Revanche’s Return : entretien avec Jean-Christophe Chauzy et Nicolas Pothier…

C’est dans l’album « Société Anonyme » que Nicolas Pothier et Jean-Christophe Chauzy nous ont présenté Thomas Revanche, un justicier social. Toute personne victime de licenciement abusif, de harcèlement, de délocalisation sauvage peut faire appel à lui. Thomas Revanche essaie de réparer au mieux les conséquences du libéralisme sauvage et de la spéculation. Seul paiement demandé par Revanche, un renvoi d’ascenseur lorsqu’il aura besoin d’un service spécifique entrant dans le champ de compétence de la personne secourue pour résoudre une de ses enquêtes. Pour cela il est aidé par Marie et Laurent…

Première planche du tome 2 de « Revanche ».

4ème de couverture du tome 2.

Marie est agent à Pôle Emploi, c’est elle qui dirige les victimes d’abus patronaux vers Revanche. Le premier rendez-vous a toujours lieu dans l’arrière-boutique de la bouquinerie « Les Raisins de la colère » tenue par Laurent.

Pour couvrir ses activités punitives, Thomas Revanche dispose aussi de la meilleure couverture qu’il soit. Il est secrétaire particulier de Laurence Prissard, présidente du MODEF (Mouvement des entreprises françaises) : un puissant syndicat patronal.

« Raison sociale » nous retrace six nouvelles aventures de Thomas Revanche, mais l’étau déjà amorcé dans le tome précédent se resserre.

Après avoir échappé aux soupçons de certains de ces collègues, c’est maintenant un inspecteur de police qui fait un lien entre les différentes affaires touchant des  » patrons voyous ». Nous découvrons surtout, au sein d’un chapitre fort émouvant, l’origine de la vocation de Revanche.

Nicolas Pothier est aussi un grand tintinophile.

Jean-Christophe Chauzy poursuit ici les pérégrinations de ce vengeur secret, par son dessin souple et percutant. Le rythme des histoires, les dialogues au cordeau démontrent, une fois de plus, l’intérêt de suivre le travail du scénariste Nicolas Pothier.

Bonjour à vous. Nicolas, Jean-Christophe, pourriez-vous nous dire comment vous vous êtes rencontrés ?

Nicolas Pothier : C’est notre éditeur, Frédéric Mangé, qui a pensé à nous associer. Je lui avais proposé cette idée de « justicier social » il y a quelques années, idée qui lui avait tout de suite plu, mais on a mis du temps à trouver le dessinateur qui collerait le mieux à cette série. Il y a eu plusieurs essais de réalisés avant que Fred ne pense à Jean-Christophe dont le dessin se situe souvent entre réalisme et caricature, ce qui est parfait puisque c’est exactement l’essence de Revanche.

Une planche du tome 1 de « Revanche ».

Autoportrait de J.-C. Chauzy dans « La Guitare de Bo Diddley ».

Jean-Christophe Chauzy : Je confirme. Dans un premier temps, j’étais réservé, on me faisait pour la première fois une proposition d’un projet dont je n’étais pas l’initiateur. Je me demandais comment m’approprier le sujet d’un autre. La possibilité d’imaginer un moderne Spirit a tout déclenché.

Et puis les scénarii de Nicolas étaient vachement bien écrits, sur des thèmes sociaux auxquels je suis très attaché. Je suis ravi d’avoir embrayé et d’avoir profité d’histoires d’une telle qualité d’écriture et de construction. Un grand plaisir.

Dans « Revanche », des clins d’œil sont fait aux séries « The Shadow », « The Spirit », « Fantomas », « Superman » et votre héros se compare à Dexter. Vous vouliez donner, dès la création, un aspect feuilletonesque à votre série ou cela vous a été imposé par la prépublication dans L’Écho des Savanes ?

N. P. : Non, c’était déjà l’intention avant la prépublication dans L’Écho. Revanche lorgne clairement, dans la forme, vers le format de la série TV. Chaque histoire courte pourrait correspondre à un épisode télé. Dans le nouvel album, on a poussé cette logique un peu plus loin en faisant courir, tout le long des histoires, une intrigue secondaire (Revanche étant pisté par un flic).

