Immortel Hugo Pratt …

Décidément, Hugo Pratt est toujours autant célébré sur les territoires francophones ! En effet, en cette fin d’année, nous avons droit, coup sur coup, à deux belles rééditions de ses œuvres moins connues du grand public : l’épique récit historique « Fanfulla » (réalisé avec Mino Milani pour le texte) chez Rue de Sèvres et le tome 5 du western « Sgt. Kirk » (sur un récit d’Héctor Oesterheld) chez Futuropolis. Si le second est une œuvre de jeunesse réalisée en Argentine, alors que celui qu’on appellera plus tard « Le maître de Venise » se forgeait son style aux éditions Abril et Frontera (dans les revues Misterix, Frontera Extra et Hora Cero) — , le premier est paru pour la première fois, en 1967, dans l’hebdomadaire italien pour enfants Corriere dei Piccoli : Pratt n’était alors pas encore une star du 9e art, mais il était déjà en possession de tout son art…

Outre les scénarios engagés d’Oesterheld sur la défense des Indiens (voir À la recherche d’Héctor Germán Oesterheld), le principal intérêt de « Sgt. Kirk », série comportant mille cinq cent dix-neuf planches [et non environ cinq mille – ou même deux mille en les remontant au format européen — comme Pratt l’avait déclaré, notamment dans l’ouvrage référentiel de Dominique Petitfaux (1)], est de découvrir que l’efficacité du découpage et la maîtrise du trait du futur créateur de « Corto Maltese » était déjà bien présente. (2)

Par ailleurs, quand ce spécialiste reconnu de son œuvre lui demandait comment se passait sa collaboration avec Oesterheld, le créateur des « Scorpions du désert » répondait : « Nous ne nous sommes jamais bien entendus. À la différence d’Alberto Ongaro, il était toujours d’accord pour me laisser travailler sur le scénario, mais il voulait être le seul à signer et à toucher les droits.

Planche originale d'Hugo Pratt pour « Sgt. Kirk ».

Il me disait tout le temps : « Fais ce que tu veux, mais moi je signe ». Ça n’allait pas bien entre nous quand il était vivant, et je ne vais pas dire autre chose parce qu’il est mort, même s’il n’y a pas de mots pour parler de ce qui lui est arrivé. J’ai honte d’être un homme en pensant à ce qui lui est arrivé, et à ses quatre filles. »

La toute première planche de « Sgt. Kirk » (dans Misterix n°225 du 9 janvier 1953) : un document historique communiqué par Dominique Petitfaux.

Créées en janvier 1953, ces romantiques aventures d’un sergent qui quitte l’armée américaine après le massacre de Peaux-Rouges — et prend du recul par rapport au monde des Blancs — montrent combien Pratt, arrivé en Argentine en 1950 avec ses amis vénitiens de L’Asso di Picche, était prolifique et déjà innovant à cette époque ; même si quelques planches de ce western, somme toute assez classique, ont été encrées par Ivo Pavone (vers 1954 et 1955), puis par Carlos Ruiz et Juan Cruz, ou encore par Gisela Dester pour le dernier épisode.

Le dernier épisode de « Sgt. Kirk » dessiné par Hugo Pratt, encré par Gisela Dester.

Remarquons toutefois que l’une des histoires retraduites dans cet ultime volume chez Futuropolis porte le titre interrogateur d’« Une aventure du jeune Corto ». Le prénom de ce personnage qui, dans « Sgt. Kirk », est un ancien bandit, serait-il à l’origine de celui d’un certain marin maltais et gentilhomme de fortune ? Les réponses à cette question déterminante se trouvent encore dans « De l’autre côté de Corto », le fabuleux livre de Dominique Petitfaux : « Son vrai nom est Jimmy Lea. Corto vient de Kurt, un nom allemand. Quand j’ai fait mon Corto, je me rappelais que le Corto de « Sgt. Kirk » était aimé. Il me plaisait, je le dessinais bien. Je pensais aussi au mot espagnol corto (qui peut vouloir dire rapide) et au prénom Kurtz, que l’on trouve dans le récit de Conrad « Heart of Darkness ».

Le Sgt. Kirk, Helen et Corto.

J’ai ajouté Maltese et je me suis déjà expliqué à ce sujet : Maltese rappelle bien sûr le roman de Dashiell Hammett (« The Maltese Falcon ») adapté au cinéma par John Huston, mais il y a aussi le film « La Maison du Maltais » (avec Viviane Romance), la fièvre maltaise qui frappe les chèvres et la sonorité des syllabes : Cor-to -mal-tese, ça sonnait bien. », expliquait donc alors cette légende du 9e art à son biographe.

« Une aventure du jeune Corto », un épisode de « Sgt. Kirk » où ce Corto est est un ancien bandit.

