Matz sonne toujours deux fois !

Coup double pour le scénariste du « Tueur » en ce mois de novembre : en sus de la très attendue suite de sa série phare, l’auteur nous livre une remarquable adaptation en bande dessinée du « Dahlia noir », le roman policier culte de James Ellroy. Rencontre avec un auteur qui ne mâche pas ses mots.

Laurent Turpin : « Le Dahlia noir » de James Ellroy est une pépite des éditions Payot/Rivages. Comment avez-vous convaincu François Guérif, responsable de la collection Rivages/noir, et surtout James Ellroy, d’accepter cette adaptation très risquée ?

Matz : Je n’ai pas eu à convaincre François Guérif puisque l’idée vient de lui. C’est lui qui a convaincu James Ellroy, et c’est lui qui m’a demandé de me charger de l’adaptation. Ensemble, nous avons réfléchi au dessinateur et Miles Hyman s’est immédiatement imposé comme une évidence.

Pourquoi vous êtes-vous lancé dans l’aventure vous-même ?

Je m’y suis lancé à la demande de François Guérif, et j’ai accepté parce qu’il y avait des contraintes que je me voyais mal imposer à quelqu’un d’autre (écrire le scénario en anglais et le soumettre pour approbation à James Ellroy), mais aussi bien sûr parce que c’est un projet ambitieux, passionnant et dangereux. Comment résister ?

Couverture de l’édition « Luxe » du « Dahlia noir »

Que représente « Le Dahlia noir » pour vous et comment avez-vous procédé face à ce « monstre » de la littérature policière ?

« Le Dahlia noir » est un roman extraordinaire, James Ellroy est à mon avis un génie littéraire, son style, son propos, tout y est exceptionnel, il y avait beaucoup d’enthousiasme au moment d’attaquer le projet, et l’enthousiasme, que Miles partageait, est une des conditions de la réussite d’un tel projet. Pour adapter ce roman, je l’ai lu plusieurs fois, je l’ai décortiqué, avant de le « remonter ». Le plus important était d’en respecter l’esprit et le propos, d’y être fidèle tout en prenant des options fortes afin d’en livrer une version satisfaisante.

David Fincher, le réalisateur de « Seven », est crédité à vos côtés, au scénario. Quel a été son apport ?

David Fincher a eu un apport décisif. Principalement pour le découpage, qui est à mon sens ce qu’il y a de plus important dans la BD, parce que c’est ce qui donne le rythme à l’album, ce qui a le plus d’impact sur la lecture. Et dans le cas du Dahlia, c’est David Fincher qui a eu l’idée décisive, avec le découpage en trois strips par page, des strips principalement d’une seule case. Cela donne un rythme, cela donne une allure assez cinématographique, cela donne au dessinateur suffisamment de place pour faire de belles cases, et cela permet d’entretenir un vrai dialogue entre le texte et les dessins. Lorsqu’il m’a proposé cette idée, je me suis rendu compte que c’était comme cela qu’il fallait faire, et que c’était possible. Ensuite, nous avons résolu ensemble d’autres problèmes narratifs, plus ponctuels.

Le nom de Miles Hyman s’est-il imposé pour illustrer cette adaptation du « Dahlia noir » ? Quel regard portez-vous sur le travail de ce dessinateur avec qui vous aviez déjà collaboré sur l’adaptation de « Nuit de fureur » de Jim Thompson?

Oui, Miles Hyman est le premier et le seul dessinateur auquel nous avons pensé. Sans lui, je ne crois pas que nous l’aurions faite. Miles est bien entendu un excellent dessinateur, et pour l’univers du « Dahlia », il est particulièrement adapté, car il a un style élégant, qui est « vintage », mais pas rétro. Cela donne une vraie personnalité, on n’est pas dans la citation, mais dans la création. Et entre « Nuit de fureur » et le « Dahlia », je trouve que Miles s’est encore amélioré, que c’est plus dynamique, plus lisible, et plus efficace.

5 ans après son lancement, comment se porte la collection Rivages/Casterman/Noir et quels enseignements avez-vous tirés de votre expérience de codirecteur de collection ?

