c’est parce que c’était un genre qui ne m’intéressait pas. Ce qui m’a incité à en faire, par moi-même, est une situation très prosaïque : il s’agissait simplement d’échapper au travail en usine. J’étais ouvrier et le fait de me lancer dans la bande dessinée m’a libéré d’un travail très pénible, très malsain, où je travaillais jusqu’à quinze heures par jour… Comme je possédais une relative habilité pour dessiner…, ceci m’a permis d’échapper à la condition ouvrière… » (2)

En 1936, il crée sa première série (« Mister Pickles », une amusante bande sans parole) dans la revue littéraire El Resero, où il avait déjà illustré quelques contes ; elle est suivie par un autre petit personnage comique nommé « Don Urbano », qu’il réalise pour la revue Paginas, publiée en Colombie… Après quelques illustrations de couvertures et dessins d’humour réalisés gratuitement pour les magazines marginaux Berretín (avec « Mu-Fa », un détective oriental créé en 1939) ou Phenomene, il change de registre pour s’engouffrer dans le développement du genre réaliste qui s’opère désormais en Argentine (depuis 1936, avec l’arrivée d’« Hernan el corsario » de José Luis Salinas) et rejoint, en 1938, la maison d’édition de Manuel Láinez. S’inspirant des grands artistes américains du moment (Milton Caniff bien sûr, mais aussi Burne Hogarth, Alfred Andriola ou Alex Raymond), il y travaille pour des périodiques tels que Tit-Bits, Ra Ta Plán, Bicho Feo, Pucky, Espinaca ou El Gorrión, créant nombre d’historietas éphémères comme « Mariquita Terremoto » (dans un style qui reste humoristique), puis les beaucoup plus réalistes « Kid de Río Grande » (toujours en 1938), « El Jorobado Enrique de Lagardere » (d’après Paul Féval en 1940), « La Hostería Solitaria », « La Isla Siniestra », « El Vengador » (d’après un roman populaire à succès, en 1944), « Las Aguilas de la Estepa » (d’après Emilio Salgàri, en 1945)…
Après s’être marié (en 1944) et s’être installé pendant un an au Brésil, il quitte Láinez en 1945 pour travailler en « free lance », dessinant de nombreux récits pour la « Collección Aventuras » (en 1946) : tel « El Delator » d’après le roman de Liam O’flaherty, « Dillinger el enemigo público nº 1 » sur un scénario de Philip Yordan, « El Jorobado de Notre Dame » d’après Victor Hugo…, et autres adaptations de films ou de romans publiées jusqu’en 1948.

Il réalise aussi quelques bandes dessinées scénarisées par Issel Ferrazzano (« Gentleman Jim » dans Bicheo Feo en 1944, « Puño Blanco » bande quotidienne publiée dans La Razon en 1946, puis en Uruguay, en Colombie, au Paraguay ou au Vénézuéla, et « Jean de la Martinica » dans Patoruzito en 1947), par Mirco Repetto (« La Luz Comprada » dans Patoruzito en 1956) ou encore par Leonardo André Wadel (toujours dans Patoruzito) : tel le « Club de Aventureros » publié à partir de 1957 et qui fut traduit, en France, dans le pocket Whipii ! des éditions Aventures et voyages, de 1975 à 1976, ou « Los Ojos de Kali » (en 1958 et 1959)…

On lui doit également de nombreuses illustrations pour la publicité, pour des romans, des livres scolaires et des albums destinés aux enfants ; mais aussi pour des contes dans la revue Gatito des editions Abril (« Perrito Doctor », textes de Beatriz Ferro),
ainsi que la série « Pancho López » : bande humoristique scénarisée par Lépido Frías (pseudonyme d’Abel Santa Cruz) et publiée chez Nopra (Codex), dans un magazine du même nom, en 1957.

Pourtant, ce sont surtout les aventures de « Vito Nervio », scénarisées par Leonardo André Wadel, qui lui assureront (de 1947 à 1959), une véritable renommée nationale ! Ce détective qui fréquentait surtout les bas quartiers de Buenos Aires avait été créé, dans Patoruzito (édité par le créateur de la série éponyme, Dante Quinterno), par Domingo (Mirco) Repetto en ce qui concerne le script et Emilio Cortinas pour les dessins, le 10 octobre 1945.

