Spécial polars chez Delcourt

Parmi les comics parus chez Delcourt depuis la rentrée, deux polars ont particulièrement retenu mon attention : le troisième volume de « Sam & Twitch » par Bendis et Maleev, et « Scène de crime », première collaboration entre Brubaker, Lark et Phillips… Deux comics bien noirs, dans la lignée des grands archétypes du genre.

« Sam & Twitch T3 : Chasseurs de primes » par Alex Maleev, Jamie Tolagson, Clayton Crain et Brian Michael Bendis

J’aime beaucoup « Sam & Twitch », vous le savez. J’essaye donc d’être vigilant dans ma lecture de cette série afin de rester objectif. Mais plus je relis ces épisodes (Delcourt réédite cette série avec un soin tout particulier, améliorant et complétant ce qui était paru chez Semic il y a déjà pas mal d’années et qui est désormais épuisé), plus je l’aime… pour de bonnes raisons. En effet, au-delà du côté savoureux du spin-off réussi, de la personnalité contrastée et tragi-comique de ce duo improbable de flics aux vagues airs de Laurel & Hardy, il y a dans « Sam & Twitch » des qualités essentielles qui en font un vrai bon polar. Une angoisse latente engendrée par des ambiances sombres, des exagérations physiques et une mise en scène où ombres et lumières nous font plonger dans ce qu’il y a de plus poisseux en l’humain. Un ton direct, sans ambages, où la brutalité du réel est contrebalancée par un humour un peu vain. Une enquête qui n’est qu’un prétexte pour parler de la dérive des êtres. Mais surtout un découpage hors-pair dont résulte un rythme et une narration très spécifiques où le temps se tord selon l’action, parfois fragmenté sur la longueur jusqu’à la limite du processus, parfois resserré pour contracter les événements et faire monter la tension d’un cran, ou encore légèrement dissocié de la chronologie générale pour donner à voir ce qui s’est passé ailleurs dans le même temps que l’action en cours. Bref, avec « Sam & Twitch » nous ne sommes pas dans la narration linéaire ou primaire mais dans un ensemble de narrations qui se complètent génialement pour créer un ton unique, reconnaissable dès le premier coup d’œil, semblant ouvert à tous les possibles mais toujours cohérent. Rien que pour ça, c’est un comic qui mérite d’être lu.

 

Un bel exemple de ce laboratoire narratif est présent dans ce troisième volume. Chaque planche du chapitre 6 est composée ainsi : les deux premiers tiers en hauteur sont constitués de cases « normales » où Sam & Twitch mènent un interrogatoire, et dans le dernier tiers en bas de planche on trouve une case (donc toujours au même format) où est décrit de manière muette ce qui se passe ailleurs en relation avec cet interrogatoire. Ce faisant, les auteurs nous entraînent dans une narration parallèle qui dit clairement son nom, au point d’utiliser la forme récurrente comme cadre narratif. Entre les deux tiers où se tiennent les dialogues de l’enquête et cette section muette se crée une impression de lecture où la tension est exacerbée sans pour autant crever l’espace, bénéficiant de l’intelligence de ce contraste. C’est très chouette, et on finit par être à cran en parcourant les pages… Mieux, les auteurs ont évité l’écueil du systématisme en faisant se relier les deux parties narratives dans l’une des dernières cases muettes de bas de page pour que le dénouement puisse s’enclencher, faisant alors exploser la logique narrative dans une fragmentation volontaire avant de se clore dans sa forme initiale. Un très bel exercice de style sublimé par les dessins réalistes de Maleev et son encrage à couper au couteau.