Les épisodes proposés ici ont été publiés, à l’origine, entre septembre 1956 (dans Misterix) et janvier 1961 (dans Frontera Extra).

Mais même si nous avons droit à un récit supplémentaire édité dans la revue Supermisterix en juin 1954, ce ne sont que les versions remontées en format quatre bandes — avec les textes réécrits partiellement par Pratt lui-même — pour la revue italienne Sgt. Kirk dans les années 1970.

Toutefois, cette traduction est dotée d’une courte, mais intéressante préface de l’Argentin José Muñoz, lequel remet un petit peu l’œuvre dans son contexte historique : le dessinateur d’« Alack Sinner » étant, à l’époque de la publication de ces épisodes, l’assistant de Francisco Solano López, autre grand illustrateur des historietas argentines qui, d’ailleurs, dessina d’autres récits de « Sgt. Kirk » après Pratt (voir Francisco Solano López). (3)

Cependant, nous avons quand même droit à la deuxième partie de l’épisode « Chemin de sang » (« Ruta de sangre ») dans sa version originelle de 1957, puisqu’il n’avait jamais été réédité en entier dans la revue Sgt. Kirk en Italie : plus de soixante-dix planches en format horizontal retrouvées récemment et qui n’avaient jamais été republiées depuis plus cinquante ans.

Le flamboyant et foisonnant « Fanfulla », quant à lui, ne comporte pas de telle trouvaille pour appâter les vieux amateurs francophones d’Hugo Pratt. Cependant, si ces derniers se souviennent encore de la première traduction réalisée chez les Humanoïdes associés en 1981 (et rééditée en 1987) — un album broché en noir et blanc, présenté dans un format proche de celui de la publication d’origine —, ici, « Le Avventure di Fanfulla » (c’était son titre original) est présenté dans un format à l’italienne, avec un double strip par page.

L’impact visuel de ces vignettes agrandies, savamment surchargées de noir, est alors sans ambiguïté : le trait est aussi vigoureux et dynamique, mais plus expressionniste, que dans « La Ballade de la mer salée » : grande œuvre que Pratt avait réalisée simultanément et où apparaît pour la première fois Corto Maltese.

Réalisées pendant les cinq années où le grand homme collabora au Corriere dei Piccoli, une émanation du grand quotidien milanais Corriere della Sera destinée en priorité aux enfants de lecteurs issus d’une souche sociale urbaine et bourgeoise, ces quarante-cinq planches y ont été publiées du n° 41 du 8 octobre 1967 au n° 8 du 25 février 1968, alternant une mise en couleurs en trichromie et en bichromie. Cette histoire tourmentée d’un mercenaire sans morale et grand amateur de vin dans l’Italie du XVIe siècle (au service des Lansquenets, les bras armés de Charles Quint, il va, entre autres, participer au saccage de Rome) a été écrite par Mino Milani, sous le pseudonyme de Piero Selva ; mais laissons maître Hugo en parler lui-même en reprenant des citations de l’indispensable livre de Dominique Petitfaux : « Les dessins ne sont pas mauvais, ils sont très libres… Mais des collègues ont pris position contre moi, parce que je faisais trop de planches, j’allais plus vite qu’eux. Ils se sont plaints à Carlo Triberti le directeur, et le rédacteur en chef, Giancarlo Francesconi, a été le seul à me défendre… Triberti m’a dit : « Pratt, nous n’avons plus besoin de votre collaboration. »Alors j’ai terminé l’histoire en y dessinant n’importe quoi ; comme, par exemple, un Indien iroquois. Je voulais démontrer qu’en réalité, il ne regardait pas « Fanfulla »… Par la suite, beaucoup de gens ont dit que « Fanfulla » avait été, pour moi, le passage d’une façon de travailler à une autre. »

« Fanfulla ».dans le Corriere dei Piccoli.

Là encore, même si l’ouvrage manque cruellement d’un dossier de présentation et de remise dans le contexte de l’histoire de la bande dessinée, on ne peut que saluer cette entreprise de réhabilitation. Ceci dit, il faut préciser qu’elle est due à un nouvel éditeur important, filiale de l’École des loisirs (voir Zep, figure de proue de Rue de Sèvres, la nouvelle structure éditoriale BD de Louis Delas), qui n’a pas peur d’afficher, d’emblée, une ligne patrimoniale – pourtant économiquement peu rentable — à son programme éditorial ; elle nous permet, ainsi, de redécouvrir ce récit tombé dans l’oubli : et il paraît que ce n’est qu’un début…