À la même époque, Alberto Breccia crée aussi sa propre revue, Captura, et même une agence publicité : les deux s’avérant être de douloureux naufrages économiques… Puis, à l’instar de ses compatriotes Francisco Solano López, Carlo Cruz, Carlos Gabriel Roume et Arturo Perez del Castillo, il devient membre honoraire du fameux groupe de Venise, composé d’artistes italiens expatriés comme Hugo Pratt, Ido Pavone, Horacio Lalia, Mario Faustinelli ou Alberto Ongaro. C’est d’ailleurs par l’intermédiaire d’Hugo Pratt(3), qu’en 1966, Alberto Breccia enseignera à l’école panaméricaine d’art (Escuela panamericana de Arte) de Buenos Aires, créée par Enrique Lipszyc, dont il deviendra le directeur, jusqu’en 1971.

Mais avant cela, en 1957, à l’instar des autres membres du groupe de Venise, il fait la rencontre décisive de l’écrivain Héctor Germán Oesterheld, lequel l’incite à rejoindre l’entreprise qu’il dirige et qu’il vient de créer avec son frère Jorge : Frontiera Editorial. Pour cette dernière, Oesterheld lui écrit surtout « Sherlock Time »,
un détective voyageant dans le temps (publié dans Hora Cero Extra, en 1958) où l’évolution graphique de Breccia, vers le dépouillement et l’expressionnisme, est sensiblement visible ; mais aussi, en 1959, quelques histoires de guerre mettant en scène son « Ernie Pike » dans Hora Cero ou le « Doctor Morgue » dans Frontera Extra.
À partir de 1960, tout en poursuivant sa collaboration à Patoruzito (le western « Armas de fuego » scénarisé par D. Duncan, en 1961, et traduit en France dans le pocket Whipii !, de 1985 à 1986) ou avec le scénariste Oesterheld (« Medio kilo de muerte » en 1960 et « Monolo » ou « No hay felicidad sin dientes », récit humoristique animalier en couleurs, en 1965), c’est encore grâce à Hugo Pratt qu’il commence à travailler pour des éditeurs européens, via Bardon Art : une agence artistique de Madrid, basée à Buenos Aires. Il dessine particulièrement des histoires de guerre, tels quelques épisodes de « SPY 13 »(4) (où il se fait, quelques fois, seconder par son fils Enrique) destinés à la maison d’édition anglaise Fleetway (« Mountains of Terror », « Gamble with Danger » et « The Sea Scourge »…) ou de « John Steele » (« Motif for Murder ») pour Thriller Picture Library.
De 1960 à 1968, Alberto Breccia contribue également à la réalisation de divers westerns pour Fleetway : comme « Kit Carson and the Commanche Prince » en 1960, certaines aventures de « Buck Jones » à partir de 1961 (« The Hunter », « The Apache Manhunt », « Trigger Man » et « Danger Money »), de « Saddle of Death » (1961) ou de « The Gun Crew » (1962), publiées dans Cowboy Picture Library, Lone Rider Picture Library et Wild West Picture Library. Curieusement, c’est avec la traduction de ces histoires alimentaires, dans des pockets des éditions Impéria (X-13, Buck John et Tex-Tone) ou Edi-Europ (Western), qu’Alberto Breccia va être publié en France pour la première fois (d’août 1961 à juin 1965), sans que son nom soit mentionné ou attire l’œil des spécialistes.

À leur décharge, il faut bien avouer que si les dessins de l’Alberto Breccia de l’époque sont honnêtement réalisés, son style n’est encore guère transcendant. Ce n’est qu’en 1962, avec l’angoissant « Mort Cinder » que les choses changent et qu’a lieu la véritable première mutation graphique du dessinateur argentin : « J’étais fatigué de réaliser des westerns à la va-vite. Heureusement, « Mort Cinder » m’a été proposé immédiatement après. Mais, pendant cette période, ma femme tomba gravement malade ; elle a dû subir une greffe de rein et ne s’en remit pas. Après son décès (le 19 mars 1966), je suis tombé en dépression, dans tous les sens du terme : moralement et économiquement, parce que, comme elle était malade, j’ai dû lui acheter des médicaments qui me coûtaient plus cher que ce que je gagnais. J’ai fini par arrêter la bande dessinée, alors que j’avais déjà dessiné deux cent six pages de « Mort Cinder ». D’ailleurs, après la mort de mon épouse, j’ai tout quitté et je me suis consacré, avec quelques amis, à une école que nous avons fondée, le 1er mars 1966, et qui a été appelée institut d’art… Au bout du compte, il y a eu quarante-cinq professeurs et c’était la meilleure école de Buenos Aires, dans chacune de ses spécialités : dessins animés, illustration, publicité, bande dessinée, cinéma, etc. Nous avons même eu jusqu’à sept cents élèves. » (5)

