« American Vampire » par Rafael Albuquerque, Scott Snyder & co

Dans 15 jours sortira le quatrième tome de la série « American Vampire » qu’Urban Comics avait relancée fin juin en éditant les trois premiers volumes d’un coup. Petit retour sur cette œuvre originale qui entend bien réinventer la fiction vampirique moderne…

Parmi les grandes figures du fantastique, le vampire est sans doute le plus charismatique et important de toutes (exceptés peut-être les fantômes), bénéficiant d’une aura que peinent à avoir loups-garous et autres goules malgré leurs qualités effrayantes… Il faut dire que si le terme de « vampire » est relativement récent, se propageant en Europe au XVIIIe siècle, cette créature surnaturelle était déjà présente sous d’autres noms dans les mythologies des civilisations les plus anciennes, notamment celles de l’Antiquité. Ce n’est donc pas une invention issue d’un XIXe siècle en proie au romantisme gothique, mais bien un mythe ancien qui a évolué selon le temps, les croyances, les traditions orales puis écrites, jusqu’aux fictions modernes amorcées par le fameux roman « Dracula » de Bram Stoker en 1890 qui s’inspira du terrible Vlad Dracul, tyran sanguinaire du XVe siècle. Mais si le roman de Stoker reste le plus emblématique de tous, il y eut d’autres récits vampiriques avant lui durant ce siècle fondateur, les plus célèbres étant « Le Vampire » de John William Polidori (1819) et « Carmilla » de Sheridan Le Fanu (1872). Au XXe siècle, le mythe du vampire connut un grand succès notamment grâce au cinéma, du « Nosferatu » de Murnau (1922) aux films Universal des années 30 avec Bela Lugosi ou les mythiques opus de la Hammer dès la fin des années 50 avec l’immense Christopher Lee. L’explosion du film d’horreur à partir des années 60 sublima la dimension horrifique du vampire avant que ce dernier ne devienne plus romantique dans les années 90-2000 via certains romans et films qui engendrèrent une sorte de mode gothique à l’eau de rose très prisée des jeunes filles… Le film « Entretiens avec un vampire » et la série TV « Twilight » sont sûrement les exemples les plus représentatifs de ce récent basculement du terrifiant buveur de sang à l’icône glamour fantasmatique. Et c’est bien contre ce basculement, cette sorte de castration horrifique du vampire, que se dresse la série dont je vais – enfin ! – vous parler ici.

 

Scott Snyder s’est acoquiné avec rien de moins que Stephen King pour échafauder les bases d’« American Vampire » (on retrouve donc les deux signatures sur le volume 1). Et sans nommer qui que ce soit frontalement, les deux hommes ont apparemment une aversion totale pour les œuvres récentes dont j’ai parlé en fin du paragraphe précédent. Pour eux, cette mode du « vampire pour midinette » (dixit King) est en train de tuer l’image et l’aura réelle du vampire, sa superbe, son essence terrorisante, sa substantifique moelle… Et ils ont sans aucun doute raison de le penser. Cette nouvelle vague de vampires glams n’est pas vraiment ce qui est arrivé de mieux aux Princes des ténèbres, leur quintessence se diluant maintenant dans des interprétations plutôt suaves et « cool » qui n’ont plus rien à voir avec la nature première de cette créature distillant la peur. Malgré tout, je me permettrais de nuancer les propos de Stephen King qui – comme d’habitude – y va un peu vite en besogne… Car s’il a raison globalement (je le rejoins entièrement là-dessus), il oublie un peu vite qu’« American Vampire » n’est pas la seule (ni la première !) œuvre récente qui explore l’image du vampire sans la dénaturer ou l’édulcorer, qui redonne aux vampires leur incarnation de la terreur. En effet, comment ignorer « 30 Jours de nuit » de Steve Niles, cette série sublime qui non seulement a rendu les vampires plus effrayants qu’ils ne l’avaient été depuis longtemps, mais qui a en plus élargi le concept de base avec cette idée aussi simple que géniale de vampires profitant des nuits sans fin des contrées du Grand Nord pour se payer un festin royal ininterrompu ? Nous pourrions aussi parler de l’étonnant « Turf » de Jonathan Ross, par exemple. Deux œuvres antérieures à « American Vampire »… Mais tout ceci n’enlève en rien la qualité de cette série, bien sûr, ni son originalité, car originale elle l’est !