Par ailleurs, alors que les éditions Casterman ont inauguré une réédition en couleurs des « Scorpions du désert » (le premier volume est paru en août de cette année), signalons également que cette imposante structure du monde de l’édition bédéesque vient de publier un nouveau pavé dans le prolongement de leurs précédents « Périples ». En effet, après « Périples imaginaires » (qui explorait, en 2005, le travail d’aquarelliste d’Hugo Pratt à l’occasion du dixième anniversaire de sa disparition) et « Périples secrets » (publié en écho à la grande exposition Pratt programmée à Cherbourg au printemps 2009 et davantage orienté sur le dessin : encre de Chine, fusains, gouaches…), voici un troisième voyage qualitatif qui se focalise exclusivement sur les bandes dessinées en noir et blanc du maestro italien : « Périples éblouis ».

http://youtu.be/4PTZuUiCIW4

Également édité avec un grand soin, ce copieux recueil de trois cents pages est organisé sous forme thématique et, en une soixantaine de thèmes distincts illustrés chacun par des extraits d’albums, parcourt une grande partie de l’œuvre de Pratt en bande dessinée : « Corto Maltese », « Sandokan », « Fort Wheeling », « Les Scorpions du désert », mais aussi certains versants inédits ou peu connus de sa création, comme sa période argentine.

Gilles RATIER

(1) Il s’agit de « De l’autre côté de Corto : entretiens avec Dominique Petitfaux » dont la dernière édition, complètement revue et corrigée (et agrémentée de deux récits inédits en langue française d’Hugo Pratt) date seulement de 2012 : complètement indispensable !

(2) Pour en savoir plus sur Hugo Pratt, outre l’excellent livre de Dominique Petitfaux (que nous remercions encore pour sa contribution active à cet article) et le passionnant recueil d’interviews de Michel Jans, « Je me souviens de Pratt : conversations à Malamocco » chez Mosquito, dont on vous a déjà dit tant de bien (et c’est mérité !) – voir Un petit point sur les dernières nouveautés du passé… —, on peut aussi consulter « Le Coin du patrimoine » que nous lui avons consacré : « La Ballade du Pratt perdu ».

(3) Pour connaître son avis sur ce tome 5 de « Sgt. Kirk », nous avons pu joindre l’érudit Dominique Petitfaux qui nous signale quand même quelques imperfections sur cette édition : « Le tome 5, et en principe dernier, du « Sgt. Kirk » de Futuropolis comporte onze épisodes (dont un en deux parties). Il y a cinq épisodes inédits en français (en journaux ou albums) dans ce volume ; ce sont ceux intitulés « Chemin de sang », « Forbes, le chaman », «  L’Argent du Navajo », « La Haine de Corazon Sutton », et « Le Plus loyal ». On peut noter que, curieusement, l’épisode « La Longue Chasse » — paru en français dans l’album « Sgt. Kirk » de la Sagédition en 1975 — n’a pas été repris dans les volumes de Futuropolis. En outre, Pratt a dessiné cinquante-six épisodes de « Sgt. Kirk » (voir « De l’autre côté de Corto », pages 204-205) : or, dix-huit n’ont, à ce jour, jamais été publiés en français et il en manque donc dix-neuf dans l’édition Futuropolis. On peut aussi regretter que l’édition Futuro ne donne pas plus de renseignements bibliographiques : il aurait été intéressant, par exemple, de signaler que l’histoire du volume 5 intitulée « Voleurs de chevaux » est la cinquante-sixième et dernière dessinée par Pratt (avec, d’ailleurs, l’aide de son assistante Gisela Dester). Elle est parue en janvier 1961, soit exactement huit ans après le premier épisode de la série. »

Exemple d'un épisode de « Sgt. Kirk » jamais traduit en français.

Merci aux sites http://www.archivespratt.net et http://archivespratt.over-blog.com : dans certains cas, nous avons utilisé leurs bases formidables d’images pour illustrer comme il se doit cet article, espérons qu’ils ne nous en voudront pas…

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2 réponses à Immortel Hugo Pratt …

  1. Julien dit :

    Merci pour ce très intéressant article. Il est étonnant que Futuropolis ne publie tout « Sergent Kirk » ; Mr Petitfaux a-t-il contacté l’éditeur pour en connaître la raison ?

    • Dominique Petitfaux dit :

      Ce qui a été édité par Futuropolis est, pour l’essentiel, ce qui a été publié en Italie dans la revue « Sgt. Kirk » dans les années 1967-1979. Une véritable intégrale de « Sgt. Kirk » nécessiterait un travail considérable (rassembler les journaux argentins, scanner les pages avec les épisodes inédits, les nettoyer, remonter les strips, qui ne sont pas tous au même format). La société Cong (qui gère le patrimoine artistique de Pratt) n’a cependant pas abandonné le projet d’éditer un jour une véritable intégrale, et peut compter sur l’aide de collectionneurs argentins. Mais pour le moment la priorité est au lancement du nouvel album de Corto Maltese, prévu en octobre prochain.