Dans « Mort Cinder », publié du 20 Juillet 1962 au 20 mars 1964 (du n° 714 au n°800 de Misterix) et considéré comme son premier chef-d’œuvre, Alberto Breccia commence donc à étudier d’autres techniques, tout en accumulant les clins d’œil : ainsi, le visage de l’antiquaire Ezra Winston est-il celui de Breccia lui-même, mais vieilli, tandis que le protagoniste ressemble comme deux gouttes d’eau à son assistant et ami Horacio Lalia.

Outre la publication d’un court récit pour Editorial Atlántida (« Richard Long ») et l’exécution de dessins pour une « Historia gráfica de la republica Argentina » pour l’Instituto Gráfico Didáctico du Chili (qu’il réalise au chevet de sa femme, en 1966), pour la revue Billiken ou pour l’hebdomadaire new-yorkais Talk, ce n’est qu’en 1968 qu’il retourne à la bande dessinée. Il est rejoint par son dessinateur de fils, Enrique Breccia, sur un projet visant à élaborer la biographie de Che Guevara : « Vida del Che », sur un script fourni par Héctor Germán Oesterheld. Alors que l’ouvrage sur le « Che » est fustigé en Argentine(6) et sera, certainement, l’une des principales causes de la disparition d’Oesterheld au milieu des années 1970, il faut préciser que cette bande dessinée a été très apprécié dans d’autres pays ; ainsi, Breccia, alors contraint au silence par la dictature en place, fut-il approché par l’ambassade américaine pour réaliser une biographie similaire sur John F. Kennedy : malheureusement, le projet n’a jamais pu se matérialiser. Un peu plus tard, vers 1970, il réalisera une autre biographie : « Evita Vida y obra de Eva Perón », pour le magazine Danieri.

À la suite de la publication de sa version d’« El Eternauta », il commence à être traduit, à partir des années 1970, dans de nombreux magazines européens, tels que Linus, Alter Alter, Il Mago, Corriere dei Ragazzi et Orient-Express (en Italie), Zeppelin, Troya, El Globo, Creepy, Comix Internacional, Rumbo Sur ou Totem (en Espagne)…, pour lesquels il produit, également, des œuvres originales, malgré des problèmes de vue et de mal de dos qui réduisent, considérablement, son activité de dessinateur. Pour ce qui est de la France, c’est Phénix qui est la première revue « pour adultes » à publier Breccia (proposant le premier épisode de « Mort Cinder », au deuxième trimestre 1973). On retrouvera Breccia dans Charlie Mensuel (avec la première traduction d’« El Eternauta », d’août à octobre 1973), puis dans B.D, Métal Hurlant, Futurs, Fantastik, Circus, Chic, Les Cahiers de la Bande Dessinée, Bulles Dingues !, Frigobox, 9e Art et même dans le pocket Coup Dur qui, sous le titre « Département zéro », édita « Escuadra Zenith », entre 1975 et 1978 : cette série a été dessinée pour l’Eurostudio di Piero Dami de Milan et les scénarios étaient signés alternativement par Leonardo André Wadel, Alfredo Grassi et Carlos Trillo(7).

