L’Âge des corbeaux

Certes, ce roman graphique de plus de cent pages publiées dans la toujours intéressante collection « Intégra » des éditions Vents d’Ouest n’est pas exempt de défauts (qui n’en n’a pas, d’ailleurs ?), mais la principale qualité du travail de ces deux jeunes auteurs, dont c’est le premier livre, c’est que ce dernier se lit d’une traite : preuve de l’efficacité de leur narration et de l’intérêt ou de l’originalité de leurs propos !

En effet, ils font ici la part belle à la folie burlesque (à l’instar d’un Nicolas Dumontheuil, d’un Marc-Antoine Mathieu ou d’un Nicolas de Crécy), pour mieux pointer du doigt l’absurdité et la vacuité du désir de célébrité…

Quand un écrivain malchanceux, en panne d’inspiration (et qui n’est jamais parvenu à se faire publier), croise, dans un bar de nuit proche de chez lui où il est parti se saouler, un vieil homme qui se dit « éditeur de destin », lequel lui offre de réaliser tous ses rêves de gloire, il devrait se réjouir… D’après Parno (qui n’a publié, jusque-là qu’un recueil de nouvelles chez Grasset) et Jicé (illustrateur de presse passé par un apprentissage professionnel dans les studios de dessins animés), ce n’est pas pour autant qu’il va accéder au nirvana…

Pourtant, une fois ressorti du bar complètement ivre, le romancier amateur s’aperçoit que sa photo et son roman (qu’il n’a pas terminé) sont affichés partout en ville, et qu’il est devenu le phénomène littéraire du moment… Notre héros a été parachuté dans un monde qui ressemble beaucoup au sien, mais où il ne reconnaît personne, et où la star qu’il est devenu ne contrôle plus ses faits et gestes, sans cesse ballottée d’émissions de télé en cocktails…

Bref, voici une belle surprise que ce récit maîtrisé et passionnant, souvent très drôle, en totale adéquation avec l’ambiance rétro qui nous rappelle un peu les films de Jeunet ; ambiance que mettent parfaitement en valeur les jeux d’ombres qui virent habilement vers le sépia et le bleuté.

Gilles RATIER

« L’Âge des corbeaux » par Jicé et Parno
Éditions Vents d’Ouest (19,50 Euros)

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Une réponse à L’Âge des corbeaux

  1. Parno dit :

    Un grand merci pour cette jolie critique, et cette référence à des auteurs que nous admirons tous les deux.

    Vous parlez de l’adéquation entre le récit et l’ambiance : cela me fait plaisir. Avec Jicé, nous avons travaillé cet aspect de façon obsessionnelle. Nous avons passé beaucoup de temps, avant de commencer la première planche, à organiser cet univers, jusque dans le détail des lieux, des objets, des lumières etc. Comment mettre en scène ces décalages, ces anachronismes entre des références visuelles passées et des éléments ou problématiques très contemporaines ? De façon à ce que ces décalages renforcent le sens du récit ? Comment faire pour que le graphisme accompagne le récit dans sa plongée vers l’absurde ?

    Jicé et moi avons une dynamique de collaboration qui nous permet d’aller loin dans la recherche de cet équilibre entre l’histoire et le dessin. C’est un gros facteur « plaisir » dans notre travail ensemble.

    Parno