J’adore les histoires courtes, même si je sais qu’elles sont moins populaires que les autres, parce qu’elles sont scénaristiquement très intéressantes à écrire : il faut être ultra efficace dans la narration, le découpage, dans la présentation des personnages, dans le déroulement de l’intrigue, etc.

J.-C. C. : Comme je le disais, la possibilité d’une parenté avec le « Spirit » de Eisner a été un déclic important, d’autant qu’il existe un lien formel entre le dessin de Eisner et le mien, toutes proportions mises à part.

Après, la conduite de Revanche, la lucidité ironique de ses commentaires off, sa plastique robuste, prête à tout encaisser, les situations dans lesquelles ils se trouvaient, et le format court des récits permettaient toutes sortes de citations (TV, ciné, comics), prévues dès le départ, mais amplifiées au fur et à mesure que les histoires se suivaient.

Toujours dans cet esprit « serial » vous aviez préparé deux pages de présentation de « Revanche » qui n’ont pas été retenues, pourquoi ?

L'une des deux pages de présentation de « Revanche » qui n’ont pas été retenues.

 

J.-C. C. : Je confirme, à la différence près qu’il existe dans un carton une version dessinée de ces deux pages de story. Je suis allé plus vite que la musique, et je piaffais d’impatience de passer à la couleur, quand Nicolas m’a annoncé avoir trouvé une histoire plus intéressante. Voilà qui m’apprendra.

L'autre page de présentation de « Revanche » qui n’a pas été retenue.

Une illustration de J.-C. Chauzy pour les petits polars édité cet été en supplément au journal Le Monde : elle est tirée de la nouvelle « La Cavale de Lina ».

N. P. : Les histoires de Revanche font 8 pages, mais à cause de la pagination imposée de l’album, on ne pouvait pas avoir 6 histoires. J’ai donc pensé un moment faire une intro et une conclusion. Mais cette intro était un peu redondante avec la première histoire de Revanche qui expliquait déjà beaucoup de choses.

Finalement, on a opté pour faire une histoire plus courte que les autres, de 6 pages, et ces deux pages que Jean-Christophe avait déjà storyboardées sont restées en l’état. Comme j’aimais bien l’idée de la discussion sur les séries américaines (format auquel les histoires de Revanche peuvent faire penser), j’ai réutilisé ça dans le tome 2 pour écrire l’histoire qui conclue l’album.

Nicolas, votre premier album chez Treize Etrange fut « Voies Off » dessiné par Yannick Corboz. Il était lui aussi composé de plusieurs petites histoires, vous aimez ce principe d’histoires courtes ?

N. P. : Je voulais effectivement renouer avec les histoires courtes polar mais, contrairement à « Voies Off » qui était presque un exercice de style en quelque sorte, je voulais avoir un héros récurrent ; car le héros, ça reste un des principes fondamentaux de la série, que ce soit en BD ou à la télévision.

 

Jean-Christophe, votre série « Clara » avec Denis Lapière présentait une jeune femme détective privée et vous avez travaillé avec Marc Villard et Thierry Jonquet. Le polar est un genre qui vous tient à cœur ?

J.-C. C. : J’ai bossé avec Lapière, Jonquet, et Villard, et j’ai encore des projets avec Marc qui n’attendent qu’un accord d’éditeur (avis aux amateurs).

Mes premiers livres chez Futuropolis (« Vengeance », « Les Écorchés » et « Sans rancœur ») sont tous des histoires noires, qui coïncident avec ma découverte du polar et du roman noir, après une longue fréquentation du ciné noir grâce au « Cinéma de minuit » et au « Ciné-club ». Alors oui, j’ai une nette prédilection pour le noir, romans, histoires, nouvelles, cinéma, BD.

Par tempérament d’abord. Le polar et le roman noir correspondent à ma vision d’une société dont la violence est un ressort important pour son fonctionnement et l’organisation de ses rapports de force. Le polar est le mode de fiction le plus approprié pour décortiquer ces situations, les soumettre au lecteur et en faire autant des témoignages poignants et lucides que des œuvres artistiques à part entière. De plus, la charge poétique du polar dans son utilisation de la ville me séduit particulièrement en tant que dessinateur. Sa violence, le contexte dans lequel elle se déploie, les parcours heurtés de ses personnages sont très photogéniques, un vrai régal pour le dessinateur.