Pendant cette période, Alberto Breccia revient donc au classicisme de ses débuts avec différents récits écrits par l’Italien Milo Milani sous le pseudonyme d’Enrique Ventura (les épisodes de « Le Grande Avventure di paci et di guerra » dans le Corriere dei Ragazzi, en 1973), par Guillermo Saccomanno (« El Aire » dans Totem en 1977, « El Agujero » dans Fenix en 1985…), par Eugenio Mandrini (« Estas bellas manos velludas » et « No, no abras nunca esa puerta » dans Skorpio Plus en 1983 et 1984 ou « ¿ No hay carta para mí ? » dans Fenix en 1989), par Alberto Ongaro (« El Inquilino » dans Fenix en 1989) ou par Leonardo André Wadel (une éphémère nouvelle version de « Vito Nervio » pour le supplément couleur du journal humoristique Chaupinela, en 1975)…
Toutefois, entre 1973 et 1979, il poursuit ses innovations graphiques, autant en noir et blanc qu’en couleur, en donnant sa vision dessinée des nouvelles d’Howard Phillips Lovecraft, avec l’aide scénaristique de son gendre Norberto Buscaglia (« Los Mitos de Cthulhu » publiés, entre autres, dans la revue argentine El Péndulo, entre 1979 et 1984, ou dans Il Mago en Italie, dès 1974) et d’Edgar Allan Poe, dont la plupart sont compilées dans « Le Cœur révélateur et autres histoires extraordinaires d’Edgar Poe » aux Humanoïdes Associés, en 1995. Á partir de 1980, il se consacre, d’ailleurs, de plus en plus à l’adaptation « grotesque » de nouvelles littéraires (de Robert Louis Stevenson, Giovanni Papini, Lafcadio Hearn, Jean Ray…) mises en bandes dessinées, pour le texte, par Norberto Buscaglia : elles seront publiées en français dans le recueil « Cauchemars » des éditions Rackham, en 2003.

Il entreprend aussi une longue et profitable collaboration avec son compatriote, le scénariste Carlos Trillo : « Un tal Daneri » dans Satiricón en 1973, « Nadie » dans Tit-Bits en 1977 et 1978, « El Hombre de azul » dans Skorpio en 1979 et « Desfile Nocturno » (également dans Skorpio) ou « Donde bajan y suben las mareas », « La Pata de mono » et « La Gallina degollada » (d’après l’histoire d’Horacio Quiroga) dans Creepy en 1979 et 1984, « Los Ojos y la mente » dans Comix Internacional en 1985, « Buscavidas » dans Superhumor en 1981…, et surtout « Chi Ha Paura delle Fiabe ? » (pré-publié dans El Péndulo et Superhumor, dès 1979) : une satire sociale, réalisée à partir d’un détournement des contes des frères Grimm, où ce maître du noir et blanc multiplie les aquarelles couleurs, les collages et les mélanges de texture. Cette technique aura une très grande influence sur le style d’auteurs Anglo-Saxons comme l’Américain Bill Sienkiewicz et l’Anglais Dave McKean : « Au fond, je suis un humoriste sanglant. Je suis un homme qui a une vision cruelle et grotesque de la vie, et c’est ce que mes dessins expriment. Je ne peux pas (et je ne le fais d’ailleurs que très rarement) dessiner des belles femmes : j’en suis incapable ! Je les fais plutôt laides, tout comme les hommes que je dessine sont laids… ; je ne vois pas le beau côté des gens, j’en vois le côté grotesque… » (2)

Ces expérimentations colorées se prolongent dans le recueil « Dracula, Dracul, Vlad ?, bah… » publié en français par les Humanoïdes associés et préfacé par Carlos Sampayo, en 1993 ; alors qu’il continue à peaufiner son noir et blanc dans des ouvrages comme « Rapport sur les aveugles » d’après la nouvelle d’Ernesto Sábato (publié, en France, dans un ouvrage posthume chez Vertige Graphic, en 1993).

En 1984, en collaboration avec l’écrivain et poète Juan Sasturain, il crée sa dernière œuvre importante, pré-publiée pratiquement simultanément dans Orient-Express en Italie, dans Circus en France, dans Comix Internacional en Espagne et dans Fierro en Argentine, après le retour de la démocratie en Argentine : il s’agit de « Perramus », féroce pamphlet des régimes totalitaires sud américains qui rend hommage aux cultures populaires et qui marque l’apogée de son style en noir et blanc. Avec le même scénariste, il dessinera aussi « Antiperiplea » (huit planches publiées en France chez Vertige Graphic, en 1988) et « Dibujar o no ? » repris dans le collectif « Les Droits de l’homme », traduit en français chez Magic Strip, en 1989.
Alberto Breccia s’est donc finalement avéré être une personne très influente pour l’histoire du 9e art, non seulement parce qu’il fut l’un des fondateurs d’une célèbre école d’art, mais aussi parce qu’il a développé un style unique et audacieux, qui démontre fermement les possibilités d’avant-garde de la bande dessinée. Quand on lui disait qu’il était l’égal d’un Picasso ou d’un Dali, il répondait, amusé : « il ne faut pas trop croire les critiques : un jour, ils pourraient me comparer à Marilyn Monroe ! ».
Á noter, enfin, que ses enfants semblent avoir hérité du talent d’artiste de leur père puisqu’ils sont tous devenus illustrateurs ou dessinateurs de bandes dessinées : que ce soient son fils Enrique (né en 1945) ou ses filles Christina (né le 24 février 1951) et Patricia (né le 17 septembre 1955).

