L’étonnante carrière de José Ramón Larraz

Dessinateur de bandes dessinées dans son pays natal, puis en France et en Belgique sous différents pseudonymes comme Dan Daubenay, Wattman et Gil (il fut notamment le créateur de la série policière « Paul Foran », un membre d’une brigade spéciale traquant le surnaturel, dans Spirou), auteur d’un grand nombre de romans photo et réalisateur de films fantastiques ou érotiques pour la Grande-Bretagne et l’Espagne, José Ramón Larraz est décédé le 4 septembre dernier, à Malaga, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.

Nous avions déjà longuement abordé son parcours dans le « Coin du patrimoine » sur Jordi Bernet : un Espagnol au pays des Belges… (Bernet n’y étant pas particulièrement tendre pour Larraz), mais voilà l’occasion de ressortir notre texte de ce contexte pour mieux cerner son travail, d’autant plus que nous avons pu mettre à jour et rectifier nos écrits grâce aux précisions apportées par l’excellent n° 8 de La Crypte tonique magazine, de mars-avril 2013, consacré en grande partie à José Ramón Larraz ; voir www.lacryptetonique.com.

Photo récente de José Ramón Larraz.

Né le 20 juillet 1928 à Barcelone, José Ramón Larraz se lance dans la bande dessinée, au début des années 1950.

Il lance alors quelques séries éphémères dans la presse espagnole, notamment dans le magazine El Coyote (où il reprend, de 1952 à 1954, la série créée par Francisco Batet, tout en proposant aussi « Duncan Foster », un premier explorateur et chasseur de fauves en Afrique.

On retrouve aussi sa signature dans les autres titres des éditions Clíper : « Aventuras de Wilkens el cazador » dans Alcotán (1951), « Castigo del ártico », « En las entrañas de la tierra» et « Ray Walker, el hombre del asfalto » dans Nicolás (entre 1952 et 1954), « Sombras blancas », « Kirza » et « Tim Rogers » dans Aventurero (en 1953), « Vivian, Pecas, Janet y Pipa » et « Pipa, Pipo y sus amigas » dans Florita (de 1953 à 1954) ou « Guillermo, el perro y el capo » dans Yumbo (en 1954).On lui doit aussi des strips promotionnels pour la sortie du film Quo Vadis ? et une participation aux fascicules des éditions Toray : « Kan Mahal » et « El Torreón de los búhos » dans Enigma escalada, en 1954. Or, dès l’année précédente, Larraz a gagné discrètement la France et s’est inscrit comme étudiant au Louvre ; ce qui lui permet d’obtenir un permis de séjour et de réaliser quelques illustrations pour le magazine Noir et Blanc.

En 1954, il tente sa chance auprès de l’éditeur français de Florita, Marijac, ainsi que chez la très catholique Bonne Presse (pour qui il réalisera « Stop au signal rouge ! » dans l’hebdomadaire Bayard, en 1956). L’homme de presse pour la jeunesse qu’est Marijac lui commande, entre 1954 et 1955, quelques bandes exotiques que ce dernier scénarise pour les magazines qu’il produit : « Jungle interdite » dans Coq hardi ou « Douce-Liane » et « Jenny la fille du désert » pour Mireille (1). À peine a-t-il commencé cette série qu’il laisse en plan Marijac pour travailler à l’agence Opera Mundi dirigée par Paul Winkler.Même s’il est loin d’être un virtuose du dessin, Larraz se révèle un fantastique conteur, maîtrisant au mieux les cadrages et l’ambiance, notamment dans ses travaux réalisés pour Opera Mundi : les strips quotidiens de « Jed Foran » (2) dans Le Soir de 1955 à 1957,

« Jed Foran » par José Larraz.

de « Capitaine Baroud » (3) dans L’Équipe de 1955 à 1960, d’« Hommes et bêtes » (4) dans France-Soir de 1956 à 1957 (où il signe Gil, son deuxième nom de famille, celui de sa mère, en fait), et est secondé efficacement par son compatriote José « Pépé » Laffond – le frère de Carlos Laffond qui travaille alors à Spirou, de « Cécile » dans Le Parisien libéré de 1957 à 1960, de « La Casaque noire » dans Le Soir en 1958 (il ne s’occupe que du scénario délégant la partie graphique à un autre de ses compatriotes exilés Julio Montañes), des adaptations de « Croc-Blanc » dans Libération en 1960, de « La Guerre du feu » en 1962 et du « Félin géant » de 1962 à 1963 dans L’Humanité (bandes avec le texte en dessous reprises dans La Nouvelle République) ou les planches d’« Yves la Brousse » dans Pilote, en 1967 ; ceci juste avant son entrée à Spirou !

