Les bandes dessinées de Joost Swarte

Reconnu à l’étranger comme étant le dessinateur néerlandais le plus célèbre, Joost Swarte est l’un des principaux représentants du style épuré dont Hergé fut l’un des précurseurs : la « Ligne claire ».

Il fut d’ailleurs le premier à utiliser cette appellation, en 1977, lors de la mise en scène de l’exposition « Kuifje in Rotterdam » (« Tintin à Rotterdam » en français), et plus particulièrement pour l’un des catalogues de cette manifestation consacré aux héritiers d’Hergé(1). Depuis, « De Klare Lijn » (que l’on peut aussi traduire littéralement par « dessin au fil, au cordeau ») a fait son petit bout de chemin, ayant fait recette et école…

Cependant, quand on regarde l’immense carrière de cet Hollandais, né le 24 décembre 1947 à Heemstede aux Pays-Bas, on s’aperçoit que, s’il est un prolifique graphiste, designer et architecte, il n’a, finalement, réalisé que très peu de bandes dessinées. C’est pourtant lui qui, à la demande de Jacques Glénat, a été choisi pour imaginer les vitraux de la chapelle du couvent Saint-Cécile à Grenoble, nouveau siège des éditions éponymes. Son travail, qui raconte l’histoire de la naissance d’un livre et de toutes les étapes de sa création, en s’attachant aux passions de cet éditeur (le dessin d’humour, la bande dessinée, la mer et la montagne) est visible dans « Leporello », superbe catalogue rétrospectif de l’œuvre de Joost Swarte.

Ces « 40 ans de dessin » sont, en fait, la traduction d’un ouvrage déjà paru en Hollande (aux éditions MSW Medien Service Wuppertal, en 1994, et repris, dix ans plus tard, aux éditions 52) ; mais il est enrichi, notamment, de huit pages supplémentaires sur la conception de ces vitraux au sein de ce lieu d’exception, au cœur du plus vieux quartier de la ville, lequel est désormais ouvert au grand public puisqu’il accueille, jusqu’au 16 avril 2010, une grande exposition sur cet étonnant illustrateur.(2)

Les premières bandes dessinées de Joost Swarte publiées en France (réalisées entre 1973 et 1975), où ce remarquable boulimique graphique fait déjà preuve de sa capacité à ingurgiter, digérer et assimiler, sont réalisées directement pour le magazine Charlie Mensuel : les six planches de « Ceasar Soda ? » au n°63 de 1974 (il s’agit ici d’une traduction), les seize pages de « Fred Fallo » dans « Esclaves de la seringue ! » sur un scénario de Willem au numéro suivant, seize autres de « Jopo de Pojo » dans « Imago moderna » au n°70 (toujours en 1974) et les huit pages de « Une deuxième Babel » au n°76 de 1975(3)

C’est d’ailleurs Willem, qui fut aussi le principal traducteur de ces histoires en France, qui le présenta à Georges Wolinski, alors responsable de cette revue des éditions du Square dont on ne soulignera jamais assez l’importance historique et l’ouverture d’esprit : elle mêlait alors, allégrement, grands classiques de l’âge d’or américain (« Krazy Kat », « Peanuts », « L’Il Abner », « Dick Tracy », « Popeye », « B.C. », « Wizard of Id », « Male Call », « Betty Boop »…) et même certains dinosaures du 9e art (Wilhelm Busch) aux représentants de la bande dessinée francophone « vivante » de l’époque (Jean-Marc Reiser, Georges Pichard, Cabu, Mœbius, Gébé, Jacques Tardi, Jean-Pierre Hugot, Francis Masse…), aux découvertes novatrices dans les publications des autres pays (Guido Buzzelli, Guido Crepax, Benito Jacovitti, Alberto Breccia, Frank Dickens, Jim Holdaway, Sydney Jordan, Reg Smythe, Bill Tidy, Harvey Kurtzman, Will Elder, Jules Feiffer, Guy Colwell, Gary Trudeau, Quino, Joost Swarte…) et à l’avant-garde (Alex Barbier, Bazooka…) !
On retrouve ensuite Joost Swarte dans Surprise, éphémère trimestriel (puis bimestriel) de petit format, également édité par Le Square, dont le rédacteur en chef était le dessinateur d’origine néerlandaise Willem (encore lui !!!), lequel y prônait déjà la bande dessinée underground internationale : une page de « Fats Domino » est parue dans le n°1 de février 1976, au milieu de bandes signées Kim Deitch, Gérald Poussin, Olivia Clavel, Chlodwig Poth, Justin Green et Phil (elle sera reprise dans le « 30/40 » édité par Futuropolis, en 1980).(4)

Puis, ce sont surtout les deux tomes d’une anthologie de la revue Tante Leny presenteert, publiée par Artefact en 1977 et en 1979, sous le titre littéral de Tante Leny présente(5), qui enfonceront le clou, afin de nous faire découvrir le travail de cet ancien étudiant à l’Académie d’esthétique industrielle d’Eindhoven (de 1966 à 1968).