GILLES RATIER, avec Christophe Léchopier (dit « Bichop ») à la technique

(1) En effet, Rackham est pratiquement le seul éditeur francophone à proposer aujourd’hui, à son catalogue, quelques œuvres indispensables d’Alberto Breccia (« Cauchemars », « Les Mythes de Cthulhu », « Dracula… »…), si on excepte Vertige Graphic (avec les deux tomes de « Mort Cinder » et « Rapport sur les aveugles ») ou Guy Delcourt qui vient de rééditer le « Che », en septembre 2009.

(2) Extraits de l’entretien d’Alberto Breccia avec Thierry Groensteen pour la cassette vidéo « Alberto Breccia » de Bertrand Désormaux, éditée dans la collection « Portrait d’auteur » par le Centre National de la Bande Dessinée et de l’Image, en 1992 : propos reproduits dans le n°75 du Collectionneur de Bandes Dessinées de septembre 1994 et dans « Fantastique, expressionnisme et engagement chez Alberto Breccia » (deux volumes rédigés par Antoine Guillaumie aux éditions de l’Université de Toulouse II Le Mirail, en 2004).

(3) Comme le fait justement remarquer Thierry Groensteen dans le n°63 des Cahiers de la Bande Dessinée (en mars 1985), Pratt et Breccia, qui ont tous les deux débuté avec un style classique inspiré par celui de Milton Caniff et avec le même scénariste (Héctor Germán Oesterheld), se sont donc fréquentés pendant une dizaine d’années en professant, tous les deux, dans la même école d’art créée par l’ami de Pratt Enrique Lipszyc (lequel servira de modèle pour le personnage de Jeremiah Steiner dans « Corto Maltese »), formant ainsi tous les futurs grands noms de la bande dessinée argentine : les José Muñoz, Walter Fahrer, Oscar Zárate, Ruben Sosa, Domingo Mandrafina…

(4) Deux histoires de « SPY 13 » ont été traduites, sous le titre « Rex Agent Secret » dans le n°91 de Marouf (en 1976) et dans le n°452 de Battler Britton (en 1984) : des pockets édités par Imperia.

(5) Traduction d’une interview d’Alberto Breccia retranscrite sur le site http://www.dandare.info.

(6) Alors que les 60 000 exemplaires du premier tirage ont été aussitôt épuisés en quelques semaines, dès sa parution en 1968, les militaires arrivés au pouvoir (en 1976) vont s’efforcer d’en détruire toute trace ; pour échapper à la répression du régime (qu’Alberto dénoncera plus tard dans « Perramus »), les Breccia père et fils vont cacher les planches originales dans leur jardin alors que la plupart des Argentins qui détenaient encore un exemplaire de ce livre vont le brûler, en même temps que d’autres ouvrages compromettants.

(7) Toutes les parutions des bandes dessinées d’Alberto Breccia (en français, en espagnol, en anglais et en italien) sont mentionnées sur le fabuleux et très documenté site http://albertobreccia-bibliografia.blogspot.com, lequel nous a énormément servi pour écrire et illustrer cet article ; article devenu, grâce à lui, « raisonnablement fiable » : un grand merci à ses responsables ! Pour en savoir plus sur Alberto Breccia, on peut aussi consulter, avec profit, les documents suivants : Hop! n°24 et n°60, Bulles dingues n°13, Les Cahiers de la Bande Dessinée n°62, Circus n°79, Phénix n°28, Équinoxe n°2, Le Collectionneur de Bandes Dessinées n°75, Le Goinfre n°15, « A. Breccia : ombres et lumières » de Latino Imparato aux éditions Vertige Graphic en 1992, « Imaginaires : A. Breccia » aux éditions du Salon du Livre et de la Jeunesse de Montreuil en 1992, « Fantastique, expressionnisme et engagement chez Alberto Breccia » (deux volumes rédigés par Antoine Guillaumie aux éditions de l’Université de Toulouse II Le Mirail, en 2004), ou encore « Historieta : regards sur la bande dessinée argentine » aux éditions Vertige Graphic en 2008.

