Spécial Âge d’Or chez Soleil

En continuant l’édition intégrale de trois des plus grands comics de l’âge d’or américain (« Tarzan », « Prince Valiant » et « Flash Gordon »), Soleil arrive maintenant à sa vitesse de croisière, son catalogue US commençant à avoir une vraie consistance en s’étoffant de plusieurs tomes par an. Passée l’excitation des premiers volumes respectifs, nous voici donc pour de bon embarqués dans la substance et l’évolution palpable de ces séries qui ont changé la face de la bande dessinée mondiale… Petit retour sur les derniers tomes parus.

« Flash Gordon » T2 (1937-1941) par Alex Raymond

Lors de ma critique du T1, je vous avais parlé de l’évolution narrative et esthétique considérable qu’avait connue « Flash Gordon » entre ses débuts en 1934 et 1937 : débutant au sein d’un gaufrier assez étroit ne permettant que quelques variations des cases en largeur, il ne fallut qu’un semestre pour que la composition des planches s’ouvre à de nouveaux espaces, parfois en hauteur et prenant des dimensions plus amples. Cela engendra très vite une réorganisation des planches, celles-ci passant alors de quatre à trois rangées de cases en hauteur, jusqu’à la fin de l’année 1935 où Raymond entreprend d’élargir définitivement son espace d’expression en deux rangées horizontales mais non linéaires et égales, formant plutôt des patchworks assez fins et non ostentatoires : dynamique visuelle évitant la lassitude d’un certain formatage attendu. Un processus que l’on retrouve également dans les premiers temps de l’évolution de « Tarzan » ou de « Prince Valiant », avec leurs spécificités… Dans le même mouvement (et de manière inhérente à ces évolutions architecturales de la planche et des cases), le style de Raymond s’est ouvert totalement, passant d’un traité très dessiné et cloisonnant à une facture atmosphérique, souvent évanescente, où de grandes hachures libres rendaient le mouvement et ouvraient l’espace plutôt que de l’alourdir. À la fin du premier tome, nous étions en avril 1937 et cette évolution narrative et graphique, esthétique, était désormais en place. Ce deuxième tome s’ouvre donc sur ce printemps 1937 et s’achève au tout début de l’année 1941, une période que beaucoup considèrent comme le summum de la série, son propre âge d’or…

 

Et c’est vrai que la différence se fait sentir, d’un volume à l’autre. Après les débuts et la belle évolution dont on fut spectateur précédemment, nous assistons maintenant à l’affirmation artistique de Raymond, sa plénitude, sa maturité, ayant pleinement en mains son œuvre et l’affinant avec subtilité. C’est une période de « Flash Gordon » que l’on pourrait qualifier de cinématographique, acquérant des qualités de réalisme et des pertinences de cadrages qui rappellent les plus grands films classiques américains. Certaines cases mettant en scène Flash et Dale constituent un must absolu du glamour, portraits éternels du couple. D’autres portraits sont remarquables, Raymond alternant grandes scènes globales et plans rapprochés où l’expression des personnages est à l’honneur, dans un décorum succinct mais puissant. Ces portraits sont tout aussi importants, beaux et passionnants que les cases d’action et d’invention science-fictionesque, le réalisme prenant une dimension complémentaire idéale en regard des visions impressionnantes de créatures, de machines et d’environnements fantasmatiques. On arrive ainsi à une dramaturgie donnant toute sa substance à l’œuvre, bénéficiant d’une réelle richesse en structurant un univers cohérent où les personnages ne sont pas que des réceptacles symboliques. Visuellement, c’est souvent sublime, et l’on comprend que Raymond et cette œuvre aient autant impressionné et influencé des générations de dessinateurs et de lecteurs… Un chef-d’œuvre incontournable, selon la fameuse expression.

 