C’est même avec un talent certain que King et Snyder ont réinventé l’image moderne du vampire, avec un postulat de départ assez malin : l’idée que des anciens vampires européens puissent engendrer une nouvelle race de vampires, supérieurs, en les contaminant sur un autre territoire que le leur, par-delà l’océan. L’Amérique n’est pas la vieille Europe, et les vampires qui naissent dans ce nouveau monde seront eux aussi nouveaux, spéciaux, plus puissants, plus résistants, ne craignant plus la lumière du soleil, par exemple… D’où un danger encore plus grand, non seulement pour la population normale, mais aussi pour ces vieux vampires relégués tout à coup à l’ancienne génération. Le premier de ces nouveaux vampires est Skinner Sweet, un brigand redoutable qui se fit mordre par un ancien vampire en 1880 lors de son évasion. Quelques décennies plus tard, en 1925, Sweet contamine à son tour une jeune actrice dénommée Pearl Jones, amorçant par là une nouvelle lignée, celle des vampires américains… Avec son physique à la Kurt Cobain, Skinner Sweet incarne parfaitement cette nouvelle génération, moins mortifère et plus cynique que la précédente, annonçant le pire et symbolisant ce que la société américaine peut enfanter comme horreurs… De 1880 à nos jours, « American Vampire » nous narre l’histoire de ces nouveaux vampires sous un angle original car ne s’appuyant pas sur les trames habituelles mais abordant le thème par un certain regard sociologique et historique, mêlant différents ingrédients plus ou moins romanesques ou réels afin de dresser un visage de l’Amérique tout en ne perdant pas de vue son sujet de départ.

Le premier volume s’étend de 1880 à 1925, mettant en scène les principaux protagonistes de l’histoire et installant l’atmosphère générale de la série. Le second fait un bond de 10 ans pour nous amener en 1936 et voir comment les héros évoluent après les événements fondateurs de l’histoire. Le troisième se situe durant la seconde guerre mondiale, transportant nos héros sur une île du Pacifique au large du Japon. Le quatrième se penchera sur les véritables raisons de l’éradication du peuple indien en Amérique. Dans le troisième volume, nous avions eu le bonheur de lire un épisode dessiné par le génial Danijel Zezelj, et le prochain volume à paraître contiendra un épisode dessiné par Jordi Bernet. Je dois vous avouer – mais ce n’est que mon avis très personnel, qui n’enlève en rien l’intérêt de cette chouette série – que si j’ai été emballé par le premier volume (ton original, très beaux dessins d’Albuquerque, excellente mise en couleurs de Dave McCaig…), j’ai moins apprécié les suivants (propos moins puissant, dessins plus relâchés…). Mais quoi qu’il en soit, je conseille très vivement à tous les amateurs de comics et de vampires de suivre cette série, car elle dépoussière à merveille le mythe du vampire pour mieux y revenir, offrant un regard neuf et très intéressant sur ce mythe ancestral… Ce n’est pas si courant !!!

Cecil McKINLEY

« American Vampire T1 : Sang neuf » par Rafael Albuquerque, Scott Snyder et Stephen King

Éditions Urban Comics (10,00€ jusqu’au 31/12/2013) – ISBN : 978-2-3657-7229-7

« American Vampire T2 : Le Diable du désert » par Rafael Albuquerque, Mateus Santolouco et Scott Snyder

Éditions Urban Comics (15,00€) – ISBN : 978-2-3657-7230-3

« American Vampire T3 : Le Fléau du Pacifique » par Rafael Albuquerque, Danijel Zezelj et Scott Snyder

Éditions Urban Comics (15,00€) – ISBN : 978-2-3657-7231-0

« American Vampire T4 : Course contre la mort » par Rafael Albuquerque, Jordi Bernet et Scott Snyder

Éditions Urban Comics (17,50€) – ISBN : 978-2-3657-7269-3

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