Spécial 75 ans de Spirou : « Spirou et Fantasio T42 : À Moscou » par Janry et Tome

Prépubliée dans Spirou du n° 2736 (19 septembre 1990) au n° 2747 (05 décembre 1990), l’aventure moscovite imaginée par Tome et Janry (il s’agit alors de leur 10ème album en commun) constitue une savoureuse parodie des clichés liés au puissant et redouté territoire russe : l’on y croisera notamment KGB et mafia, palais du Kremlin et place Rouge, la momie de Lénine ainsi qu’une faucille et un marteau symboliquement bien vacillants. En donnant néanmoins à leur récit une tonalité plus adulte, Tome et Janry montrent surtout la Russie de leur époque, déclinante et ambivalente, saisie entre traditions et modernismes, mais toujours dominée par l’hydre – capitaliste ? – du pouvoir et de l’argent.

Spirou n° 2736 (19 septembre 1990)

Une petite précision pour débuter cette analyse de couverture : le lectorat comme l’éditeur, par habitude, donneront comme titre à cet album « Spirou à Moscou », dans un double renvoi référentiel aux précédents « Spirou à New York (t.39, paru en 1987) et « Tintin au pays des Soviets » (Hergé, Casterman 1930). Mais la simple visualisation de la couverture nous donne pourtant à lire un tire raccourci (« À Moscou »)… ou rallongé selon que lui associe ou non le bandeau de surtitre (« Spirou et Fantasio »… à Moscou) ! Le seul détail humoristique constitutif de la couverture est d’ordre typographique et syntaxique : les lettres N et R sont écrites à l’envers, en une évocation savoureuse de l’accent russe.

Visuel du diptyque "Spirou à New York et à Moscou" (éd. Dupuis, juin 2011)

Si « Spirou à New York » (titre dé-construit selon le même modèle et donc réduit à « À New-York ») dévoilait alors amplement en couverture les célébrissimes buildings et écrans publicitaires géants de Time Square, Tome et Janry nous offrent ici une vision radicalement opposée de la capitale russe : isolés dans le réfrigérant climat local, Spirou, Spip et Fantasio tentent clairement d’échapper à un double danger. Soit d’abord une menace invisible en provenance du hors-champ gauche, vers laquelle se retourne Fantasio, et ensuite une menace « naturelle », physiquement signifiée par la neige et le brouillard abondant. En arrière-plan se devinent les célèbres « clochers à bulbes » de la cathédrale de l’Intercession-de-la-Vierge (datée de 1555), appelée également cathédrale Basile-le-Bienheureux ou Saint-Basile, située sur la place Rouge (en bordure Est de la résidence des tsars et des dirigeants, le palais du Kremlin) et constituant toujours aujourd’hui le symbole de l’architecture traditionnelle russe. La longue fuite de nos héros convoquera l’image habituelle d’une immensité quelque peu complexe à parcourir, sinon à fuir (retraite de Russie par l’armée napoléonienne en 1812) lorsque le « général Hiver » devient redoutable…

Vue sur la cathédrale St Basile, la tour du Tsar (Tour Tsarskaïa) et le Kremlin

À cette vision peu réconfortante, où l’actualité mondiale se devine en filigranes, se superpose encore une immense étoile bordée de la couleur jaune et environnée d’un fond rouge. Il s’agit à l’évidence d’un jeu entre fiction et réalité, dans la mesure où le héros, fameux groom habillé de rouge, intervient ici ouvertement dans les complexes affaires intérieures russes, qui plus est dans un contexte troublé par la fin de la Guerre froide. Rappelons que l’ancien étendard de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, contenant couleur rouge (symbole du sang des révolutionnaires), faucille/marteau (paysans/ouvriers) et étoile rouge à contour doré (symbole de l’Armée rouge), sera employé de 1923 jusqu’au 25 décembre 1991, année pendant laquelle l’URSS disloquée céda la place à la nouvelle Fédération de Russie. Le nouveau drapeau russe est désormais constitué de trois bandes horizontales égales : le blanc (la paix), le bleu (la foi) et le rouge (le sang, l’énergie).
Cerné par le rouge et donc par un danger connotant l’aliénant pouvoir moscovite, nos héros se retrouvent ici placés en couverture (isolés dans une zone blanche qui les surexpose) dans une situation archétypale de la série, plusieurs couvertures ayant été construites sur un modèle similaire : citons « Le Gorille a bonne mine » (T.11 par Franquin en 1959), « Le Prisonnier du Bouddha » (T.14, par Greg et Franquin en 1960, avec – déjà – la menace communiste) et « La Vallée des bannis » (T.41 par Tome et Janry en 1989).

Visuels des albums du journal spirou n° 207 (novembre 1990) et n° 208 (janvier 1991)

Comme on le sait, c’est album après album que Tome et Janry allaient relire, décortiquer, parodier et finalement déconstruire le système aventureux initialement codifié par Hergé et Franquin : à la combinaison géographique produite par l’opposition entre héros et antagonistes, tous cherchant à sauver ou exploiter une manne providentielle (invention géniale, trésor mythique ou ressource naturelle), se superpose la relecture postmoderne du genre tout entier. Spirou, où qu’il se trouve (Tome et Janry ne clôtureront jamais leur ultime « Spirou à Cuba »en 1999), se dirige malgré lui (et c’est tout le sens cryptique et semi-inconscient de cette couverture) vers sa propre disparition. Ceci, depuis 75 ans, entre effet de clôtures et de relances, pour mieux se réinventer et se régénérer, en compagnie de nouveaux auteurs, et offert dans d’autres aventures ingénues et inédites…

Philippe TOMBLAINE

Spécial 75 ans de Spirou : « Spirou et Fantasio T4 : à Moscou » par Janry et Tome

Éditions Dupuis – 1ère édition en 1990 (10, 60 €) – ISBN : 978-2800117836

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