« Tim la Brousse » par José Larraz.

Parallèlement, José Ramón Larraz va travailler pour Le Journal de Mickey, notamment avec une reprise partielle de « La Petite Annie » (de 1956 à 1958), des adaptations anonymes ou signées Diana Daubeney (5) entre 1961 et 1962 (« Eyrimah », « L’Homme des vallées perdues » et « Jean-Loup le harponneur »), et surtout « Tim la Brousse », une série au thème similaire à celui d’« Yves la Brousse » et autres « Jed Foran » publiée de 1957 à 1961. Larraz ne réalisera qu’une partie des cinq longs épisodes de cette bande exotique, laissant souvent la place à son trop méconnu collègue Jacques Blondeau.

Alors que l’hebdomadaire Spirou des éditions Dupuis subit de plein fouet une crise du réalisme (certaines grandes signatures comme Jijé, Eddy Paape, Victor Hubinon, MiTacq ou Jean-Michel Charlier se faisant de plus en plus rares, car proposant leurs services à la concurrence, c’est-à-dire Tintin ou Pilote), le rédacteur en chef Yvan Delporte, alors sur la sellette, tente d’enrayer ces désaffections en ouvrant son champ d’action à l’étranger et en misant sur la traduction de bandes dessinées produites par des dessinateurs hollandais ou espagnols. Notamment par José Larraz et ses compatriotes qu’il a amenés avec lui, lesquels vont devenir ses assistants : Jesús Monterde Blasco – qui était quelques fois secondé par ses frères Alejandro et Adriano – ou Jordi Bernet, ainsi que l’oncle de ce dernier (du côté de sa mère), l’écrivain Miguel Cussó Giralt.

Sous le pseudonyme de Dan Daubeney (qu’il utilisait aussi à Pilote et au Journal de Mickey), Larraz impose d’abord, dans Spirou, et dès 1967, deux séries dont la longévité sera pourtant assez courte : les aventures maritimes de « Christian Vanel » et celles, africaines, de « Michaël ».

Sur cette dernière, Jordi Bernet prend la suite, en tant qu’assistant de Larraz (et jusqu’en 1971), d’Herbert Geldhof, ancien élève de Jijé qui ne signait que de son prénom, et de René Follet qui sont intervenus sur les deux premiers épisodes. Le jeune héros, à qui Larraz donne les traits de son fils Duncan, était toujours accompagné d’un lionceau.

Notre dessinateur offrit d’ailleurs un véritable petit lion à Charles Dupuis, pour « lancer » sa série…

Cependant, les chevaux de l’éditeur n’appréciant guère ce type d’hôte, ce fut finalement Yvan Delporte qui l’hébergea à la rédaction du journal Spirou : devenu trop grand, l’animal fut ensuite confié au cirque de Jean Richard ; et l’anecdote fit longtemps les choux gras de la rédaction…Entre-temps (de 1968 à 1976), en signant de nouveau Gil, Larraz va créer « Paul Foran », sa série qui reste, encore aujourd’hui, la plus connue et pour laquelle il va donc s’assurer les services de certains de ses compatriotes : le scénariste Miguel Cussó et, surtout, les dessinateurs Jesús Blasco (qui signait alors Montero, pseudonyme tiré de son deuxième nom, Monterde) et Jordi Bernet (voir toujours, à ce sujet, les déclarations incisives de ce dernier dans Jordi Bernet : un Espagnol au pays des Belges…).