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Une réponse à Alberto Breccia

  1. Patrick Gaumer dit :

    Cher Gilles,

    ton bel article me rappelle ma première rencontre avec ce grand Monsieur. C’était le 4 décembre 1986. Un jeudi. Précisément. En fait, je travaillais à l’époque pour la librairie Glénat, au 16, rue Lafayette, à l’angle de la rue Taitbout. Après la cessation de Temps Futurs, où j’avais fait mes premières armes parisiennes, l’ami Stan Barets, alors rédacteur en chef de Vécu, m’avait recommandé à Glénat. Ce n’est pas trahir un secret que d’affirmer que l’ambiance de sa librairie était moins rock and roll que celle de son homologue dantesque. Bref, je m’y ennuyais comme un rat mort et tentais de dynamiser un lieu qui ressemblait plus à la morne plaine de Waterloo qu’aux sous-sols du Palace. En quelques mois, j’avais tout de même réussi à croiser et à faire venir pas mal d’auteurs ? rappelons pour les plus jeunes que le siège éditorial parisien de Glénat se trouvait encore, du moins dans les premiers temps, au-dessus de l’officine, ce qui facilitait tout de même grandement les choses. Mais bon, revenons à Alberto Breccia, qui est, tout de même, le sujet du jour.
    Parmi mes amis de toujours, figurent Giusti Zuccato et Latino Imparato, naviguant à l’époque entre la librairie Tour de Babel et leur tout nouveau label Vertige Graphic. Par leur intermédiaire, je rencontre un jour l’agent italien d’Alberto Breccia ? j’ai oublié son nom, mais le courant passe très vite entre nous ? et lui suggère d’organiser une expo et une éventuelle dédicace. Cela tombe d’autant mieux que Glénat s’apprête à sortir son Perramus. Marché conclu.
    Quelques mois, l’agent m’amène une farde entière d’originaux… de Mort Cinder et de Perramus, bien sûr, mais aussi plein de choses que je ne connaissais pas (un compte de Grimm conçu pour une société d’assurances italienne, etc.). Pour quiconque a vu des originaux de Breccia, la cause est entendue, mais imaginez, pour les autres, des planches avec des effets de matière, des techniques mixtes, des collages, des couleurs directes… bref le reflet de plusieurs décennies de carrière. Je n’en crois pas mes yeux. Splendide.
    Je mets tout en place, fait imprimer une invitation et attend le grand Homme. Ce fameux 4 décembre, en début d’après-midi, je le vois arriver, égal à lui-même, un mélange de vieux sage et d’intelligence malicieuse. Latino est là, qui assurera la traduction simultanée.
    Tout est prêt. J’ai installé un coin pour la dédicace ; tous ses ouvrages disponibles sont là. Tout va bien. Euh, non, tout ne va pas bien. Malgré une publicité faite depuis des semaines, le public de la librairie n’a que faire du travail du génial Argentin. Je suis partagé entre tristesse et colère. Qu’ils crèvent, aurait dit Choron. Reste que je suis très mal. Heureusement, derrière son visage impassible, Alberto Breccia ne semble pas m’en vouloir ; cela nous laisse au moins le temps de discuter, Alberto, Latino et moi. Et là, malgré, parfois, les barrières de la langue, c’est du pur bonheur.
    L’heure du vernissage de l’expo approche… à partir de 18 h 30, avait-on précisé sur l’invitation. L’heure critique approche. Une personne arrive. André Juillard, un album de Mort Cinder sous le bras. Dix autres suivent. Puis vingt,cinquante, plus encore. Tiens, le jeune Emmanuel Moynot. Tiens, Jacques Tardi, avec, lui aussi, un livre à la main. Alberto Breccia se prête avec une patience infinie au jeu des dédicaces. Je n’ai plus envie de pleurer. Je suis heureux comme un gosse. Cette rencontre restera comme l’un de mes plus beaux souvenirs de libraire. Merci Monsieur Breccia (et merci encore à toi Latino, toi qui a la bonne idée, aujourd’hui, de rééditer L’Éternaute 1969).

    Patrick Gaumer

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