Enfin, polar et BD, comme jadis BD et SF partagent un même mépris distant et une même mise au banc des arts légitimés par les institutions culturelles et les belles gens qui les incarnent, et c’est assez réjouissant.

Marc Viilard et J.-C.-Chauzy au dos de couverture de « La Cavale de Lina ».

Je m’aperçois que mon travail, polar ou non (« Petite nature » et « À qui le tour » ne sont pas des polars !), se fonde sur la même observation d’un monde mal fagoté, injuste et violent, et en tire son miel sur deux tonalités différentes (qui font dire à Nicolas que mon dessin mi-réaliste mi-caricatural, pour simplifier, était raccord avec le projet « Revanche) », une tonalité dramatique avec Lapière, Jonquet ou Villard, et une tonalité ironique et auto dérisoire chez Fluide glacial.

Bonnets rouges, verts, noirs, orange, jaunes, bleus, roses, blancs, la grogne et le climat social actuel vous inspirent pour « Revanche » ?

N. P. : Oui évidemment. Les histoires de « Revanche » sont toutes inspirées des sujets de société et d’actualité dont les médias nous abreuvent. On a certaines histoires d’être un peu outrancières, mais elles sont malheureusement souvent en dessous de la réalité !

Sur certains faits-divers, j’ai même dû baisser d’un ton, car le lecteur n’aurait pas cru à des trucs pourtant réels ! Nous passons tous ces sujets au filtre de la dérision et de l’ironie, mais il n’en reste pas moins que le matériau de base reste la réalité de notre société.

J.-C. C. : Grogne et climat social sont en effet le détonateur des histoires de Revanche, et aussi la raison d’être du personnage. L’actualité fournit des occasions de scénarii sans fin, dont on se passerait bien dans la réalité.

Quant aux Bonnets rouges, ce serait quand même un sujet un peu compliqué, tant leur source semble parasitée par les intérêts du patronat breton, des syndicats agricoles qui ont bousillé la campagne et les plages bretonnes, et des indépendantistes de sinistre mémoire. Faut faire gaffe de bien choisir ses sujets.

Remarquez bien que ce que je viens de dire ferait plutôt des Bonnets rouges un sujet intéressant à traiter…

Vous continuez la prépublication dans L’Écho des Savanes ?

N. P. : Nous n’avons pas de nouvelles histoires prévues pour le moment, on attend de voir comment va se comporter le nouvel album.

 

Quand Caktus rencontre Ratafia...

Quelles sont vos prochaines sorties ?

J.-C. C. : Mon prochain bouquin est en cours de préparation, mais il faudra de longs mois pour en venir à bout. Il s’agit d’un projet personnel chez Casterman. Je vais rester pour l’instant discret sur son titre et son contenu.

N. P. : Mon prochain album sera le 7ème tome de « Ratafia », dessiné par Johan Pilet, qui sortira au printemps et ensuite, viendra le tome 2 de « Walhalla » avec Marc Lechuga, toujours chez Glénat.

Vous pouvez suivre le travail de Marc Lechuga et Nicolas Pothier pour Walhalla en suivant ce blog : http://walhalla-la-bd.fr/

« Revanche » est édité par Glénat, sous le label Treize étrange.

Dessin de Jean-Christophe Chauzy, sur un scénario de Nicolas Pothier

Tome 1 : « Société anonyme » -  ISBN : 978-2-723-48247-9 (13,90 €)

Tome 2 : « Raison sociale » -  ISBN : 978-2-723-49290-4 (13,90 €)

Remerciements vengeurs à Nicolas et Jean-Christophe pour leurs réponses.

Information de dernière minute : nous venons d’apprendre que le tome 1 de « Walhalla » fait partie de la sélection jeunesse d’Angoulême 2014 ! Vous pouvez suivre le travail de Marc Lechuga et Nicolas Pothier sur Walhalla en suivant ce blog : http://walhalla-la-bd.fr/.

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