 

Deux récits courts dessinés par Clayton Crain et Jamie Tolagson encadrent l’arc « Chasseurs de primes » exécuté par Maleev, se penchant sur le destin de citoyens lambda qui basculent dans le meurtre (le genre d’épisodes bienvenus qui enrichissent grandement une série en la sortant de sa voie principale, dévoilant d’autres facettes de son univers pour étoffer le contexte et apporter une cohérence supplémentaire). Mais pour revenir à Maleev, c’est vrai que le choix de ce dessinateur pour « Sam & Twitch » n’était pas le plus évident, puisque le style graphique de « Spawn » et des débuts de son spin-off policier tend vers une certaine finesse acérée fourmillant de hachures savantes. Mais la prestation de Maleev est parfaite, efficace. On aurait pu craindre que son côté réaliste n’arrive pas à s’accaparer les physiques caricaturaux des deux fameux flics, engendrant une sorte de dichotomie visuelle, mais il n’en est rien. Le style de Maleev, avec ses matières, ses procédés photographiques, son traité noir, convient même parfaitement à l’atmosphère de la série. Quant aux couleurs presque toutes rabattues, elles parachèvent l’œuvre avec grand talent, lui insufflant une tonalité dramatique à souhait. Enfin, on sent que Brian Michael Bendis a pris un énorme plaisir à écrire les scénarios de cette série, trouvant là un territoire où son amour du récit policier a pu se décliner « autrement ». Les sujets qu’il y aborde sont graves, révélant les dysfonctionnements profonds de notre société et de la place que nous voulons bien y avoir. Le caractère un peu fantasque des deux « héros » réussit miraculeusement à ne pas porter préjudice au réalisme du propos, lui apportant plutôt un contre-pied salvateur. Je vous conseille donc une nouvelle fois de suivre cette série avec attention, car au-delà du polar bien foutu, sa fluidité et sa puissance procurent un énorme plaisir de lecture.

« Scène de crime » par Michael Lark, Sean Phillips et Ed Brubaker

À peine venons-nous de quitter Bendis que nous le retrouvons ici, en ouverture d’album, pour une préface enjouée et sincère où l’homme nous parle ouvertement de son admiration pour Brubaker et plus particulièrement de son amour pour « Scène de crime » qui reste pour lui le meilleur ouvrage de cet auteur. Chacun ses goûts, bien sûr, mais il est clair que si certains peuvent préférer d’autres comics du grand Ed, personne ne pourra dire que « Scène de crime » n’est pas une réussite ni un grand cru de Brubaker… De toute façon, la connaissance qu’a Bendis du polar – que ce soit en tant que lecteur ou auteur – nous pousse à lui faire un minimum confiance ! Et, très vite, dès la première planche, la magie opère, nous plongeant directement au cœur du sujet, sans nous embobiner avec une longue introduction atmosphérique. Et l’on ressent immédiatement l’ambiance, le ton de l’œuvre. Directe, réaliste, noire, abrupte. Avec « Scène de crime », Brubaker signe un excellent polar, à la fois contemporain et archétypal (Bendis le souligne à juste titre dans sa préface). En effet, en le lisant, on retrouve l’essence même de ce qui a constitué le roman et le film noirs d’un certain âge d’or américain où planaient les noms de Chandler, Hammett ou Bogart… Il y a la voix off du privé qu’on suit dans son enquête (une enquête au départ anodine qui entraîne l’anti-héros dans des strates cachées le mettant en grand danger). Mais on le suit aussi dans ses errances personnelles, ses failles, qui interféreront de manière plus ou moins prononcée sur son investigation. Les personnages secondaires ont une vraie existence, ne se contentant pas d’être des pions au service de l’histoire mais étant au contraire si incarnés qu’ils influent sur le fonctionnement et la personnalité de l’enquêteur. La dimension du doute quant à la véracité de ce qui disent ou vivent les différents acteurs de l’histoire crée cette fameuse ambiance de faux-semblants qui sied si bien à ce genre lorsque le procédé est habilement mené – ce qui est le cas ici. Autre qualité de ce qui fait les grands polars, l’enquête avance non pas à coups de flingues et de poursuites de bagnoles, mais par une recherche profonde de ce qui se cache derrière les faits, le privé devant creuser la personnalité de chacun pour y voir clair, même si cela doit le mener là où il ne veut pas. Oui, « Scène de crime » est bel et bien un très grand polar.