Hélas, seulement quatre aventures de Paul Foran ont été compilées en albums brochés en couleurs (sur les dix réalisées, voir http://bdoubliees.com/journalspirou/series5/foran.htm) par les éditions Dupuis : « Chantage à la Terre » en 1976, « L’Ombre du gorille » en 1977, « Le Mystère du lac » en 1978 et « La Momie » en 1979.(6)

Après avoir travaillé pour l’Angleterre (toujours avec Jordi Bernet sur « Jungle Jak » (7)  dans Lion, en 1967,

« Jungle Jack » Par Jordi Bernet et José Larraz.

mais aussi avec Antonio Deu ou Antonio Solé Sanz sur « Arsat » (8)),

« Arsat » par Antonio Deu et José Larraz.

réalisé quelques enquêtes de « Kim Norton » (9) dans Spirou (qu’il signera Watman, entre 1975 et 1978) et être apparu brièvement dans la version française du journal Tintin (« Boango » en 1975 et « Yann le Gaël » en 1976), José Larraz va se tourner définitivement vers la mise en scène cinématographique ou télévisée de nombreux films d’horreur en Grande-Bretagne, ainsi que de quelques longs-métrages érotiques pour le marché espagnol : aboutissement d’une carrière commencée dans le roman-photo pour les hebdomadaires féminins Confidences, Intimité du foyer, Festival-Ciné révélation, Femmes d’Aujourd’hui, etc. : « en fait, je suis un conteur, pas un dessinateur. Le dessin ne suit pas toujours l’idée. Malgré que je ne sache pas très bien dessiner, je m’attaque toujours à des sujets difficiles… » confirmait lui-même Larraz dans Le Soir Jeunesse, en janvier 1970 ! (10)

Un roman-photo de Larraz dans Festival-Ciné Révélation.

Quelques affiches de films réalisés par Larraz.

Gilles RATIER 

(1) Marijac devra donc, lui-même, terminer graphiquement ce western et, en 1961, « Jenny » sera le premier album broché de la collection Frimousse magazinedes éditions de Châteaudun créées par l’infatigable Marijac.

« Jenny » dessinée par Larraz.

« Jenny » terminée par Marijac.

(2) En août 1959, le n° 35 du mensuel belge Samedi Jeunesse, que l’on pouvait assimiler à un album, a publié un long épisode de « Jed Foran ».

Bien plus tard, en octobre 2010, les éditions Milwaukee l’ont à nouveau proposé sous le titre « Aventure au Grand Nord », dans un album broché en noir et blanc au format à l’italienne.

« Jed Foran » dans Samedi Jeunesse.

(3) Les mêmes éphémères éditions Milwaukee ont publié un petit album broché avec une aventure de « Capitaine Baroud » (« Stella »), en 2001.

(4) « Hommes et bêtes » alimente aussi le sommaire d’un numéro de Samedi Jeunesse (le n° 32 de juin 1960) et le premier épisode a été réédité dans un album au format à l’italienne, tiré à seulement deux cent cinquante exemplaires, dans la collection Bulles d’hier des éditions Regards de Jean-Paul Tibéri, en février 1998.

(5) D’après Jordi Bernet (voir Jordi Bernet : un Espagnol au pays des Belges…), « Larraz donnait nos cases à Diana Doubenay – une jeune fille qui habitait avec lui : le pseudonyme Dan Daubeney est dérivé de son nom – qui les découpait et les collait sur des planches. Larraz employait ce pseudonyme, car il avait des problèmes avec le fisc belge. » En fait, Diana était, en effet, la compagne de José, mais aussi la mère de leur fils Duncan. 

(6) Après un album broché en noir et blanc (« Le Gang des vampires », tirage de sept cents exemplaires non signés en 2001), les éditions Milwaukee ont proposé des ouvrages cartonnés en couleurs, mais en tirage très limité et numérique, d’autres aventures de Paul Foran : « Le Repaire de la mort lente » (ultime épisode que Larraz réalisera, toujours dans Spirou, en le signant Watman, en 1979)  et « Chantage à la Terre » en 2009, « Les Démons de la jungle » en 2010, « L’Habitant du moulin » en 2011, « Le Retour du Ling-Hur » en 2012 et « Le Mystère du lac » en 2013. Par ailleurs, certains titres seront repris dans un tirage plus ou moins pirate, dans la collection Bibliotheca Virtualis, sans précision d’ISBN, ni de dépôt légal (voir http://www.bedetheque.com/serie-28943-BD-Paul-Foran-Edition-Pirate.html) !!! Une véritable réédition chronologique replaçant la série dans son contexte s’impose donc vraiment… Pourquoi pas chez Dupuis ?