À la fin du tome 1, Flash Gordon avait réussi à se sortir vivant de sa confrontation avec les hommes-crocs. En ouverture du tome 2, nous retrouvons Flash et Dale qui pénètrent dans le royaume de la forêt pour rejoindre Barin, le gendre de Ming devenu leur allié. Cet épisode permet à Raymond d’étoffer son bestiaire fantastique avec des hommes-singes cornus au sein d’un contexte qui rappelle celui de Robin des Bois. Une ambiance plus saharienne – à la « Lawrence d’Arabie » – lui fait suite, accentuant la dimension guerrière qui s’exacerbe au fur et à mesure que la tension entre Ming et Flash se renforce. Un conflit planétaire se profile, mais Flash peut compter sur Barin pour l’aider à éviter la catastrophe finale… Au cours du récit, d’autres ambiances significatives interviennent après celles de la forêt et du désert. Une atmosphère maritime s’installe, entrecoupée de visions de fusées superbes, puis ce seront les étendues de montagnes enneigées où nos héros vont skier, très peu vêtus mais protégés par une combinaison transparente (eh oui, spectacle garanti !), sans oublier quelques scènes sous-marines et souterraines. Ces différents environnements participent bien évidemment au sentiment d’aventure voulu par Raymond, son héros explorant tous les paysages possibles, lui permettant d’installer des atmosphères contrastées dans la continuité de l’action. Le dernier épisode de cet album (« Les Hommes-Électriques de Mongo ») s’écarte de ces environnements pittoresques pour se tourner résolument vers une ambiance de science-fiction pure, froide et technologique, s’octroyant néanmoins des ramifications avec le roman d’espionnage grâce à la culture pulp. À l’instar du premier volume où Doug Murray nous avait conté les racines de « Flash Gordon » en préface, ce tome 2 s’ouvre sur une nouvelle introduction de ce fin connaisseur qui cette fois-ci nous parle du succès que rencontra la série à l’époque, de son adaptation radiophonique et des trois serials qui en furent tirés (disponibles en France chez Bach Films, je vous le rappelle), ainsi que de l’Exposition universelle de 1939 où l’univers de « Flash Gordon » fut présent. Je finirai en rappelant combien la restauration de Peter Maresca redonne toute sa force à l’œuvre, nous permettant de lire ce comic mythique « comme à l’époque », avec une restitution des couleurs particulièrement réussie. Décidemment une très belle édition…

« Prince Valiant » T3 (1941-1942) par Hal Foster

 La couverture de ce tome 3 est à l’image de l’éléphant qui y trône, monumentale. Gigantisme du monde animal qui participe à la dimension épique de cette série, avec au cours de cette période ledit éléphant, un gorille, mais surtout une pieuvre géante au fond d’une fosse qui fut pour une génération de passionnés français l’objet de toutes les admirations au début des années 60…  Il faut dire que la fameuse case donne le vertige tellement Foster a retranscrit avec génie la perspective circulaire, les ombres et les masses, la lumière, et enfin le caractère unique et inquiétant de l’animal… Un bestiaire important qui enrichit significativement cette série, s’inscrivant dans la grande tradition des épopées chevaleresques où l’homme affronte parfois une créature fantastique, exprimant de manière sous-jacente une symbolique mystique reliant à Dieu. Ce volume reprend la totalité des sunday pages de « Prince Valiant » parues en 1941 et 1942, époque où Prince Valiant a déjà vécu beaucoup d’aventures pour son jeune âge mais qui entre alors dans l’adolescence, avec toutes les questions et les prises de conscience qui surgissent à cet âge de la vie. Moins virulent et colérique, notre héros doit mieux se connaître et mieux appréhender le monde pour aller au bout de sa quête. Pas encore la sagesse (elle viendra bien plus tard), mais c’est un bon début…

 

L’année 1941 est celle de l’aventure intitulée « Combats pour l’épée chantante ». Nous sommes en Méditerranée, et Prince Valiant, après avoir été fait prisonnier et s’être fait voler son épée enchantée, échoue à demi-conscient sur le rivage d’une île où une vision de rêve lui apparaît, sublime jeune femme blonde lui donnant de l’eau. Revenu à lui, Val n’aura de cesse de rechercher à la fois son épée et cette vision angélique qu’il tient pour réelle. Réelle elle l’est, puisqu’il s’agit de la reine Aleta, mais celle-ci est peut-être moins angélique que Val le croit… S’ensuit donc un long périple où notre héros va devoir parcourir de nombreuses contrées : mer Égée, Cyclades, déserts arabes, Jerusalem… La quête et le voyage géographique se mêlent en un même mouvement, parsemés de rencontres marquantes, comme le belle et douce Bernice, Belsatan le plus grand magicien d’Asie ou bien Angor Wrack, l’ennemi devenu ami… Puis Val va croiser le chemin de Boltar, viking versant dans la piraterie lorsque le commerce vient à manquer… Avec lui et quelques compagnons d’aventure, Val va s’enfoncer dans les jungles africaines, environnement atypique pour un chevalier arthurien mais synonyme de dépaysement total, enclin à engendrer des visions cocasses (car les vikings ne sont pas légion en Afrique, qu’on se le dise…). L’occasion pour Foster de revenir à cette jungle qu’il avait quittée en même temps que « Tarzan » des années auparavant, l’explorant maintenant en bénéficiant de son expérience sur « Prince Valiant », ayant acquis une somptuosité de trait tout simplement bluffante. Rien ne sert de vous raconter plus ce que vous trouverez dans cet album, à part que l’année 42 marque un retour à Camelot après que Val ait recroisé Sir Gauvain. Foster en profite pour replonger le héros et les lecteurs dans un environnement plus familier où vieilles pierres suintantes et figures démoniaques donnent le frisson entre deux chevauchées.