La collection va cahin-caha, en fait, il y a de grandes disparités entre les titres, certains se vendent bien, d’autres non. Mais je rencontre de temps en temps des aficionados, des lecteurs qui me disent qu’ils achètent tous les albums, et beaucoup qui trouvent que c’est une belle collection. Comme directeur de collection, j’ai appris pas mal de choses, j’ai beaucoup apprécié de découvrir des contraintes et des raisonnements qu’un auteur n’a la plupart du temps pas l’occasion d’expérimenter. C’est instructif. Un autre enseignement, c’est qu’un projet qui, sur le papier, a tout pour être très réussi peut s’avérer décevant, pour tout un tas de raisons, et à l’inverse, certains projets peuvent excéder les attentes, aussi bien sur la qualité du livre lui-même que sur les ventes. Ensuite, certains livres que j’estime réussis n’ont pas forcément trouvé leur public… Dans l’ensemble, c’est très instructif.

Une adaptation d’un autre roman culte d’Ellroy, « L.A. Confidential », est-il à l’ordre du jour ?

Non, adapter « L.A. Confidential » n’est absolument pas à l’ordre du jour, principalement parce que le film qui en a été tiré est vraiment remarquable, et que je ne suis pas sûr qu’on puisse faire mieux.

Parallèlement paraît le nouvel épisode de votre série phare, « Le Tueur ». Après 12 albums, conservez-vous l’enthousiasme des débuts ?

Oui ! Et d’ailleurs, je pense que cela se sent dans ce tome 12.

L’album commence par une apologie de la corrida : vous n’avez pas peur de vous faire des ennemis, vous ! ?

Je m’en fous. Si ce sont des gens qui veulent interdire la corrida, je ne les aime pas non plus de toute façon, et d’emblée, je n’ai pas des masses d’estime pour eux. Je comprends qu’on n’aime pas, mais pas qu’on veuille l’interdire. Personne n’est obligé d’y aller, que je sache.

Votre personnage est retourné aux « affaires » : imaginez-vous une fin funeste à son destin ?

Non. Je ne crois pas que ce soit son style de se faire tuer.

De cet album se dégage, peut-être plus expressivement, la thématique de la liberté, à travers l’évocation de l’esclavage : considérez-vous le Tueur comme un esclave ?

Non, l’idée ne m’a pas traversé l’esprit. En revanche, je trouve très intéressante l’idée que les esclaves continuent d’exister aujourd’hui. Cela vient de ressurgir avec ce qui se passe au Qatar, et au Bengladesh (parce que des gens qui travaillent des immeubles insalubres serrés comme des sardines pour un salaire de misère, c’est de l’esclavage déguisé, non?). Et cela suscite des tas de réflexions. On continue de faire le procès de la Traite qui s’est arrêtée il y a des centaines d’années, mais on ne dit pas grand-chose pour l’esclavage contemporain. On a des indignations sélectives.

On en parle depuis longtemps, où en est le projet d’adaptation cinématographique du « Tueur » ?

J’y travaille, c’est en cours, c’est long, c’est incertain, c’est difficile.

Une de vos séries, « Du plomb dans la tête », a déjà été adaptée sur grand écran, avec Sylvester Stallone en tête d’affiche. Quel est votre sentiment sur ce film par rapport à votre série ? 

Le film est reparti du même concept, mais est assez différent. Il y a de très bonnes scènes, je trouve qu’on passe un bon moment. C’est une vraie bonne série B, qui a pour but d’être divertissante et qui l’est.  Il y a de bons dialogues, de bonnes scènes d’action. Je n’échangerai pas contre un film français de gens assis autour d’une table qui parlent de leur maman qui n’a pas été gentille avec eux quand ils étaient petits.

Pour terminer, un petit mot sur « O.P.K »., la série que vous avez élaborée avec Fabien Bedouel,. Celle-ci se poursuivra-t-elle chez Glénat, acquéreur du catalogue des défuntes éditions 12bis?

Pour l’instant, c’est l’idée, il reste à voir les modalités et la disponibilité de Bedouel, mais oui, on devrait effectivement bientôt faire le dernier tome pour Glénat. Je pense que ça devrait être pour la fin 2014 ou début 2015.

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Une réponse à Matz sonne toujours deux fois !

  1. JN dit :

    Je n’avais jamais lu le roman de James Ellroy et j’ai plongé dans cette adaptation avec délice pour ne reprendre mon souffle qu’au bout des 170 pages de ce bel ouvrage. On suit deux flics pris dans une enquête troublante avec des enjeux qui les dépassent. Les personnages ont tous une part d’ombre et les femmes (forcément fatales) sont superbes.
    Bref, un incontournable pour tous les amateurs de polars.