En effet, alors que ses premières bandes dessinées paraissent dans des journaux locaux comme De Andere Krant, De Heidekoerier ou Uit De Kunst (à partir de 1970), Joost Swarte crée son propre magazine (Modern Papier, en 1971) et collabore rapidement au célèbre Tante Leny presenteert où il croise tous les autres auteurs néerlandais de la nouvelle génération (Harry Buckinckx, Ever Gerardts, Marc Smeets, Peter Pontiac, Aart Clerkx…).

Si l’influence d’Hergé est déjà présente, ce sont surtout les dessinateurs issus de l’Underground américain (principalement Robert Crumb et Jay Linch) qui sont ses principales références : « J’ai, au départ, été influencé par le mouvement Underground, car celui-ci représentait, pour moi, la liberté. Graphiquement, ces bandes dessinées étaient traitées de manière plus expressive. J’ai également subi l’influence du Pop Art. Au musée d’Eindhoven, il y avait alors des expositions d’Andy Warhol, de Lichtenstein, etc. On s’est aperçu que les Américains exposaient, au musée, des choses « ordinaires » que l’on retrouvait, bien évidemment, dans la vie courante… Je me suis dit : « Plutôt que de présenter cela dans des musées, pourquoi ne pas l’intégrer dans des petits livres », mais en assimilant cette notion de liberté que l’on trouvait alors dans l’Underground. ».(6)