 

Ce troisième volume s’ouvre sur une introduction de Dan Nadel qui revient sur la personnalité de Prince Valiant, mais aussi sur l’influence qu’ont eu les dessins de N. C. Wyeth et d’Howard Pyle sur l’art de Foster, et proposant quelques éléments intéressants pour mieux comprendre cet artiste et son œuvre maîtresse. Tout aussi intéressant, le dossier qui clôt l’album et qui est consacré à la censure que subit « Prince Valiant », notamment sur la célèbre case du couple dans la barque que connaissent bien les amateurs de livres de notre ami Bernard Joubert : le genre d’intention éditoriale qui est tout à l’honneur de cette belle édition et qu’il convient de remarquer, espérant d’autres dossiers sur cette œuvre dans les volumes suivants.

« Tarzan » T4 (1943-1945) et T5 (1945-1947) par Burne Hogarth

Avant de parler du dernier tome de « Tarzan » paru, quelques mots sur le tome précédent qui contenait de belles choses qu’il serait idiot de ne pas relever… Reprenant les sunday pages parues entre fin 1943 et mi-45, ce tome 4 révèle combien la seconde guerre mondiale s’invita aussi dans les bandes dessinées de l’époque, puisqu’à plusieurs reprises Tarzan va se retrouver confronter à des nazis, en premier lieu un sombre leader et ses sbires venus se réfugier en Afrique pour préparer la revanche à cette guerre qu’il dit déjà perdue (nous sommes en octobre 43 !). Dans le ciel de la jungle, on verra même apparaître des avions de guerre, folie du monde civilisé planant au-dessus de l’éden africain… Tarzan fera bien sûr tout son possible pour contrer cet infâme ennemi et faire prendre conscience aux peuplades africaines du danger qu’elles encourent avec ces colons génocidaires. Puis vient une aventure qui préfigurera « Drago », une œuvre plus personnelle qu’Hogarth réalisera entre novembre 1945 et décembre 1946 et qui se situe dans une contrée de gauchos rappelant l’Argentine. Ici, Tarzan affronte un certain Don Macabre, malfaisant hidalgo dont l’environnement et l’esthétique font écho au folklore sud-américain. On sent qu’Hogarth s’intéresse à d’autres éléments que ceux de la jungle sauvage, souhaitant d’autres réceptacles peut-être plus en adéquation avec son désir de sublimer la forme dans des jeux lascifs et acérés de traits et de postures, s’éloignant de la sauvagerie pour tendre vers glamour baroque. Mais revenons à « Tarzan » où pieuvre et singe blanc vont s’inviter pour corser les événements. Mais ce ne sera rien comparé à Goru-Bongara, le tyrannosaure qui va surgir en terre pygmée en un déferlement de violence. L’apparition de ce dinosaure au sein des planches de « Tarzan » d’Hogarth rejoint directement les univers spécifiques mis en place par Edgar Rice Burroughs dans ses fictions de l’époque du pulp, dans le plus pur récit de « mondes perdus ». L’aventure devient fantastique et tout devient possible, créant de belles sensations fortes à sa lecture…

 

Le tome 5, récemment sorti, reprend les sunday pages parues entre fin 1945 et fin 1947. Une période plus longue que les précédentes mais prenant le même nombre de planches en compte à cause de l’arrêt d’Hogarth en 1945 pour les raisons que j’évoquais plus haut. Désirant se détacher de l’œuvre de Burroughs pour se consacrer à une création toute personnelle, Hogarth arrêta de dessiner « Tarzan » fin novembre 1945, se lançant dans « Drago ». Mais cette création personnelle ne rencontra pas son public, et Hogarth dut l’abandonner. Il reprit « Tarzan » en août 1947, remplacé jusqu’alors sur la série par Ruben Moreira, un dessinateur portoricain. On sent très clairement la différence de style d’Hogarth entre sa dernière planche de « Tarzan » de 1945 et la première de la reprise en 1947 : « Drago » a fait évoluer Hogarth dans son trait, le rendant plus ornemental qu’il ne l’était déjà. Hogarth débarque donc à nouveau en pleine jungle africaine, mais pas dans la sauvagerie ; ou alors une sauvagerie esthétisante, jusqu’au glamour. Un glamour porté par des figures féminines fortes, comme la reine N’ani, ou une certaine… Jane ! En revenant ainsi, Hogarth ouvre aussi plus facilement l’espace de composition de ses planches, avec de grandes cases que l’on retrouve de plus en plus au fil des pages, se désincarcérant lentement mais sûrement du gaufrier initial. On voit aussi que son travail sur les masques et autres costumes s’est affirmé dans le graphisme. C’est donc un tournant dans l’histoire narrative et esthétique d’Hogarth que représente ce tome 5, passionnant au-delà du récit lui-même, symptomatique de l’évolution artistique de ce dessinateur qui a tant marqué l’histoire de la bande dessinée…