(7) Trois épisodes des aventures de Jungle Jack, jeune homme ayant grandi parmi les animaux sauvages et qui se retrouve en Angleterre en suivant son ami singe, ont été traduits dans les n° 88, 89 et 91 du pocket Safari des éditions Aventures et Voyages, entre décembre 1974 et mars 1975.

(8) Arsat, prêtre du cosmos dans l’ancienne Égypte, a été rappelé sur Terre par les maîtres de la lumière pour combattre un maître des démons à tête de taureau : les trente-huit épisodes de cette série fantastique ont été traduits dans d’autres pockets des éditions Aventures et Voyages : Akim (entre le n° 489 de décembre 1979 et le n° 524 de juin 1981) et Janus Stark (entre le n° 33 de juillet 1981 et le n° 35 de novembre 1981).

(9) Les premières enquêtes de « Kim Norton » sont également reprises en couleurs dans un album cartonné, au tirage numérique et très limité, chez Milwaukee en octobre 2009 (« La Route de l’enfer ») et les suivantes, qui avaient été à l’origine proposées en noir et blanc et en grand format dans un supplément à Spirou en 1978, ont également été les victimes de pirates anonymes qui ont réalisé, sans l’accord de l’auteur, un album cartonné (« Enquêtes fédérales »), en octobre 2012. Le même sort a été réservé à l’intégrale de « Christian Vanel », autre série de Spirou, chez un éditeur peu scrupuleux utilisant les initiales D/M/A, en 2010, et à « Yann le Gaël » et « Boango », courts récits parus dans Tintin, avec un album de la collection Bibliotheca Virtualis, en janvier 2012.(10) Pour en savoir plus sur José Ramón Larraz, il faut bien entendu consulter n° 8 de La Crypte tonique magazine, mais aussi le blog Case départ du quotidien La Nouvelle République (http://www.nrblog.fr/casedepart/2012/06/01/histoire-de-la-bd-dans-la-nouvelle-republique-acte-20-lespagnol-jose-ramon-larraz-du-strip-tous-publics-au-film-dhorreur-ole-ole/) ou le n° 52 de Hop ! du deuxième trimestre 1992.

Une belle page du n° 8 de La Crypte tonique magazine, résumant la carrière BD de Larraz en Espagne.

Galerie

6 réponses à L’étonnante carrière de José Ramón Larraz

  1. Juste une remarque Gilles, Larraz n’a jamais été marié à Claude Winkler. C’est un de ces mythes urbains ressassé dans tous les articles sur José. Et Diana Daubeney est la compagne de José et la mère de Duncan. L’initiative de la Crypte Tonique, aidé de Thierry Lecloux, était d’aller au-delà des clichés sur cet auteur.

    Ce que je trouve étonnant avec ce raconteur d’histoires, c’est que, quelque soit son média (bande dessinée, roman-photo, cinéma (personnel ou de commande), nouvelles littéraires) et malgré les emprunts et les nombreux dessinateurs à son service, on reconnaît sa voix.

    • Gilles Ratier dit :

      Merci Philippe pour cette précision. J’avais repris l’info d’un article de Michel Denni que je croyais bien informé. Je corrige donc illico. Et encore bravo pour l’excellente tenue de ta revue.
      La bise et l’amitié
      Gilles

  2. Evariste Blanchet (Bananas) dit :

    Durant des années, j’ai rêvé de rencontrer José Larraz. A plusieurs reprises, j’ai contacté Milwaukee pour obtenir son adresse, sans jamais obtenir de réponse, ce qui m’a fait soupçonner que je m’adressais peut-être à des escrocs qui publiaient des livres sans l’accord de son auteur.
    Par bonheur, des Espagnols ont eu le temps de concocter un livre d’entretien avec le créateur de Paul Foran et La Crypte Tonique lui a consacré un numéro.
    Maudits soient les escrocs et bénis soient les Espagnols, les Belges et ce Coin du Patrimoine.

  3. François Pincemi dit :

    Je comprends vos regrets, Monsieur Blanchet, et compatis. Larraz faisait de la BD sans prétention, de façon efficace et pêchue. Sans déchainer l’enthousiasme de ses editeurs et du public, mais c’est le drame de nombreux artisans authentiques et talentueux de la BD. Le contraire de certains courants intello-esthetico-hermeticos modernes à la môde!

  4. benoit-guyod anne dit :

    j’aimerais contacter la famille de Mr Larraz merci abg

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