Spécial 75 ans de Spirou : « Spirou et Fantasio T8 : La Mauvaise Tête » par André Franquin

Après l’évocation, il y a quelques semaines, de la couverture de l’emblématique album « Le Dictateur et le Champignon », réalisé par Franquin, effectuons un retour cette semaine sur le titre suivant de la saga Spirou et Fantasio. Dans ce 8ème opus, « La Mauvaise Tête », publié en janvier 1956 par les éditions Dupuis, Spirou tente de comprendre les raisons ayant – en apparence – poussé son ami Fantasio à devenir un cambrioleur, et donc à fuir devant la police. Cet album à part dans la saga, sans comte de Champignac ni Marsupilami, nous présente une couverture également intrigante… et donc sujet à décryptage !

Avec « La Mauvaise Tête », dont les 53 pages furent prépubliées dans le Journal de Spirou entre les numéros 840 (20 mai 1954) et 869 (09 décembre 1954), Franquin s’aventure pour la première fois dans un genre nouveau : le récit policier. Sur la recommandation de son éditeur et afin de satisfaire un public français qui réserve un très bon accueil à la série, une partie du récit se déroule dans le Sud de l’hexagone, dans un décor type du Midi. Avec une telle trame, Franquin concoctera dès la couverture du Journal n°839 (13 mai 1954), une page d’annonce montrant Fantasio en bagnard, dans une situation théoriquement « impossible ». A cette situation annoncée comme statique, digne d’un huis-clos hitchcockien, Franquin substituera une ambiance ouvertement romanesque et dynamique, où les séquences graphiques mythiques abondent : parodie du Tour de France avec une épique descente en vélo de Fantasio, chute dramatique de Spirou et nombreux cadrages cinématographiques.

Page annonce de Spirou n°839 (1954)

Un début d'explication... Sérigraphie " aux premières lueurs du jour..." (éditions Archives internationales, coll. Les Archives secrètes, 1989)

Toujours publié à raison de 7 strips par semaine (3 en première page et 4 sur la dernière du magazine), l’album finalisé sera remonté avec 4 strips par page ; cela ne nuit pourtant nullement au sens du suspense permanent de ce récit, qui sait alterner au plus juste les changements d’atmosphères.

Parfaitement visible en couverture, le titre de l’album ne fut pourtant pas une évidence, dans la mesure où son caractère négatif pouvait nuire aux prévisions de ventes de l’éditeur. Le souci se répétera pour Franquin en 1959 avec « Le Gorille a mauvaise mine », finalement publié sous le titre « Le Gorille a bonne mine »…

Ce titre, précisément, vient heurter de plein fouet le visage géant d’un Fantasio souriant, cette tête étant elle-même positionnée sur un fond de ciel bleu limpide, peu propice ou peu annonciateur de quelconques soucis. Et pourtant… Non seulement le choix du titre, mais aussi l’attitude circonspecte de Spirou (au 1er plan) et plus encore la maison maussade devant laquelle il se trouve, chacun de ses éléments doit attirer notre attention d’investigateur. Il semble ainsi – comme le suggère discrètement le titre – que la tête de Fantasio ne soit pas « la bonne » : photographie, ballon de baudruche, masque en latex imitant le visage et transfert d’identité seront bel et bien au cœur de cet album. Ne se laissant pas abuser, Spirou se fait confier par Franquin le rôle de l’enquêteur-journaliste (digne du Joseph Rouletabille de Gaston Leroux, créé en 1907) : notre héros regarde vers la droite, bien au-delà des éléments graphiques positionnés en couverture tels des indices. Si ce jeu de regard nous invite à ouvrir l’album, il transite aussi par la route, laissant deviner que le mystérieux locataire de la masure désormais abandonnée (volet pendant, portail dégondé et inscription déchirée sur le panneau « à louer ») s’est enfui il y a peu. Le road-movie est engagé…

Couverture édtion 1964

Couverture édition 1975

L’édition originale belge et française, dénuée du logo de l’éditeur Dupuis, bénéficiera de couvertures aux dos carrés orange et rouge sans titre, remplacés ultérieurement en 1964 par un dos rond pelliculé et bleu ciel comprenant le titre (édition belge) puis un dos rond pelliculé jaune (1967). À partir de 1977, les nouvelles éditions bénéficieront d’un dos carré jaune. Notons que depuis 1956, cette aventure est complétée en album par l’histoire courte « Touchez pas aux Rouges-gorges » (2 planches), dont le titre est un nouveau savoureux renvoi à l’univers du polar (« Touchez pas au grisbi », film de Jacques Becker de mars 1954, d’après le roman d’Albert Simonin).

Complétons cette analyse avec l’évocation de couvertures complémentaires : celles concoctées par Franquin pour les recueils n° 50 et 51 (parus en juillet et octobre 1954), montrant deux moments forts du récit (l’acrobatique descente en vélo déjà soulignée et la lutte entre Spirou et un gangster asiatique, non loin du vide) ; celle, enfin, de l’édition grand format de l’album, reparu en 1987 aux éditions du Lion et annonciatrices des futures éditions luxe produites par Golden Creek et Marsu Productions (voir désormais le site officiel http://www.franquin-collector.com/).

Visuels pour les recueils du Journal Spirou n°50 et 51 (1954)

Editions du Lion (1987)

Philippe TOMBLAINE

« Spirou et Fantasio T8 : La Mauvaise Tête » par Franquin

Dupuis, 1ère édition en 1956 (10,60 €) – ISBN : 978-2800100104

Galerie

2 réponses à Spécial 75 ans de Spirou : « Spirou et Fantasio T8 : La Mauvaise Tête » par André Franquin

  1. Renaud045 dit :

    Et dire que Franquin n’aimait pas cet album…. Quelle modestie au vu du découpage de l’histoire, des couvertures mémorables, de son sens de la composition inouï… Je sais que le terme est galvaudé, mais c’était un génie du dessin, tout simplement ! Et je serai peut être cruel pour les autres si je disais que personne ne l’a égalé, mais je pense que tous les dessinateurs savent que c’est le Michel Ange de la BD… Enfin c’est mon avis tout à fait personnel et totalement impartial of course !!
    J’avais lu cet album tout petit et j’avais été très impressionné par la tête gonflable évidemment…
    Il y avait peu d’albums de BD quand j’étais petit, alors je devais me contenter des Peyo, Franquin, Tillieux, Roba,(j’étais plutôt école Dupuis) c’était pas facile, il fallait bien faire avec !!

  2. olivier dit :

    La course de vélo est quand même un des sommets de la BD. la course en elle-même, bien entendu, mais aussi ces quelques pages avant le début de la course, dans la ville-étape. Jamais un dessinateur n’aura aussi bien saisi l’atmosphère d’une petite ville en pleine effervescence.
    Chaque fois que je relis cette séquence, je suis béat d’admiration. Il y a là plus qu’un simple talent de dessinateur, il y a vraiment du génie.