Cecil McKINLEY

« Flash Gordon » T2 (1937-1941) par Alex Raymond

Éditions Soleil (39,95€) – ISBN : 978-2-3020-3625-3

« Prince Valiant » T3 (1941-1942) par Hal Foster

Éditions Soleil (24,95€) – ISBN : 978-2-3020-3071-8

« Tarzan » T4 (1943-1945) par Burne Hogarth

Éditions Soleil (29,95€) – ISBN : 978-2-3020-2783-1

« Tarzan » T5 (1945-1947) par Burne Hogarth

Éditions Soleil (29,95€) – ISBN : 978-2-3020-3087-9

Galerie

12 réponses à Spécial Âge d’Or chez Soleil

  1. Michel dit :

    Un article de fond et d’analyse sur Prince Valiant par un historien… si, si, c’est possible : http://www.histoire-images-medievales.com/?p=1032

  2. BARRE dit :

    Il y a eu tellement d’éditions de ces trois personnages dans différents formats, revues, magazines, etc..que cela donnait presque le vertige mais la réédition -qui plus est chronologique- des aventures de ces légendes est une excellente chose, un fait marquant et quasi indispensable pour tout bons -et grands malades!- collectionneurs dignes de ce nom!
    Bravo à Soleil qui, avec ces albums, a frappé un grand coup!
    ( il y a un fabuleux jeu de mot dans la précédente phrase et celui qui le trouve gagne mon admiration!)

  3. Hello Cecil ! Merci à toi de parvenir à maintenir ton enthousiasme pour les perles du passé et du présent. il est probable que nous fassions une petite soirée Prince Valiant vers mars 2014 et tu y seras convié, ainsi que tes lecteurs. S’il y aura probablement de l’hypocras, les costumes ne sont pas obligatoires.
    À bientôt.

    • Cecil McKinley dit :

      Hello cher Vlad,

      Merci de ton gentil commentaire.
      J’ai déménagé en province, et ne sais donc pas si je pourrai être à Paris pour votre « Valiant party », mais si c’est le cas ce sera avec grand plaisir, arrivant au seuil de la librairie en armure, sur mon fidèle destrier.
      Bien à toi, chevaleresque passeur de culture.

      Cecil McKinley

  4. Richard dit :

    A quand la sortie du Volume 6 de Prince Valiant ,? Je l’attend avec beaucoup d’impatience. C’est une édition très réussie. Merci de me répondre

  5. simon dit :

    a quand la reedition du tome 6 de prince valiant chez l editeur soleil

  6. Cecil McKinley dit :

    Bien sûr, ce n’est pas la première fois qu’un éditeur lance une série et ne va pas jusqu’au bout à cause de ventes trop faibles, ce qui peut se comprendre même si cela engendre frustration, dépit et même colère chez les lecteurs qui ont acheté les premiers albums en espérant se constituer une collection intégrale de leur série chérie.
    Soleil est allé jusqu’au bout du « Flash Gordon » de Raymond en trois beaux albums : ouf ! Mais apparemment ce n’est pas le cas pour « Prince Valiant » et « Tarzan » qui se sont arrêtés au bout de 5 ou 6 tomes, en stand by depuis l’année dernière, ce qui est vraiment regrettable…
    Dans un monde idéal, on pourrait espérer qu’un aussi grand groupe que Soleil, avec ses succès et ses moyens, assume de prendre le risque d’éditer des œuvres incontournables et historiques afin de transmettre et de faire vivre le patrimoine du 9e art même si les ventes ne sont pas celles qui avaient été espérées… Mais il fallait bien se douter que ces titres ne se vendraient pas aussi bien que le dernier « Lanfeust »… Ajuster les tirages et réorganiser les budgets afin de continuer à éditer le patrimoine, voilà qui serait formidable… Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal, et de nombreux albums très dispensables continuent de siphonner les moyens qui devraient servir au patrimoine et aux belles œuvres contemporaines… Croisons les doigts !

  7. Michel Dartay dit :

    Faute de version française, on peut acheter les livres Fantagraphics qui ont servi de base à la traduction française Soleil. Il y en a douze pour l’instant qui doivent aller jusqu’à 1l’année 960, d’un prix variant entre 30 et 35$. L’éditeur américain prépare un très beau livre consacré aux originaux de Foster (200 $, parution printemps 2016).

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