 

Même si l’enquête se déroule principalement à San Francisco, on ne sent jamais vraiment la chaleur de la Californie, dans ce polar, comme si la noirceur de l’histoire avait envahi aussi l’espace géographique où elle a lieu. C’est donc une Californie quelque peu glaciale, pluvieuse ou venteuse, qui se présente à nous ; et même lorsque le soleil est là, les couleurs restent froides, miroirs de ce qui torture intérieurement les protagonistes. Car torture morale il y a, de toutes parts. Jack Herriman, détective privé assez jeune mais qui semble avoir déjà pas mal bourlingué, accepte de s’occuper d’une disparition. Elle s’appelle Maggie, n’a plus donné de nouvelles à sa mère ni à sa sœur depuis un mois, et cette dernière s’inquiète. Avec ses blessures profondes et ses fantômes, Herriman va donc partir sur la trace de Maggie, ne s’attendant certainement pas à ce qu’il va finir par trouver au bout du chemin, passé englué de souvenirs traumatiques et d’horreurs telles que peuvent en rencontrer certaines personnes dont le destin bascule du mauvais côté de la vie. Une histoire dure, âpre, sans fioritures, qui nous met en face de ce qui est souvent caché – avant de finir parfois à la une des journaux. Plutôt que de structurer son récit sur la longueur, Brubaker a choisi de fragmenter son histoire en de nombreux chapitres courts, de deux à sept pages chacun. Il en résulte un rythme de lecture assez intéressant, à la fois dynamique et profond, chaque chapitre allant à l’essentiel sans hacher pour autant l’ensemble qui bénéficie d’un bel espace pour s’étendre. Un procédé traité à merveille par Brubaker, suscitant constamment l’intérêt du lecteur tout en l’amenant par petites touches jusqu’au dénouement.

 

« Scène de crime » est un album que beaucoup attendaient, et c’est vrai que sa sortie comble un manque évident, car ce n’est pas n’importe quelle œuvre de Brubaker que celle-ci. De ce côté-ci de l’Atlantique, nous avons récemment pu avoir accès aux comics les plus connus et emblématiques de Brubaker, que ce soit ses œuvres noires (« Criminal »), celles flirtant entre le polar et le fantastique (« Incognito », « Fatale », « Gotham Central »), ou encore celles qui s’inscrivent dans un genre purement super-héroïque (« Captain America », « Daredevil », « Catwoman »)… Mais vous avez bien lu, « Scène de crime » est écrit par Ed Brubaker, dessiné par Michael Lark, et partiellement encré par Sean Phillips. C’était la première fois que ceux-là collaboraient ensemble. Une première expérience (réussie haut la main), une première rencontre, un premier travail commun qui allait s’avérer primordial pour la suite, que ce soit pour chacun de ses créateur ou pour l’histoire contemporaine des comics tout court, les noms de Brubaker, Lark et Phillips devant être associés à quelques-uns des comics les plus remarqués et remarquables de ces dernières années. Brubaker et Lark, ce n’est rien de moins que le génial « Gotham Central », faisant date car inoculant une dimension réaliste, humaine et frontale dans le contexte super-héroïque de Batman ; puis ce fut le « Daredevil » post-Bendis/Maleev, relais impossible à faire vu le niveau que ces deux-là avaient apporté à la série, mais qui fut contre toute attente une suite non seulement plus qu’honorable mais passionnante de cette véritable ère. Quant au duo Brubaker et Phillips, nous savons tous ce qu’il allait donner après : rien de moins que certains des comics les plus noirs et pittoresques de la production actuelle, avec des titres déjà cités mais qui s’avèrent devenir des classiques contemporains, « Criminal » et « Fatale » en premier lieu. Bref, c’est donc plus qu’un simple manque que vient combler la sortie de cet album, donnant l’occasion aux fans français du trio d’enfin lire ce qui a marqué le débuts d’aventures créatrices qui sont en train de marquer toute une génération de lecteurs (et même plusieurs…). Si vous aimez le polar pur et dur, lisez « Scène de crime », vous ne le regretterez pas.

 

Cecil McKINLEY

« Sam & Twitch T3 : Chasseurs de primes » par Alex Maleev, Jamie Tolagson, Clayton Crain et Brian Michael Bendis

Éditions Delcourt (19,99€) – ISBN : 978-2-7560-3806-3

« Scène de crime » par Michael Lark, Sean Phillips et Ed Brubaker

Éditions Delcourt (14,95€) – ISBN : 978-2-7560-4087-5

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