« Goggles » par Tetsuya Toyoda

La collection Lattitudes des éditions Ki-oon était jusqu’à présent seulement utilisée pour rééditer, dans un format de prestige, les séries « Emma » et « Bride Stories ». Elle accueille dorénavant son premier titre inédit : « Goggle » de Tetsuya Toyoda, auteur de renon avec pourtant un seul titre a son actif en français (« Undercurrent » paru chez Kana en 2008). À l’époque, celui-ci avait fait sensation en remportant le prestigieux Prix « Asie-ACBD 2009 » décerné chaque année lors de Japan Expo.

« Goggle » : voilà un titre bien énigmatique pour certains. À ne pas confondre avec Google, le fameux moteur de recherche. Ici, il est question de lunettes de protection et même, plus précisément, de lunettes de motard. Comme celles que porte Hiroko, la jeune fille de la nouvelle donnant son titre à ce recueil. Elle refuse catégoriquement de les ôter, tout comme elle refuse de laver sa chemise de grand-père. Murée dans le silence sans que l’on ne sache vraiment pourquoi, elle est entrée dans la vie de Koichi, jeune chômeur, lors d’un concours de circonstances. Son colocataire, bien plus âgé que lui, a débarqué un matin en lui demandant simplement de s’occuper de la petite : « C’est la fille d’une connaissance à moi », a-t-il dit. Il lui expliquera plus tard le fin fond de l’histoire, entre-temps ils devront cohabiter. Les échanges seront restreints devant le mutisme de l’enfant.

« Goggle » n’est qu’une des histoires sur les six que comporte ce recueil. Quatre aventures totalement indépendantes et deux autres liées par leurs protagonistes. Six chefs d’œuvres oscillant entre mysticisme pour la première et tranches de vie quelque peu bousculées par des évènements anodins pour les suivantes.

— « Slider » : trois jeunes désœuvrés découvrent le dieu de la misère caché dans le frigo d’une maison abandonnée.

— « Mr Bojangles » : une jeune femme engage un détective afin de retrouver M. Bo, un voisin qui comptait beaucoup pour elle et malheureusement perdu de vue. Comme elle veut se marier, elle souhaiterait l’invité.

— « Goggles » : Hiroko se renferme sur elle même. Elle porte des vieilles lunettes de motard ainsi qu’une chemise qu’elle refuse d’ôter. Le récit finira par nous en expliquer la raison.

— « Nouvelles acquisitions à la bouquinerie Tsukinoya » : récit court, seulement deux pages. Deux amis viennent de faire de nouveaux achats pour leur boutique de livres et de disques d’occasion. Jusqu’à ce que…

— « Aller voir la mer » : prequel à « Goggle ». Hiroko et son grand-père chevauchent sa moto pour une balade à la plage.

— « Tonkatsu » : Mr Sakai recherche le restaurant faisant le tonkatsu (1) ultime, tel qu’il est gravé dans sa mémoire.

Têtusya Toyada nous entraîne dans son Japon. Un Japon contemporain, simple et néanmoins attaché à son passé et ses coutumes. Un Japon surtout libre de toutes contraintes voguant au fil des évènements. Ses héros sonnent juste. Ils nous rappellent forcément une connaissance, quand ce n’est pas notre propre reflet qu’il renvoie. Véritable concentré d’émotion, chaque histoire est là pour nous surprendre. On vit au travers de ces protagonistes, on ressent leurs regrets, leurs moments de solitudes face au tracas que la vie, inexorablement, nous amène. Mais aussi, et surtout, au travers d’explications pleines d’émotions, avant la conclusion en toute simplicité de chaque sketch. La maîtrise du temps, ponctué par de longs silences ou des actes anodins rendent ces moments précieux.

Le trait de Toyoda est typique des œuvres adultes japonaises. On y retrouve un peu l’Otomo (« Akira ») de ses débuts, pour le côté caricatural de certaines expressions. Mais aussi son trait réaliste, fin et spontané. Du coup, les cases sont dynamiques, tout en restant sobres. Un bon contraste sans compromis. Il a su y apporter sa touche personnelle, ce petit plus qui fait passer une œuvre d’excellente à indispensable. Toyoda est un auteur moderne à l’instar d’Inio Asano (« Bonne nuit Pun Pun ») et de Satoshi Kon (« Kaikisen ») ou bien sur de Jiro Taniguchi dans sa période de « L’Homme qui marche ». Ce dernier l’a beaucoup influencé comme il l’a précisé en recevant de sa main le prix Afternoon de l’éditeur Kodōansha pour « Goggles ». Lors de la remise du prix, Taniguchi a déclaré « Goggles est une œuvre proche de la perfection dont la lecture m’a bouleversé. » On ne pouvait avoir meilleur ambassadeur pour son travail.

Tetsuya Toyoda est un auteur rare. Il ne compte pas sur son indéniable talent pour vivre. Il n’hésite pas à prendre un emploi salarié quand cela est nécessaire. C’est peut-être pourquoi ses personnages sonnent si juste. Il a une vraie expérience du travail sans tomber dans la caricature ou l’autobiographie pathétique. « Goggles » a été publié en septembre 2003 et son prequel (« Aller voir la mer ») en novembre 2012. Presque dix ans séparent ces deux histoires. Dix ans de vie entrecoupée de quelques réalisations courtes. Toujours pour le magazine Afternoon, à part l’histoire très courte, deux pages seulement, « Nouvelles acquisitions à la bouquinerie Tsukinoya » sortie en janvier 2007 dans Hôsho Gekkan. L’auteur explique très bien dans sa postface comment il est arrivé à la réaliser pour un petit éditeur indépendant. Il en profite aussi, dans cette partie, pour revenir, avec beaucoup d’humilité, sur chaque récit. Il se remet en question quand cela lui semble nécessaire et partage quelques anecdotes fort instructives.

Il s’agit de l’un des rares romans graphiques traduits de cet auteur japonais et disponibles en France. Six récits plus ou moins longs, mais toujours touchants et qui montrent une nouvelle fois l’indéniable talent de conteur de Tetsuya Toyoda. Six moments précieux, reflet de ce monde contemporain à la fois oppressant et libérateur.

Gwenaël JACQUET

« Goggles » par Tetsuya Toyoda
Éditions Ki-oon (14 €) — ISBN : 978-2-35592-582-5

(1) : Plat traditionnel japonais à base de porc pané.

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