Cependant, dès 1972, Joost Swarte réalise parallèlement une série pour les jeunes enfants dans le magazine Okki : « Katoen en Pinbal » (en français « Coton et Piston »). Commencée au rythme de gags en une planche(7), elle évoluera rapidement sous la forme de longs récits dans la revue éducative Jippo, de 1977 à 1979. En France, c’est seulement du 1er janvier au 15 mai 1981 que le bimensuel Astrapi des éditions Bayard en traduit une histoire (du n°53 au n°62) : « Un journal phénoménal », quatrième grande aventure de ce drôle de chien et de ce sympathique clown, dessinée entre 1976 et 1977. Il faudra attendre 1995 pour en connaître une version album chez Casterman, laquelle sera suivie de seulement deux autres épisodes : « Un porte-monnaie plein de problèmes » en 1996 et « Une voiture sur mesure » en 1997.
Á partir de 1982, Joost Swarte conçoit également une autre étonnante bande juvénile, composée de deux gags juxtaposés, pré-publiée dans l’hebdomadaire hollandais Vrij Nederland : « Niet Zo, Maar Zo ». Il en résultera cinq petits livres publiés chez De Harmonie / Het Raadsel, entre 1985 et 1991. Quatre d’entre eux paraîtront chez Futuropolis sous le titre « Passi, messa », de 1985 à 1989 : le cinquième, annoncé chez cet éditeur en 1992, n’est, en fait, jamais paru !
Cela n’empêchera pas Futuropolis de devenir l’éditeur francophone officiel des œuvres, désormais internationales, de Joost Swarte, en multipliant les ouvrages de qualité qui lui sont consacrés comme le « Swarte 30/40 » en 1980 (réédition en 1984) : livre de grand format, en noir et blanc et couleurs, qui reprend l’essentiel de ses bandes dessinées réalisées pour les Pays-Bas avec les personnages d’« Anton Makassar », de « Jopo de Pojo » ou même d’Hergé, avec un hommage en trois pages réalisé en 1979 ! Détail amusant, l’auteur y explique, exemples à l’appui, la technique du « ben-day », un procédé employé en lithographie et en photogravure typographique destiné à enrichir des dessins ou des cartes de points, lignes, grains etc.
Outre le portfolio « Enfin » en 1981, le petit livre d’images « Plano » paru en 1988 et un album illustré pour enfants en 1982 (« Le Tour du monde de Ric et Claire » avec des textes de Willem), chez Futuropolis, il faut surtout citer le « Swarte, hors-série » : un beau livre publié en 1984, qui retrace sa carrière et montre la plupart de ses illustrations, ainsi que les deux tomes du « Dr. Ben Ciné & D. », publiés en 1986 et 1987, dans la petite « Collection X ».
Car, depuis sa rencontre avec Art Spiegelman en 1980 qui lui a permis de travailler aux États-Unis dans la revue new-yorkaise Raw, Joost Swarte, refusant de se laisser enfermer dans un domaine spécifique quel qu’il soit, est devenu un graphiste très prisé dans le monde entier, développant avec succès sa toujours reconnaissable ligne claire et ne se limitant pas au seul genre comique et parodique : ses œuvres ont d’ailleurs été exposées partout en Europe !
Outre chez Futuropolis, on trouve encore quelques bandes dessinées signées Joost Swarte au n°7 de la nouvelle formule de L’Écho des savanes en 1983 (deux pages d’illustrations intitulées « Les Fantasmes angoissés de Joost Swarte »), dans Métal Hurlant (six strips et une page de « Jopo de Pojo » + une page de « Parade des vedettes » ? dans le n°45bis en 1979 ?, « Adieu » ? huit planches dans le n°46 de la même année ?, ou sa participation au cadavre exquis « Coup dur à Stalingrad » au n°50 de 1980), dans le hors-série architecture d’(A suivre) en 1985, dans le collectif « Les Aventures du latex » publié par la Fondation du présent en 1991 (quatre pages avec « Jopo de Pojo » dans « Le Paradis latex ») et dans le collectif « Contes de fées, contes défaits » : traduction, au Seuil et en 2002, du premier volume de « Little Lit », une série d’ouvrages pour enfants dirigée aux USA par Françoise Mouly et Art Spiegelman pour la collection « A Raw Junior Book » (avec les quatre pages de « L’Arbre sans feuilles »). Á noter qu’un deuxième récit (« It Was a Dark and Silly Night… ») est paru, en 2003, dans un ouvrage éponyme : le troisième de la série « Little Lit », qui reste, à ce jour, inédit en français.
Enfin, en tant que créateur de sa propre société (L’Atelier Swarte) et co-propriétaire de la maison d’édition Oog & Blik, Joost Swarte est aussi le responsable de nombreux livres, portfolios, sérigraphies ou cartes postales et fut l’un des fondateurs des Stripdagen d’Haarlem, convention internationale de la bande dessinée en Hollande : il s’impose ainsi comme un défenseur de la bande dessinée sur la scène artistique, alors que le grand public connaît principalement ses travaux de designer de mobilier (sa table en verre soutenue par quatre grosses carottes en forme de pattes, par exemple, est très célèbre), d’architecte (en tant que concepteur du théâtre Toneelschuur à Haarlem, de logements dans le Jordaan ?l’un des plus beaux quartiers d’Amsterdam, d’une piscine à Breda…) ou de scénographe (on lui doit, entre autres, l’aménagement du Musée Hergé à Louvain-la-Neuve)…
Il est quand même regrettable qu’à part ce catalogue et quelques portfolios pas toujours faciles à se procurer, aucun recueil des rares et toujours intéressantes bandes dessinées de Joost Swarte ne soit disponible sur le marché francophone ! Quel est l’éditeur intelligent qui comblera cette lacune ? Jacques Glénat, peut-être ? Après l’édition de ce magnifique « Leporello », ce serait tout à fait dans la logique des choses…

GILLES RATIER, avec Christophe Léchopier (dit « Bichop ») à la technique

(1) D’ailleurs, l’un des premiers ouvrages à présenter aux lecteurs francophones l’œuvre de Joost Swarte (avec, en sus, une conversation entre ce dernier et le Belge Ever Meulen, autre acteur important de ce mouvement re-créatif) s’intitule « Les Héritiers d’Hergé »
et a été publié en 1983. Dû à Bruno Lecigne, il était édité par Magic Strip et s’attardait sur ces principaux expérimentateurs graphiques : Jacques Tardi, Marc Smeets, Théo Van Den Boogaard, Yves Chaland, Jean-Claude Floc’h, Ted Benoît, Daniel Ceppi, Dominique Hé…

(2) Les oeuvres présentées (affiches, lithographies, maquettes, couvertures de revues, timbres, cartes postales, portfolios, timbres, pochettes de disques, etc.) sont issues de « Quintet », une exposition collective regroupant également Stéphane Blanquet, Francis Masse, Gilbert Shelton et Chris Ware, qui fut présentée au musée d’art contemporain de Lyon, en 2009 (un beau catalogue en a été édité, la même année, chez Glénat).

(3) Á l’exception de « Ceasar Soda ? » qui, lui, sera repris dans l’album de la collection « 30/40 » consacré à Swarte (où il sera re-titré, pour l’occasion, « Caesar Soda ? »), tous ces récits, complétés par les huit pages de « Jopo de Pojo » dans « Une chance sur cent mille » (1975), des huit de « Goodbye » (1977) et des quatre d’« Anton Makassar » dans « Modern Art » (1978), sont aussi au sommaire de « L’Art-moderne », son premier album publié en France, aux Humanoïdes associés, en 1980 (réédité en 1985, chez Futuropolis, avec une nouvelle couverture).

(4) Une autre bande issue de Tante Leny presenteert et signée Swarte, mais cette fois-ci en tant que scénariste, est également parue dans le denier numéro de Surprise (le n°5 d’octobre 1976) : « Frederico Flegmatico », deux pages dessinées par Ever Meulen.

(5) Au sommaire du premier tome de « Tante Leny présente », on pourra trouver des dessins pour la couverture, la page de garde et la quatrième de couverture, ainsi que les bandes dessinées suivantes : « La Demoiselle » dans « La Chute » (une page parue dans Modern Papier n°10), « Electro Mania » (deux pages parues dans Tante Leny n°12), « Van Ruilen Komt Huilen » ou « Tel est pris qui croyait prendre » (quatre pages parues dans Modern Papier n°9), « L’Histoire vécue de Mr. P » (six pages parues dans Tante Leny n°1), « La Demoiselle » dans « Le Bus » (une page parue dans Modern Papier n°9), « À la maison de la souris Piton » (une page parue dans Modern Papier n°3), « Hey Kid, give me a hit of that old comic shit ! » (une page parue dans Modern Papier n°7), « Droit vers le club des jarretelles » (cinq quarts de page, la page étant divisée en quatre strips horizontaux, chacun dessiné par un dessinateur différent, parus dans Tante Leny n°19). Par contre, dans le tome 2, on ne trouve rien d’autre que la même garde et la même quatrième de couverture : un grand merci à Sylvain Insergueix de la librairie « Impressions » à Enghien (et l’un des fondateurs des éditions Artefact) pour tous ces précieux renseignements !

(6) Extrait d’une très intéressante interview de Joost Swarte par Patrick Gaumer, lequel nous a beaucoup aidés pour la rédaction de cet article, parue dans le n°68 du Collectionneur de bandes dessinées (automne 1991). On peut trouver d’autres entrevues avec Joost Swarte ou articles mémorables sur son œuvre en essayant de dénicher les revues Falatoff n°38/39 (en 1977), Les Cahiers de la BD n°64 (juillet-août 1985), Hello Bédé n°13 (du 19 décembre 1989), Arts Graphiques Magazine n°18 (automne 1991), l’ouvrage « Les Nouveaux Petits-Miquets » d’Yves Frémion aux éditions Le Citron hallucinogène (en 1982), le n°279 de janvier 2007 du magazine américain Comics Journal…, ou en consultant son site officiel : http://www.joostswarte.com.

(7) Un gag fut publié dans le n°6 de l’éphémère hebdomadaire BD des éditions du Square, sous le titre « Katoen + Pinbal : les étranges dépannages du garage Pikaza », en 1977.

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5 réponses à Les bandes dessinées de Joost Swarte

  1. jacques dutrey dit :

    Savais-tu que « Tante Leny » était Leny Zwalve, émigrée aux USA et épouse du grand collectionneur Glenn Bray depuis 1976?

    • Bdzoom dit :

      Et en plus, tu as déniché de belles illustrations. Il n’y a pas à dire, Joost est très fort ! Pour l’anecdote, quand on soulève l’image collée d’Oostindisch Blind (l’un des quatre fascicules de l’expo « Kuifje in Rotterdam » qui ne sont pas faciles à trouver), tu t’aperçois que Joost a fait en dessous un tout autre dessin. Le genre de détail qui tue. J’adore.
      Patrick Gaumer

  2. hamon dit :

    Bonjour
    J’ai retrouvé dans mon grenier une affiche des transmusicales Rennes 1984 par Joost Swarte et je cherche un collectionneur ou passionné qui pourrait me dire si cette affiche a une valeur?
    Par avance merci de me contacter a l’adresse mail ci dessus

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